Europe

La tentative d’assassinat d’un journaliste-vedette secoue les Pays-Bas

Peter R. de Vries a été visé mardi 6 juillet par des coups de feu à sa sortie d’un studio de télévision à Amsterdam. Après deux exécutions similaires, la piste de la mafia de la cocaïne est dans les esprits. Et le gouvernement pointé du doigt.

Antoine Mouteau

12 juillet 2021 à 19h19

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La Haye (Pays-Bas).– Le regard concentré, le visage fermé, Peter R. de Vries écoute attentivement la présentatrice de l’émission RTL Boulevard qui se tient à ses côtés. Il est 19 heures passées lorsqu’elle lui donne la parole sur l’assassinat d’un coiffeur, il y a deux ans, dans la banlieue d’Amsterdam. Comme à son habitude, le journaliste livre son sentiment sur la culpabilité de l’auteur présumé. Moins d’une demi-heure plus tard, alors qu’il tente de rejoindre un parking à quelques mètres des studios de RTL, dans le centre-ville de la capitale, il est atteint de cinq coups de feu qui le laissent encore aujourd’hui entre la vie et la mort. 

Tout de suite, la nouvelle est sur tous les écrans des Néerlandais. Le choc est immense : Peter R. de Vries est une vedette. Pour beaucoup, il fait pratiquement partie de la famille. Pendant près de 17 ans, de 1995 à 2012, il a présenté sa propre émission de télévision, « Peter R. de Vries, journaliste du crime », dédiée à de grandes affaires criminelles. Mi-journaliste, mi-détective privé, il se fait connaître à l’étranger en 2005, avec l’affaire Natalee Holloway, une jeune touriste américaine disparue à Aruba, île caribéenne du royaume des Pays-Bas.

Peter R. de Vries à la sortie du tribunal de Maastricht, en 2020. © Photo Marcel Van Hoorn / ANP via AFP

Pendant un moment, il accompagne la mère de Natalee Holloway sur les traces de sa fille. Pour faire avouer Joran van der Sloot, un jeune homme d’Aruba, qu’il suspecte du meurtre de Natalee Holloway, de Vries n’hésite pas à rémunérer un criminel local. Un enregistrement de leur conversation permet une réouverture de l’enquête par les autorités arubéennes. Aux États-Unis, son reportage sur l’affaire lui rapporte un Emmy Award. Aux Pays-Bas, en revanche, sa façon de travailler lui vaut l’animosité des suspects qu’il n’a pas peur de confronter. Nombreux sont les Néerlandais qui se rappellent encore la fois où, sur un plateau de télévision, pris de rage, Joran van der Sloot lui a jeté un verre de vin au visage. 

Mafia de la cocaïne

Au cours de sa carrière, Peter R. de Vries ne s’est donc pas fait que des amis. Dans ce contexte, difficile de déterminer qui lui en voulait assez pour tenter de l’abattre. Si les autorités se veulent assez discrètes, rapidement, les médias néerlandais ont fait le lien avec un très gros poisson auquel Peter R. de Vries s’était récemment frotté : le très redouté Ridouan Taghi, chef présumé de la mafia locale de la cocaïne.

L’attaque dont a été victime Peter R. de Vries ressemble à celle qui a visé, il y a deux ans, l’avocat Derk Wiersum, tué par balle devant son domicile, dans une banlieue résidentielle d’Amsterdam. Derk Wiersum avait représenté un témoin clef dans une affaire d’assassinats liée au trafic de drogue. À l’époque, Ridouan Taghi, suspect numéro un dans ce dossier des règlements de comptes, était le criminel le plus recherché du pays. Il a finalement été arrêté quelques mois plus tard à Dubaï, avant d’être extradé aux Pays-Bas, où il attend un jugement dans une prison ultra-sécurisée.

Ridouan Taghi est soupçonné d’avoir commandité l’assassinat de l’avocat Derk Wiersum afin de faire taire le témoin clef, un criminel repenti de la mafia néerlandaise de la cocaïne. Le procès des meurtriers présumés de Derk Wiersum s’est ouvert ce lundi. Pour l’instant, Ridouan Taghi n’est pas appelé à y comparaître, car les autorités n’ont pas rassemblé assez de preuves de sa possible implication. Mais avant l’avocat Derk Wiersum, le frère du témoin clef avait, lui aussi, été assassiné. Et depuis quelques mois, Peter R. de Vries se présentait comme le confident de ce même témoin.

« Narcoterrorisme »

Certains confrères de Peter R. de Vries disent ne pas être surpris par ce qu’il s’est passé. Mick van Wely est un journaliste spécialisé dans les affaires criminelles pour le journal De Telegraaf. En raison de graves menaces liées à la mafia de la cocaïne, il est placé sous haute protection policière. Selon lui, son pays est victime de « narcoterrorisme ». Pendant dix ans, le gouvernement du premier ministre de droite libérale Mark Rutte n’a rien fait, selon lui, pour lutter contre ce fléau et « les Pays-Bas en reçoivent aujourd’hui l’addition ». « Les Pays-Bas sont devenus le plus grand producteur de drogues synthétiques, la plupart des chargements de cocaïne y transitent », précise-t-il à Mediapart.

Mick van Wely connaît Peter R. de Vries depuis une vingtaine d’années. Il voit en lui une source d’inspiration dont il « a beaucoup appris ». Il a essayé de le dissuader de devenir le confident du témoin clef et surtout de refuser toute protection policière, mais Peter R. de Vries est « tenace » : « Lorsqu’il mord, il ne lâche plus prise. »

En 2019, l’assassinat de Derk Wiersum semblait avoir réveillé les Pays-Bas. « Plus jamais ça », avait alors déclaré le ministre de la justice Ferdinand Grapperhaus. Mais deux ans plus tard, le niveau de violence a monté d’un cran. Selon les médias néerlandais, qui citent des sources anonymes proches du dossier, le week-end dernier, le milieu du crime organisé prévoyait un attentat au lance-roquette contre les studios d’enregistrement de RTL Boulevard, dont Peter R. de Vries était sorti avant d’être visé. Le bâtiment a été évacué samedi et l’émission annulée.

Antoine Mouteau


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