La social-démocratie européenne à l’épreuve de ses reconversions

Mediapart publie les bonnes feuilles de l’ouvrage académique de notre collaborateur Fabien Escalona, consacré à la « reconversion partisane » de la social-démocratie en Europe. Il y expose les futurs possibles d’une famille de partis désormais entrée en crise profonde.

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Notre journaliste Fabien Escalona vient de publier aux éditions Dalloz La Reconversion partisane de la social-démocratie européenne, un ouvrage issu de sa thèse de science politique, soutenue fin 2016 et ayant reçu le prix Dalloz. Mediapart en publie ici les bonnes feuilles. À l’origine de ce travail de recherche, un questionnement simple : comment la social-démocratie a-t-elle persisté comme grande force d’alternance après les années 1970, alors que tant d’analyses étaient déjà produites sur sa crise, voire sa mort annoncée ?

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En s’appuyant sur quatre cas représentatifs de la famille sociale-démocrate, à savoir le Labour britannique, le PS français, le SAP suédois et le SPD allemand, Fabien Escalona (qui a longtemps collaboré à Mediapart sous formes de chroniques, puis nous a accompagné comme analyste lors de la dernière campagne présidentielle, avant de rejoindre notre journal pour assurer la fonction de responsable éditorial de notre émission hebdomadaire Mediapart Live), explique cette résilience par un type spécifique de changement partisan, appelé « reconversion ».

Efficace en termes d’accès au pouvoir, cette « reconversion » a eu des conséquences majeures pour l’identité de la social-démocratie, de plus en plus éloignée de son projet de naissance et des réalisations qui avaient fait son originalité. Surtout, les partis sociaux-démocrates connaissent à nouveau une crise profonde, à laquelle est consacrée la fin de cet ouvrage érudit et passionnant.

Les extraits publiés ci-dessous reviennent sur l’importance de ces reconversions, les formes qu’elles ont prises et les raisons de leur succès initial. Mais aussi sur les scénarios d’avenir d’une social-démocratie désormais en ruines, et à nouveau mise au défi de se réinventer.

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Les reconversions : nécessaires, pas inéluctables

Les reconversions partisanes répondent à une forme de nécessité pour les formations politiques qui souhaitent garder leur rang alors que leur environnement change. Nous ne parlons pas de changements mineurs et réversibles (cycles ordinaires de la conjoncture économique, domination temporaire d’un enjeu dans le débat public), mais de ceux qui affectent profondément et durablement le cadre et les moyens d’action des partis (réformes institutionnelles, crises économiques structurelles, évolutions sociodémographiques, marginalisation d’enjeux auparavant structurants de la compétition politique).

Puisque les partis s’apparentent à des entreprises en concurrence pour des suffrages – du moins dans les démocraties représentatives qui sont notre terrain d’étude –, l’absence de mutation les expose à être dépassés par d’autres organisations plus innovantes pour mobiliser un électorat dont les préoccupations, les représentations et les modes d’information ont pu changer. En somme, ils courent régulièrement le risque de l’anachronisme.

Au début de l’ouvrage, nous avons longuement démontré en quoi la social-démocratie européenne avait été exposée à ce risque au cours de la décennie 1970. Diverses transformations avaient concouru à miner la cohérence externe et interne du régime social-démocrate, c’est-à-dire l’adéquation trouvée entre le projet, la sociologie, le mode d’organisation des partis sociaux-démocrates, et leur environnement. Dans cette situation, un processus de reconversion n’était pas facultatif. Pour autant, l’effectivité de ce processus n’avait rien d’inéluctable : aucune loi mécanique n’induit qu’une reconversion, bien qu’indispensable, soit enclenchée ni réussie.

Il existe d’ailleurs des contre-exemples de reconversions ratées. Le plus évident est celui de la famille communiste, née directement d’une concurrence avec la social-démocratie autour du même clivage de classe. À partir des années 1970 et jusqu’à 1991, qu’il s’agisse des mutations de la société ou de l’effondrement de la tutelle soviétique, les partis communistes (PC) occidentaux ont subi plusieurs « chocs » mettant à mal l’encadrement populaire et la fonction tribunitienne qui avaient fait leur spécificité. Inexistantes ou trop tardives, leurs reconversions ont échoué.

Santiago Carrillo, Enrico Berlinguer et Georges Marchais, secrétaires des PC espagnol, italien et français, à Madrid en 1977. © dr Santiago Carrillo, Enrico Berlinguer et Georges Marchais, secrétaires des PC espagnol, italien et français, à Madrid en 1977. © dr

On en voit le signe dans l’absence de structure autonome de cette famille à l’échelle européenne, qui confirme sa désintégration en tant que force spécifique dans l’espace de la gauche radicale. Beaucoup de PC ont trop perdu en taille électorale pour avoir une quelconque influence nationale ou même une représentation parlementaire. Collectivement, leur taille électorale moyenne en Europe de l’Ouest a diminué de trois quarts entre les années 1960-70 (7,5%) et les années 2000 (2%), tandis que le nombre de grands partis en leur sein (recueillant plus de 20% des suffrages) est passé de trois dans le second après-guerre à rien depuis la chute de l’URSS.

Le cas de la démocratie chrétienne peut aussi être mobilisé. Mise au défi de la sécularisation et partageant avec la social-démocratie un soutien au compromis capital/travail et à l’État social typiques de l’ère fordiste, ses performances ont été beaucoup plus décevantes. Son influence générale en Europe a en effet nettement diminué au profit des autres familles de droite, tandis que plusieurs de ses membres ont perdu leur statut de principale force d’alternance. Depuis les premières décennies d’après-guerre, sa taille électorale a diminué d’un tiers (le double de la proportion sociale-démocrate) et le rapport de force avec les conservateurs et les libéraux s’est progressivement inversé dans la répartition par familles des grands partis de droite.

Par contraste, la social-démocratie a certes connu un déclin électoral (moins marqué que celui des familles que nous venons de citer), mais n’a pas régressé en dessous des seuils conquis au fil de son « empan de vie », du moins jusqu’aux années 2000. Nos études de cas ont confirmé l’existence des processus de reconversion partisane en réaction à la crise des années 1970. Nous n’avons pas eu de peine, pour chacun des quatre partis étudiés, à mettre en évidence une combinaison de mutations sur les dimensions du projet, de la coalition d’électeurs et de l’organisation. De plus, le critère de durabilité a été vérifié. Et dans tous les cas, le parti social-démocrate étudié a maintenu son statut : la reconversion a donc atteint son but.

S’il est impossible de savoir si des reconversions différentes auraient pu avoir le même succès, un raisonnement contrefactuel convainc rapidement que l’absence du processus aurait été très coûteuse. Au cœur des phases critiques que nous avons identifiées, les partis sociaux-démocrates étudiés se trouvaient en effet soit dans l’opposition avec des niveaux électoraux médiocres, soit au pouvoir avec des politiques n’atteignant pas leurs objectifs, et dans tous les cas sans réponse pratique (ou en tout cas perçue comme telle) aux problèmes contemporains.

Pour chacun d’entre eux, la reconversion a donc été une façon de restaurer les conditions nécessaires à sa survie dans le club sélectif des grandes alternatives partisanes. La structure et la culture de ces partis, au-delà de leurs différences respectives, se sont révélées assez souples pour intégrer un tel changement. Une habitude de libre discussion des options doctrinales, une ouverture sociologique déjà entamée, l’expérience accumulée d’adaptations antérieures des appareils pour exercer le pouvoir rendaient la famille sociale-démocrate beaucoup plus apte à une reconversion que, par opposition, la famille communiste.

En ce sens, on peut affirmer si la configuration du régime social-démocrate d’après-guerre était insoutenable à terme et nécessitait d’y substituer un autre arrangement entre politiques publiques, électorat et organisation partisane, le passé avait aussi légué des ressources précieuses pour réussir ce changement. Au contraire, la double rigidité idéologique et organisationnelle des PC les a handicapés dans la compréhension et l’adaptation aux mouvements de la société et aux évolutions des scènes internationales comme intérieures.

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