Le PTB, parti marxiste, bouscule les gauches belges

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Parfois donné devant les sociaux-démocrates du PS dans le sud de la Belgique, le PTB, réceptacle de la contestation du « système », reste un objet très à part en Europe.

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De notre envoyé spécial à Bruxelles, Liège et Seraing (Belgique).-  Recouvert d’affiches jaune vif, le stand de la « Wallonie insoumise », tenu par des sympathisants belges de Jean-Luc Mélenchon, est l’un de ceux qui attirent le plus de curieux. La place Saint-Paul, à deux pas de la cathédrale de Liège, dans le sud de la Belgique, commence à se remplir en ce lundi 1er mai. Des drapeaux du Che se mêlent aux affiches anti-Trump et aux photos de Julien Lahaut, un militant communiste belge assassiné en 1950. Beaucoup sont venus écouter Raoul Hedebouw haranguer la foule. Des journalistes des télévisions francophones ont aussi fait le déplacement. Mais l’homme fort du PTB, le parti du travail de Belgique, est en retard.

Au moment où il s’apprêtait à monter sur l’estrade, il a reçu un léger coup de couteau à la jambe. L’auteur de l’attaque est un déséquilibré qui, semble-t-il, en voulait à Hedebouw de ne pas avoir répondu à l’un de ses messages. Le leader du PTB, chemise blanche, finit par monter sur la scène, sous les applaudissements d’un public conquis, avec une bonne demi-heure de retard : « Après ce speech, je me rendrai à l’hôpital. Mais je vous rassure, je vais bien. Il en faudra bien plus pour nous faire taire », lance-t-il pour se chauffer, sous un ciel gris. « Aujourd’hui, nous sommes beaucoup plus nombreux que nous ne l’étions l’an dernier. Un vent traverse l’Europe, pour retourner aux vraies valeurs de gauche. […] Nous n’acceptons plus l’arrogance des libéraux qui répètent qu’il n’y a plus d’alternatives aux valeurs libérales ! »

Sur l’estrade, Hedebouw fait une tête de plus que tout le monde et l’on ne voit que lui. Il parle avec un accent liégeois typique, sans que l’on sache vraiment s’il le force ou pas, pour en rajouter sur ses origines populaires. L’accent dévoile ses origines : le député est né dans les environs, à Herstal, une ville connue de toute la Belgique pour héberger le siège d’un grand groupe d’armement, FN Herstal. Cette commune industrielle est aussi devenue l’un des fiefs du PTB, ce parti marxiste-léniniste, adversaire de l’UE, en train de bousculer de fond en comble les gauches du royaume. Jusqu’à présent, le paysage était archi-dominé par le parti socialiste, qui a longtemps joué un rôle comparable au PC français, grâce, en particulier, à sa proximité avec les syndicats francophones. Les choses sont en train de changer.

Il faut prendre cet indicateur avec prudence, notamment parce qu’il n’y a pas d’élections prévues en Belgique d’ici fin 2018. Mais un sondage, en mars, a servi de détonateur dans le débat public : pour la première fois, le PTB, longtemps abonné aux scores ultra-confidentiels, était donné devant le PS d’Elio Di Rupo en Wallonie, la région francophone du sud de la Belgique (3,6 millions d’habitants, sur un total de 11 millions à l’échelle du pays). Dans la région de Bruxelles, le PTB progresse aussi. « Tous nos paramètres sont au rouge, comme on dit chez nous », s’amuse Hedebouw, que l’on retrouve pour un entretien, dans une brasserie du centre de la capitale. Il se félicite, pêle-mêle, du doublement du nombre des membres du parti en sept ans, à 10 000 environ aujourd’hui, ou encore du succès grandissant de ManiFiesta, la fête annuelle du PTB en septembre, calquée sur la Fête de l’Huma en France.

Né en 1977 de parents flamands, des ouvriers venus travailler dans la région liégeoise (dont le père, Hubert, était déjà au PTB), Hedebouw est parfaitement bilingue. Dans un pays profondément divisé sur les questions linguistiques et identitaires, c’est une qualité plutôt rare, au sein de la scène politique francophone. Si l’on en croit son livre d’entretiens devenu un best-seller (Première à gauche, 2013), un déclic l’amène à la politique : sa mère, déléguée syndicale chez Sherwood Medical, a été licenciée en 1992, en même temps qu’une autre syndicaliste de cet équipementier médical. En signe de protestation, les deux femmes vont camper dans une caravane, devant l’usine, durant un hiver. L’adolescent en conclut alors qu’« en Belgique, les droits de l’homme s’arrêtent aux portes des entreprises ».

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Le succès du PTB doit beaucoup à la popularité d’Hedebouw, biologiste de formation, grande gueule et toujours très à l’aise sur les plateaux de télévision. « Raoul Hedebouw était inconnu il y a encore sept ans. Maintenant, tout le monde sait qui il est », assure Jean Faniel, le patron du CRISP, l’un des observatoires de référence de la vie politique belge. Mais la dynamique dépasse de loin la seule personnalité de « cool Raoul ». « Même Eden Hazard [footballeur international belge qui joue au Chelsea FC – ndlr], seul sur le terrain, il ne sait pas jouer, il lui faut une équipe », résume Michael Verbauwhede, un député régional né en 1985, qui fait partie de la jeune garde du parti, issu du militantisme étudiant. Au-delà du cas Hedebouw, comment le PTB en est-il arrivé là ?

« Le succès du PTB, c’est la manifestation format belge francophone de l’insurrection que l’on observe un peu partout en Europe, résume de son côté l’écologiste belge Philippe Lamberts. Quand vous votez à droite, vous avez des politiques néolibérales, et quand vous votez à gauche, vous avez des politiques néolibérales. À un moment, vous dites : O.K., il faut autre chose. Et c’est ce qu’il se passe en Belgique avec le PTB. »

Le PTB, décalque belge de Podemos, ce mouvement espagnol surgi en 2014 pour porter l’« indignation » ? Ou avatar, outre-Quiévrain, de La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon ? Hedebouw, on le verra plus loin, assume une proximité avec ces dynamiques qui tentent de dépasser, chacune à sa manière, la forme traditionnelle du parti, pour renouveler l’offre politique à gauche. Mais le PTB reste un cas à part, sur la carte des gauches européennes. « Le PTB est PTBiste », a coutume de dire son porte-parole vedette. C’est une exception déroutante et difficile à appréhender : alors que partout sur le continent, ce sont des nouveaux venus qui ont émergé en réponse à la crise, le PTB, lui, est un vieux parti révolutionnaire né en 1968, aux racines maoïstes, et rigide dans son organisation.

Lorsqu’on lui parle de la stratégie de Podemos en Espagne, Hedebouw évacue, sans détour : « Moi, le ni gauche ni droite, je n’y crois pas. On réclame le droit de dire un “fuck you” de gauche, idéologiquement. » Il insiste, quitte à paraître à contre-courant de l’air du temps : « Je crois vraiment à la forme du parti. Le fond du débat, ce n’est pas la forme du parti, c’est le type de démocratie que l’on veut construire. J’ai déjà observé des dynamiques plus horizontales, et cela peut être valable dans des mouvements en formation. Mais à un moment, il faut structurer la démocratie. On ne va pas tourner autour du pot. Y compris pour des mouvements qui se réclament de la démocratie directe, c’est quand même la démocratie des grandes gueules qui l’emporte. »

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Tous les entretiens ont été réalisés en avril et en mai 2017, en face-à-face, à Bruxelles, Liège et Seraing. Personne n’a demandé à relire ses propos.