Comment le piège s’est refermé sur Varoufákis: les cinq extraits décisifs

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Pendant les six premiers mois de 2015, Yánis Varoufákis a enregistré clandestinement toutes les réunions de l’Eurogroupe où il essayait de négocier pour permettre à l’économie grecque de se relever de cinq années d’austérité. Retour en cinq extraits sur ces moments dramatiques de la crise grecque.

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Le 25 janvier 2015, Syriza emporte une victoire historique. Le parti de gauche rate à deux sièges près la majorité absolue au Parlement grec. Mais cette victoire, comme le reconnaîtront les principaux dirigeants du mouvement par la suite, est moins due au succès de leurs idées qu’à l’échec des plans d’austérité imposés à la Grèce par l’Europe et à la révolte de la population.

Depuis 2010, Athènes est sous le contrôle total de ses créanciers européens. Commission européenne, Banque centrale européenne (BCE) et Fonds monétaire international (FMI) ont été appelés à la rescousse pour superviser la remise en ordre économique du pays. Sous l’égide de cette Troïka, honnie par les Grecs, un programme d’austérité et de dévaluation interne, de réformes structurelles ininterrompues leur est administré. Mais les plans de sauvetage financés par les Européens ont été conçus pour sauver les banques allemandes et françaises, pas le pays.

Le résultat est consternant. Entre 2010 et 2014, le PIB du pays a chuté de plus de 25 %. Les salaires réels ont connu une baisse de plus de 25 %. Le taux de chômage dépasse les 27 %. Plus de 400 000 Grecs ont quitté le pays pour chercher du travail ailleurs. Les retraites ont été diminuées de 40 %, comme toutes les prestations sociales tandis qu’impôts et taxes se sont envolés. À la suite de cet effondrement économique, les finances publiques plongent, l’endettement explose, mais la Troîka continue d’exiger un excédent budgétaire de 4,5 % par an pour assurer le remboursement des dettes. « En dehors de la grande dépression aux États-Unis dans les années 1930, jamais pays n’a connu un tel effondrement », ont constaté depuis nombre de travaux économiques

La promesse de campagne faite par Syriza est d’en finir avec la Troïka et de renégocier un programme afin de permettre à la Grèce de se redresser et de retrouver sa souveraineté.

Mais les responsables européens ne l’entendent pas ainsi. « Les traités l’emportent sur les élections », avait déjà prévenu Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne. Instance informelle, l’Eurogroupe devient pendant cette période le lieu de l’affrontement entre la position intransigeante des pays de la zone euro, qui se considèrent comme créanciers et le nouveau gouvernement grec, jugé débiteur. « Les institutions européennes ont fait preuve de radicalisme en refusant d’adapter un plan qui devait l’être. L’Eurogroupe voulait dompter le gouvernement grec, le forcer à renoncer à ses engagements politiques, l’obliger à rentrer dans l’épure du plan tel qu’il avait été conçu », se souvient un des témoins de l’époque.

Nouveau ministre des finances grec, Yanis Varoufakis, universitaire et économiste, se retrouve au cœur du conflit. Il agace beaucoup ses collègues par ses côtés donneur de leçons, par son aspect rock star. « Le « système » attaqué par Varoufakis n’était pas le capitalisme mais la fixation de l’Europe et de ses collaborateurs en Grèce et au-delà, d’une austérité moribonde et dysfonctionnelle » relève Adam Tooze dans son livre Crashed, ouvrage de référence sur la crise de 2008 et la décennie qui s’en est suivie.

Dans un livre conversations entre adultes, puis dans le film de Costra Gavras Adults in the room, Yanis Varoufakis a longuement raconté ces six mois de crise sur cette crise grecque mais plus largement européenne qui, au-delà des problèmes économiques, financiers et monétaires, posait le problème de fond de la souveraineté démocratique.

 Aujourd’hui, Yánis Varoufákis a décidé de rendre publics les enregistrements sauvages qu’il a réalisés à partir du 24 février 2015 lors des réunions de l’Eurogroupe. Derrière des conversations policées et techniques se cache une détermination politique de fer : faire plier la Grèce et au-delà donner le signal que tout programme électoral dans les pays dans la zone euro ne saurait sortir des règles et du carcan des traités. « L’issue était inéluctable. C’était soit la capitulation, soit la sortie de l’euro », dit ce même témoin.

Retour par le biais d’extraits de ces enregistrements sur ces six mois où l’Europe a liquidé ses valeurs.

 

Mario Draghi président de la BCE  et Jeroen Dijssebloem, présdient de l'Eurogroupe le 20 février 2015. © Dursun Aydemir/ AFP Mario Draghi président de la BCE et Jeroen Dijssebloem, présdient de l'Eurogroupe le 20 février 2015. © Dursun Aydemir/ AFP

 

24 février – Draghi : « Pas de changement dans les réformes et les engagements pris »

La réunion du 24 février de l’Eurogroupe est une rencontre par vidéoconférence (ce qui explique les signaux sonores signalant la mise en connexion des différents participants). Elle est censée n’être qu’une réunion technique, faisant suite à l’accord qui est intervenu le 20 février entre l’Eurogroupe et le gouvernement grec. Les responsables européens ont accepté de prolonger les lignes de crédit dont bénéficie Athènes pendant quatre mois de plus. Ils se disent prêts aussi à aménager certaines modalités du Memorandum of Understanding (MoU), (accord signé avec la Troïka par les gouvernements grecs précédents dans le cadre des deux plans de sauvetages), comme le demande le gouvernement d’Aléxis Tsípras.

Celui-ci a présenté déjà plusieurs pistes d’aménagement. Outre le fait qu’il ne veut plus voir les membres de la Troïka, érigés en sorte de proconsuls, dans les murs de ses ministères, il demande de revenir sur les exigences posées de réaliser un excédent budgétaire de 4,5 %, jugé par beaucoup, y compris le FMI, comme irréaliste, mais imposé par l’Eurogroupe comme la garantie nécessaire pour rembourser ses dettes. L’abaissement de cette contrainte lui permettrait notamment de mettre en place « un filet social minimal pour les plus pauvres » durement touchés par les programmes d’austérité. Alors que la Grèce doit rembourser 5,2 milliards d’euros au FMI en juillet, le gouvernement demande de pouvoir récupérer les plus-values réalisées par la BCE sur l’achat de sa dette en 2010, comme cela été prévu à l’origine. Enfin, il demande que l’Eurogroupe l’aide à stabiliser son secteur bancaire et financier au bord de l’asphyxie compte tenu de l’accumulation de crédits non remboursables liés à la multitude de faillites personnelles et d’entreprises provoquées par ces cinq ans de récession et d’austérité.

 Après une brève présentation d’étape de Valdis Dombrovskis, commissaire européen chargé de l’euro et de Pierre Moscovici, commissaire européen en charge du marché unique, c’est Mario Draghi qui prend la parole en premier. Le président de la BCE vient de prendre une double mesure exceptionnelle. Après des années d’hésitation, le 22 janvier 2015, la BCE a mis en place une politique d’assouplissement monétaire (Quantitative easing (QE) – rachats d’obligations souveraines) de 60 milliards d’euros par mois, politique à laquelle s’opposaient les Allemands et plusieurs pays de l’Europe du Nord, au nom de la neutralité monétaire. Puis le 4 février, celle-ci a annoncé qu’elle n’acceptait plus les titres grecs déposés par les banques, compte tenu de leur mauvaise qualité.

Cette double décision a pour effet de prendre le gouvernement grec en étau. D’un côté, celui se voit priver du bénéfice du QE, bien que les difficultés de la Grèce aient été un des motifs du lancement de cette politique et de menacer le pays et les banques grecques d’une crise de liquidité, ces dernières ne pouvant avoir accès qu’aux seuls crédits d’urgence. De l’autre, le QE offre une protection à tous les autres États membres de la zone euro et évite les effets de contagion, ce qui les autorisera par la suite à adopter des positions de plus en plus dures sans risquer de contrecoups financiers.

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