Primaire démocrate: entre Warren et Sanders, de vraies différences

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Souvent associés dans les médias américains en raison de leur positionnement à gauche du parti démocrate, les sénateurs Bernie Sanders et Elizabeth Warren, candidats à la présidentielle américaine, défendent deux projets différents. Sanders est presque toujours le plus ambitieux.

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New York (États-Unis), de notre correspondant.– Forcé au repos dans sa maison du Vermont, « Bernie » Sanders se remet d’un infarctus du myocarde qui pose des questions sur sa santé. Le sénateur a annoncé qu’il sera sur pied pour un prochain débat, mardi 15 octobre, entre dix candidats à l’investiture démocrate contre Trump. Mais il a aussi prévenu qu’il allait à l’avenir réduire le rythme, jusqu’ici effréné, de sa campagne – jusqu’à cinq meetings par jour ces derniers mois…

Tandis que Sanders est en pause forcée, la sénatrice du Massachusetts Elizabeth Warren, elle, continue de sillonner les États-Unis.

À ce stade, nul ne sait si la santé de Sanders, vétéran de la course à la primaire démocrate pour affronter Donald Trump dans un an, le forcera à renoncer. On n’en est pas encore là et les semaines prochaines devraient voir Sanders et Warren rivaliser de propositions, avant le vrai coup d’envoi des primaires dans l’État de l’Iowa, le 3 février 2020.

Tous deux septuagénaires (Sanders a 78 ans, Warren 70 ans), « Liz » et « Bernie » ont en commun de faire partie des grands favoris de la primaire démocrate, tout en remettant en cause par la gauche l’agenda néolibéral du parti d’Obama et des Clinton. D’une façon générale, ils défendent des projets en rupture avec les politiques économiques et sociales défendues par les démocrates depuis trois décennies.

Dans le paysage politique américain, ils sont pourtant considérés si proches que leurs différences sont assez peu soulignées.

Avant la dernière présidentielle perdue par Hillary Clinton, Warren, avocate de la régulation des banques et de la protection des consommateurs, avait été approchée par des activistes issus du mouvement Occupy Wall Street pour contrer la candidature annoncée de Clinton. Elle avait décliné. Le vétéran socialiste Bernie Sanders, indépendant des deux grands partis et engagé en politique depuis les sixties et la bataille pour les droits civiques, avait repris le flambeau. Sa « révolution politique » a depuis réveillé la gauche américaine.

Sanders et Warren ont des différences personnelles évidentes. Lui est élu depuis le début des années 1980 (d’abord de Burlington, dans le Vermont, puis à la chambre des représentants et au Sénat). Elle est entrée en politique depuis moins d’une décennie. Elle n’a jamais été candidate à la présidentielle et raconte une autre histoire : celle d’une juriste née dans une famille républicaine de l’Oklahoma ayant ouvert les yeux sur les ravages de l’hypercapitalisme américain.

Sans doute plus avenante que Sanders, mais également plus policée que lui (il dénonce sans relâche « Wall Street », les « milliardaires » et l’« oligarchie »), Warren est souvent considérée dans les médias américains, obnubilés par les sondages et les positions de favoris, comme mieux placée que Sanders pour s’imposer face au centriste démocrate Joe Biden, voire pour battre Donald Trump.

Le sénateur du Vermont est même souvent ignoré par les médias américains, voire très gratuitement taxé de « sexiste » ou autres épithètes peu enviables. Des préjugés si fréquents que son équipe a choisi de s’en moquer dans un récent clip de campagne…

© Matt Orfalea

Les deux sont certes bien plus à gauche que le reste des candidats démocrates, dont Mediapart dresse ici le profil.

Mais au-delà de leurs C.-V., de leurs caractères ou des prédictions au doigt mouillé, Sanders et Warren ont aussi de vraies différences, stratégiques et de fond, qui entretiennent d'ailleurs une certaine animosité entre leurs soutiens. Revue de détail.

  • Organisation : Sanders dispose d'une base solide

« Éveilleur » politique de millions d’Américains en 2015, Bernie Sanders compte une base de soutiens fidèles. Au troisième trimestre, il est le candidat qui a récolté le plus de dons, tous issus de petits donateurs (1,4 million de donateurs ont versé en moyenne 18 dollars, soit une collecte de plus de 25 millions de dollars). Warren arrive juste derrière (avec un million de donateurs qui ont donné, en moyenne, 26 dollars).

Les responsables de la campagne de Sanders assurent recruter ses plus grands contingents de donateurs chez les enseignants et les employés des multinationales Starbucks, Amazon ou Walmart. Et font remarquer que Warren, qui refuse désormais l’argent des lobbies et des grandes entreprises, a injecté dans son compte de campagne 10 millions de dollars, en partie obtenus lors de sa dernière campagne présidentielle auprès de donateurs fortunés.

Sanders a également engagé des organizers réputés, autrement dit des professionnels de l’activisme et des campagnes. Ses soutiens insistent sur sa capacité à mobiliser les électeurs avec des évènements festifs, des appels de masse, ou une application propre, nommée « BERN », qui permet de recruter avec facilité les électeurs sur le terrain.

Warren a commencé ce travail plus tardivement. Mais elle recrute beaucoup et peut compter sur le soutien récent du Working Families Party, une organisation de gauche très expérimentée dans l’activisme et les campagnes électorales.

  • Warren est plus arrangeante avec le parti démocrate

Face à Hillary Clinton, Sanders avait fait campagne hors du parti démocrate, qui a tout fait pour saboter sa candidature. Cette fois, « Bernie » concourt en tant que démocrate, mais continue de pilonner les « corporate democrats » (proches des milieux d’affaires) et leur « corruption ». Qu’ils soient élus ou activistes, ses soutiens sont hostiles à la direction du parti démocrate. Dans un système politique à deux partis, ils veulent faire de la présidentielle une occasion historique d’en changer profondément la ligne politique.

Elizabeth Warren, elle, est plus légitimiste et passe des messages pour rassurer les cadres du parti. Les soutiens de Sanders rappellent que malgré leur proximité politique, Warren avait refusé en 2016 de le soutenir face à Hillary Clinton, préférant attendre le résultat de la primaire. Clinton avait d’ailleurs considéré Warren comme une colistière possible, avant de lui préférer un centriste de Virginie.

  • L’un est « socialiste », l’autre se dit « capitaliste »

Ce clivage-là en induit beaucoup d’autres. Sanders, proche du parti socialiste américain (DSA), se définit comme un « socialiste démocratique » (c’est-à-dire non autoritaire, une précision utile dans un pays où le mot socialiste est souvent très négativement connoté). Elizabeth Warren s’est définie comme une « capitaliste jusqu’aux os », et rejette l’épithète de socialiste.

Sanders est l’héritier politique du New Deal lancé par le président démocrate Franklin Roosevelt après la crise de 1929. Il prône une relance massive de l’économie avec une intervention décisive de l’État fédéral, une idée jugée encore impensable aux États-Unis il y a quelques années, mais de plus en plus populaire.

Marqué par une culture de gauche ouvrière, sans être un marxiste, il n’a pas peur de parler de « lutte des classes ». Dans les années 1970, il prônait la nationalisation des banques, de l’énergie et d’une partie de l’industrie.

Il définit aujourd’hui son « socialisme démocratique » comme « le droit à une santé de qualité, à autant d’éducation que nécessaire pour que chacun réussisse, le droit à un bon emploi rémunéré à un salaire qui permette de vivre, à un logement abordable, à sécuriser sa retraite et à vivre dans un environnement propre ».

Warren, elle, a grandi dans une famille conservatrice de l’Oklahoma. Elle est influencée par la tradition « populiste » des campagnes américaines, un mouvement agrarien qui se développa à la fin du XIXe siècle. Professeur de droit, elle est assez orthodoxe à la fin des années 1970. À partir des années 1980, son travail sur les conséquences des banqueroutes la fait changer d’avis.

Après la crise de 2008 et ses terribles conséquences sociales, Warren, élue au Sénat en 2012, devient la voix des Américains étranglés par les établissements de crédits, dénonce l’avidité des banques, défend la protection des consommateurs. Elle affirme qu’elle « cassera », si elle est élue, les géants de la tech comme Facebook ou Google… – le patron de Facebook, Mark Zuckerberg, a considéré en privé qu’une présidente Warren serait une « menace existentielle » pour sa société.

En résumé, Warren promet un « changement profond et structurel » en régulant l’hypercapitalisme américain et les formidables inégalités qui en découlent. Elle croit en l’efficacité des marchés s’ils sont bien encadrés. « Je crois aux marchés, mais pas au vol et à la tricherie », dit-elle.

Selon Meagan Day, du média socialiste pro-Sanders Jacobin, Warren et Sanders incarnent donc « deux approches distinctes des problèmes fondamentaux de nos sociétés ».

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