Inde: Rahul Gandhi devient le dernier espoir de la gauche

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Dans un pays toujours sous le charme de Narendra Modi, l’héritier de la dynastie fondée par Nehru prend la présidence du parti du Congrès, samedi 16 décembre. Certains le présentent comme «le Jeremy Corbyn de l’Inde»...

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Bombay (Inde), de notre correspondant.- Il est étonnant de voir comment quatre lettres peuvent changer un homme. Ou du moins la perception que l’on peut avoir de lui. L’Inde semble découvrir un nouveau Rahul Gandhi, depuis que le vice-président du parti du Congrès qu’il était depuis 2013 s’est débarrassé de l’adjectif « vice » pour devenir président tout court, lundi 11 décembre. Celui que beaucoup surnomment « l’héritier », pour moquer une ascension en politique que l’intéressé ne devrait qu’à son ascendance, est désormais l’opposant numéro un à l’actuel chef du gouvernement, Narendra Modi, avec derrière lui quelque vingt millions d’adhérents au parti du Congrès.

Rahul succédera formellement à sa mère, Sonia, samedi 16 décembre, lors d’une cérémonie en grande pompe organisée au siège du « Grand Old Party », comme on l’appelle ici, au 24 Akbar Road, en plein cœur de New Delhi.

Sonia Gandhi et son fils Rahul. © Reuters Sonia Gandhi et son fils Rahul. © Reuters

Fils de Rajiv Gandhi, petit-fils d’Indira Gandhi et arrière-petit-fils de Jawaharlal Nehru, Rahul Gandhi semble naturellement destiné à être un jour, lui aussi, premier ministre de l’Inde. Mais la route sera longue pour en arriver là. Il va lui falloir prouver sa légitimité et lever le doute qui persiste sur l’authenticité de ses ambitions. Pour l’instant, d’autres défis l’attendent. La formation politique de centre gauche dont il prend les rênes n’a jamais été aussi exsangue en cent trente-deux ans d’existence, avec un nombre humiliant de députés à l’Assemblée nationale (44 dans un hémicycle de 543 sièges) mais également dans les assemblées législatives des différents États de l’union indienne (766 élus sur 4 120 sièges).

Le parti du Congrès ne dirige plus aujourd’hui que huit États sur vingt-neuf, dont un seul de taille respectable, à Bangalore, capitale du Karnataka. La situation est telle que l’objectif provocateur du parti du Peuple indien (BJP), la formation de Narendra Modi, de voir un jour « une Inde débarrassée du Congrès » semble à portée de main. C’est dire la responsabilité qui pèse désormais sur les épaules de Rahul Gandhi. Quelques jours avant son intronisation, ce dernier a du reste tenu à se démarquer de son principal adversaire en déclarant qu’il n’avait pas pour projet politique, lui, de « débarrasser l’Inde du BJP ».

Celui que la droite nationaliste hindoue, au pouvoir depuis 2014, s’évertue à faire passer pour « un idiot », semble avoir enfin pris de l’épaisseur. Personne ne connaît vraiment son programme et il aura fort à faire pour incarner, au cours des prochains mois, une alternative crédible à un Narendra Modi au charisme reconnu de tous et à la popularité toujours insolente auprès de l’opinion publique, à un peu plus d’un an de la fin de son mandat.

D’après l’ancien ministre des finances, Palaniappan Chidambaram, qui le cornaque sur les questions économiques, le nouveau président du Congrès est « libéral » au sens anglo-saxon du terme. Dans un pays encore très protectionniste, il est favorable à la libre entreprise et a déjà fait comprendre qu’il ferait campagne, pour les élections générales de 2019, sur le talon d’Achille de Modi, à savoir l’emploi.

Car avant même que la croissance indienne n’encaisse un violent coup de frein au printemps dernier, à la suite de la démonétisation de la quasi-totalité des billets de banque en circulation décidée par le gouvernement au nom de la lutte contre l’argent sale et la corruption, les créations de postes étaient atones, malgré un PIB en augmentation de 9 % en rythme annuel. Elles le sont a fortiori aujourd’hui, alors que la croissance est tombée à environ 6 %.

Rahul Gandhi rappelle inlassablement à ses concitoyens que Modi leur avait promis dix millions d’emplois nouveaux par an. Lui entend remédier à la situation en s’appuyant sur les petites et moyennes entreprises et sur l’agriculture, dont dépendent plus des deux tiers des Indiens.

L’un de ses plus proches collaborateurs au sein du parti, Koppula Raju, explique que Rahul Gandhi est « le Jeremy Corbyn de l’Inde ». Comme le leader du Parti travailliste britannique, il cherchera à « mieux partager les ressources du pays » qui seraient actuellement confisquées, selon lui, par une poignée de grands patrons.

Entré en politique en 2004, en briguant la circonscription de son père à Amethi, une ville de la plaine du Gange située au nord-ouest de Bénarès, Rahul Gandhi a longtemps été considéré comme « un prince malgré lui ». Un homme qui ne semblait pas fait pour la politique, pas plus en tout cas que Rajiv, qui était pilote de ligne à Air India avant d’être propulsé dans un univers impitoyable qui le rebutait, après la mort accidentelle de son frère Sanjay, dauphin attitré de leur mère Indira.

Le nouveau président du Congrès incarne un changement de génération, mais s’il n’a que 47 ans, sa jeunesse est un double leurre. Lorsqu’il avait pris la présidence du Congrès, son père, Rajiv, n’avait que 41 ans. Et après l’assassinat de celui-ci en 1991, sa veuve, Sonia, avait été poussée malgré elle au premier rang par les éléphants du parti, alors qu’elle n’avait strictement aucune expérience politique.

Rahul, lui, a mis treize ans à apprendre le métier. Il s’est frotté durant une décennie à la complexité de l’appareil, comme secrétaire général en charge des jeunes puis comme numéro deux. « Il semble que l’envie du leadership lui soit enfin venue. On le voit plus, on l’entend plus et son discours, relayé sur les réseaux sociaux, est plus affûté », observe Kaushik Deka, journaliste à l’hebdomadaire India Today.

On moquait sa candeur et son idéalisme qui se nourrissait du mythe suranné d’un Congrès à l’écoute des pauvres et des Intouchables, à la différence d’un BJP qui ne serait que l’ami des riches et des grands patrons. On salue désormais sa clairvoyance. « Il a compris que pour attirer l’attention sur lui, il devait être plus pragmatique », note un sénateur du parti du Congrès. Descendant de Nehru, « c’est un socialiste de cœur, mais il a compris que le socialisme ne pouvait pas être la seule réponse aux aspirations de la jeunesse du XXIe siècle », estime un ancien ministre du gouvernement de Manmohan Singh (2004-2014).

Voilà des lustres que l’Inde attendait de Sonia Gandhi, 71 ans, le passage de flambeau. Sonia Gandhi que ses pairs voulaient voir diriger le pays mais qui n’aura jamais pu le faire, en raison de ses origines italiennes. Sonia Gandhi qui aura tout de même présidé presque vingt ans le Congrès et qui aura, de facto, tiré les ficelles du gouvernement pendant les deux quinquennats qui ont précédé l’arrivée au pouvoir de Narendra Modi. Beaucoup crurent à une époque que c’est sa fille, Priyanka, qui serait mise en orbite, en raison de sa ressemblance avec Indira Gandhi et de son aisance à parler en public.

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