Le Portugal en pleine austérité

Au Portugal, la «génération dans la mouise» prend la rue

Mobilisés sur les réseaux sociaux, des dizaines de milliers de jeunes ont manifesté samedi 12 mars dans les rues de Lisbonne, Porto et une dizaine d'autres villes, pour dénoncer un pays sans avenir, une société bloquée et un système politique impotent. Et tout avait commencé par une chanson.

Philippe Riès

13 mars 2011 à 18h13

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D'abord, il y a eu «Que parva que eu sou» (Qu'est-ce je suis sotte), cette ballade créée sans crier gare au début de l'année par le groupe des «Deolinda» et dont les paroles ont touché un nerf à vif dans la société portugaise:

«Je suis de la génération sans rémunération

Et je m'accommode de cette condition

Qu'est-ce que je suis sotte

Parce que c'est mal et va continuer

C'est déjà une chance de faire des stages

Qu'est-ce que je suis sotte

Et je reste à penser

Quel monde si stupide

Où pour être esclave, il faut étudier»

Et puis vint le «Festival de la Chanson», 47e édition d'une émission d'une ringardise absolue organisée par la télévision publique RTP pour sélectionner la rengaine qui aura l'honneur de représenter le Portugal au concours annuel de chansons de l'Eurovision, ce monument kitch de la télévision «grand public». Et là, surprise, les téléspectateurs qui votent désavouent les «grands électeurs» des 18 districts du pays et propulsent en tête Os Homens da Luta (Les hommes en lutte) et leur caricature de chant révolutionnaire «A lutta é alegria» (La lutte est joyeuse). Création des frères Nuno et Vasco Duarte, alias Jel et Falencio, le premier brandissant un mégaphone et le second une guitare, tous deux d'un rouge protestataire, Os Homens da Luta mettent en scène les figures du PREC (le processus révolutionnaire de 1974-75): l'ouvrier casqué, le soldat en tenue de camouflage, la paysanne avec foulard et chapeau, poings levés et œillet rouge à la boutonnière.

Commentant ce qui est devenu instantanément un événement politique, l'éditorialiste du quotidien Publico rappelait le 7 mars, citant Karl Marx dans «Le 18 Brumaire de Louis Napoléon Bonaparte», que des événements historiques peuvent se répéter, en tragédie puis en farce. «Quand Fernando Tordo a remporté ce même festival, en 1973, avec “Tourada” cette victoire a provoqué un scandale souterrain en pleine époque de répression et de censure, le Portugal vivant les derniers moments d'une tragédie politique approchant de sa fin.» Mais 40 ans plus tard, avec l'appui populaire à «A luta é alegria» dans ces temps «de crise économique et politique accentuée», «le pays pouvait difficilement trouver une meilleure caricature de lui-même».

Ni aux études, ni au travail

Peut-être, mais derrière cette autodérision, trait de caractère très fort des Portugais, il y a surtout le rejet d'une classe et d'une génération politique au pouvoir devenue elle-même une sinistre caricature des aspirations démocratiques de la Révolution des Œillets. Qui comme on le sait commença elle-même par une chanson quand à l'aube du 25 avril 1974 la diffusion à la radio de «Grandola Vila Morena» de José Afonso jetait les militaires putschistes hors de leurs casernes puis le peuple dans les rues de Lisbonne.

Car ce ne sont pas seulement des chansons qui ont fait descendre avenue de la Liberté à Lisbonne, place Dom Joao 1er à Porto, place de la République à Coimbra et Viseu, dans onze villes portugaises au total, près de 200.000 personnes (selon la police). Un mouvement spontané, lancé sur les réseaux sociaux, à l'instar des révolutions tunisienne et égyptienne, par une poignée de représentants de cette «génération dans la mouise» (restons polis !). Les dizaines de milliers d'inscriptions enregistrées sur Facebook ne laissaient pas prévoir une telle déferlante, bien supérieure à la mobilisation réalisée par les centrales syndicales lors de la grève générale en novembre 2010.

Comme les propos des organisateurs et les pancartes vues dans les manifestations l'indiquaient, les forces politiques traditionnelles, partis ou syndicats, n'étaient pas bienvenues dans les cortèges. Nombres de slogans, souvent ironiques, se terminaient par «pa». Le premier ministre socialiste José Socrates, «ingénieur» du dimanche (le diplôme qui l'autorise à porter ce titre a été validé un Jour du Seigneur dans des circonstances douteuses), est connu pour terminer toutes ses phrases par cette expression très familière, pour ne pas dire vulgaire (que l'on pourrait traduire par «mec»).

Dans un numéro de janvier assez prémonitoire, la revue Visao avait tracé le portait de cette génération «sotte» ou «dans la mouise» qu'elle baptisait «ni, ni» : ni aux études, ni au travail. Avec des chiffres accablants: 12,6% des 16-24 ans, soit 147.000 jeunes sont dans cette situation, et 17,2% des 25-34 ans, soit 272.000 personnes. Un cinquième de cette dernière tranche d'âge reste économiquement dépendante de sa famille. Et pour une bonne part habite encore chez ses parents, d'où encore un autre surnom, «a geraçao da casinha». Du travail, quand il y en a, il est précaire et déqualifié : caisses de supermarchés, centres d'appels, succession de petits jobs. Brésil, Angola, Allemagne : les jeunes diplômés portugais, comme leurs grands-pères maçons ou plâtriers, regardent désormais vers l'immigration comme la seule issue à une situation bloquée.

La décennie perdue portugaise

De l'autre côté, il y a ceux que l'on appelle ici les «boys» (et quelques «girls»), les appointés politiques dans les innombrables agences, fondations, commissions, organisations diverses, collectivités locales, entreprises publiques et parapubliques, qui toutes émargent au budget de l'Etat et où règnent un clientélisme, un népotisme, une gabegie et une corruption alimentant régulièrement la rubrique des scandales. Avec à la clef des salaires et avantages en nature (40% du parc automobile portugais est composé de voitures de fonction !) souvent sans rapport avec la création de valeur ou la contribution sociale. Le Portugal applique l'échelle des salaires la plus inégalitaire de tous les pays de l'OCDE.

Cette crise de l'emploi des jeunes diplômés n'est pas nouvelle, ni spécifique au Portugal. Mais le pays, le seul à avoir subi les rigueurs du Pacte de stabilité européen, était en récession bien avant «LA» crise. Dans le discours d'inauguration de son second mandat le 9 mars, le président de la République Anibal Cavaco Silva a parlé d'une «décennie perdue», expression venue du Japon des années 1990 (du siècle dernier).

Et comme hier au Japon, une énorme frustration sociale ne trouve pas de relais dans l'expression politique classique. Le gouvernement minoritaire de Socrates enchaîne les plans d'austérité pour différer l'inévitable: l'appel au FMI et à l'Union européenne pour faire face à une situation financière inextricable. Tout dépend désormais des nouvelles dispositions qui seront adoptées (on non) par le Conseil européen, au plus tard le 27 mars.

Jusqu'au déferlement du 12 mars, la classe politique a traité la «génération dans la mouise» avec indifférence ou condescendance. L'éditorialiste vedette de l'hebdomadaire Expresso et de la télévision SIC, Miguel Sousa Tavares, qu'on a connu mieux inspiré, a qualifié de «populistes» «Les Hommes en lutte». Son contemporain, Joaquim Vieira, autre grande figure du journalisme, a répliqué que «la génération qui dans les années 1970 a défendu le totalitarisme, le stalinisme, le maoïsme et les Khmers Rouges (et dans laquelle je m'inclus) critique l'anticonformisme et l'irrévérence de la nouvelle génération... La génération installée devrait faire son autocritique avant d'attaquer la génération dans la mouise». On voudrait ajouter: pas seulement au Portugal.

Philippe Riès

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