L'oligarque kazakh Abliazov dénonce une justice française à l'écoute de Moscou

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La manière dont le Kazakhstan a tiré les ficelles de « l’affaire Abliazov » – du nom de ce banquier et opposant accusé d'avoir détourné des milliards – remonte à la surface. La justice française aurait été instrumentalisée. Une procédure pour « forfaiture » est en cours à Lyon contre l'avocate générale. 

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De notre correspondante à Genève. – Moukhtar Abliazov s’avance et tend la main, beaucoup plus souriant que sur les photos où il affiche généralement la mine distante d’un petit bouddha. Voilà donc l’ancien banquier milliardaire kazakh, principal opposant au président Noursoultan Nazarbaïev, et dont le cas empoisonne les autorités françaises. Son sort est désormais entre les mains du Conseil d’État, alors que deux juridictions, puis Matignon, ont donné leur feu vert pour son extradition vers la Russie, qui l'accuse d'avoir siphonné de sa propre banque (la BTA Bank) cinq milliards de dollars.

Moukhtar Abliazov © © Reuters Moukhtar Abliazov © © Reuters

Il aura bientôt passé deux ans et demi en détention, un record dans ce type de dossier, ballotté de prison en prison : Luynes à Aix-en-Provence, Villefranche, Lyon-Corbas et désormais Fleury-Mérogis où nous l’avons rencontré le 7 janvier.

« Je suis capable de m’adapter à tout. Actuellement je fais du sport et j’écris une monographie sur la “défense vieille-indienne”, une stratégie de début de jeu aux échecs » dit-il, assis sur une chaise en plastique au parloir. On ne saura pas en quoi consiste exactement cette « défense vieille-indienne », mais l’affaire qui l’a conduit en prison, d’une redoutable complexité, ressemble elle aussi à une partie d’échecs dont il a perdu la première manche et qu’il a apparemment l’intention de rejouer.

Ces derniers mois, son dossier d’extradition s’est compliqué, sur l’action de ses avocats, d’une affaire potentiellement explosive. Des soupçons pèsent désormais sur la justice française. Fait rarissime, une procédure pénale pour « attentat aux libertés commis par un magistrat » (forfaiture) a été ouverte à Lyon, toujours en cours d'instruction.

Deux magistrates de la cour d’appel d’Aix-en-Provence (la première instance qui, en janvier 2014, avait requis l’extradition de Moukhtar Abliazov vers la Russie ou l'Ukraine, le second pays a réclamé l'ancien banquier) ont été entendues en avril 2015 en qualité de témoins assistés. Les défenseurs d’Abliazov reprochent en particulier à l’une d’elles, Solange Legras, avocate générale, d’avoir fait preuve d’une étonnante proximité avec les parties requérantes, semblant ainsi oublier tout devoir d'impartialité.

« Il s’est passé des choses vraiment très étranges », assure Moukhtar Abliazov qui, du fond de sa cellule, suit la moindre avancée de cette affaire. « On a fait comme si on ne savait pas qui était Poutine et comment la justice et le système pénitentiaire russes fonctionnaient. Si je suis extradé là-bas, soit ils trouveront le moyen de m’assassiner, soit je serais réexpédié au Kazakhstan », prédit-il.

On pourrait voir dans cette offensive le va-tout d’un oligarque aux abois dont la défense a jusqu’ici échoué sur toute la ligne. Le 17 septembre 2015, Manuel Valls avait signé sans sourciller un décret d’extradition vers la Russie, estimant qu’il s’agissait d’une « affaire de droit commun » sans arrière-plan politique, et que suffisamment de garanties pour un « procès équitable » avaient été données par Moscou. Il se ralliait aux avis des cours d’appel d’Aix-en-Provence et de Lyon, rendus en janvier et octobre 2014.

Mais les éléments dont disposent les avocats d’Abliazov ont largement de quoi troubler. Ils proviennent d’un gigantesque piratage des ordinateurs et téléphones de magistrats et d’avocats qui travaillaient sur le dossier. Du jamais vu.

Solange Legras, avocate générale de la chambre d'instruction d'Aix-en-Provence, chargée du service international © Capture d'écran AFP TV Solange Legras, avocate générale de la chambre d'instruction d'Aix-en-Provence, chargée du service international © Capture d'écran AFP TV
En février 2014, le site internet ukrainien trust.ua mettait en ligne les données volées – mails et textos – de l’avocate générale d’Aix-en-Provence, Solange Legras, mais également celles d’avocats français et ukrainiens, comme nous l’avons déjà raconté. Puis une mystérieuse plateforme, Kazaword, prenait le relais, publiant une masse considérable de courriels hackés auprès de hauts dirigeant kazakhs. Ils montrent comment le Kazakhstan – qui n’a pas signé de traité d’extradition avec la France et ne peut donc pas obtenir le renvoi de Moukhtar Abliazov – a manœuvré en coulisses pour orienter le travail des juges russes et ukrainiens, devenus en la circonstance les « faux nez » d’Astana. Ou encore comment des personnalités françaises telles que Bernard Squarcini ont été actionnées pour effectuer un lobbying auprès du gouvernement.  

Si le piratage a probablement été organisé par l’entourage de l’ancien banquier déchu – ce dont il se défend vigoureusement –, l’authenticité de ces pièces, elle, n’a jamais été contestée, y compris par le Kazakhstan qui a déposé une plainte à New York en mars 2015.

C’est sur la base de ce grand déballage que la justice française, saisie d’une plainte des avocats d’Abliazov, a finalement ouvert une procédure pénale pour « attentat aux libertés commis par un magistrat » (forfaiture), d’abord à Aix-en-Provence puis à Lyon, confiée au juge Michel Noyer.

L’enquête a démarré sur les chapeaux de roue, avec l’audition le 14 avril 2015 de Nicole Besset, la présidente de la chambre de l'instruction de la cour d’appel d’Aix-en-Provence, qui comme Mediapart l'a appris a été si ébranlée par l’affaire qu’elle a pris une retraite anticipée. Puis le 28 avril 2015, Solange Legras a été entendue. Mediapart a eu accès à la retranscription de ces interrogatoires déjà en partie révélés par le Canard enchaîné.

Antonin Lévy, l'avocat de la BTA Bank à Paris Antonin Lévy, l'avocat de la BTA Bank à Paris
Le juge Noyer a longuement interrogé Solange Legras sur les relations privilégiées qu’elle a entretenues, tout au long de la procédure, avec Antonin Lévy, l’avocat en France de la BTA Bank, pourtant totalement extérieur au dossier d’extradition. Contrôlée de 2005 à 2009 par Moukhtar Abliazov, la banque kazakhe avait été nationalisée de force en février 2009, tombant dans l’escarcelle d’un fonds souverain alors dirigé par l’un des gendres de Nazarbaïev. Ainsi devenue le bras armé du régime, la BTA Bank avait lancé des poursuites au civil et au pénal contre Abliazov, l’accusant d’avoir siphonné des milliards. Puis elle avait déclenché une chasse à l’homme contre lui dans toute l’Europe, louant les services de détectives privés et de barbouzes.

Tout cet arrière-plan semble avoir échappé à l'avocate générale, pourtant spécialiste des questions d'extradition. Ainsi quand, le 30 juillet 2013, Me Lévy l’avertit par mail de la présence dans le sud de la France du fugitif Moukhtar Abliazov, elle s’empresse de l’arrêter sur la base d’une notice Interpol ukrainienne datant de 2010. Cet échange initial n’a pas été versé à la procédure. Le juge Noyer demande s’il s’agit d’un « circuit normal ». « En l’espèce, le dossier commence avec mes réquisitions, ce n’est pas à vous que je vais apprendre que nous bénéficions d’informateurs anonymes », répond-elle. 

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Nous avons contacté, le 18 janvier, Solange Legras, l'avocate générale de la chambre de l'instruction de la cour d'appel d'Aix-en-Provence. Elle dénonce les tentatives de Moukhtar Abliazov pour « déstabiliser l’institution judiciaire et les magistrats ». Elle a  porté plainte à Paris pour captation illégale de communications, aux côtés de ceux qui ont été hackés en France ; elle reconnaît avoir écrit les courriels, publiés sur le site trust.ua, évoquant juste de petits « bidouillages ». Elle répond qu'« il n'y a absolument rien eu de répréhensible » dans les échanges en coulisses qu'elle a eus durant la procédure, tant avec l'avocat de la banque kazakhe BTA Bank qu'avec les avocats de l'Ukraine, le représentant de la Russie et sa collègue Nicole Besset, présidente de la chambre de l'instruction. « J'appartiens au ministère public et je communique avec qui je veux. Les gens me donnent les informations qu'ils veulent. Je n'ai aucune obligation », dit-elle, jugeant « odieux » que l'on puisse encore lui demander des comptes sur un dossier dont elle a « tourné la page ». 

Interrogée sur les révélations du site trust.ua, puis de Kazaword qui laissent apparaître la manière dont le Kazakhstan a manipulé les enquête ouvertes en Russie et en Ukraine contre Moukhtar Abliazov, elle rétorque que « tout cela a été publié postérieurement à nos décisions » et que cela la « dépasse largement ».

Ida Chafaï – conseillère pour les affaires juridiques et judiciaires à l'ambassade de France à Moscou –, qui a corrigé le texte de plaidoirie de son collègue russe Denis Grunis sur l'affaire Abliazov, a accusé réception de nos questions, indiquant qu'elle n'avait « pas de commentaires » à faire.