Mohamed Tozy: «Les Etats sont perdants face à la globalisation de l’islam radical»

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Spécialiste des mouvements islamistes, Mohamed Tozy décrypte les contradictions auxquelles font face le Maroc et les pays de la région dans leur lutte contre l’islam radical et la nouvelle vague djihadiste emmenée par l’État islamique.

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De notre correspondante à Rabat (Maroc).-  Pourquoi l’État islamique séduit-il autant de jeunes venus des quatre coins du monde et de milieux si divers ? Quelle est la part de responsabilité de l'État marocain et plus largement de la communauté internationale dans cette nouvelle menace terroriste ? Spécialiste des mouvements islamistes et directeur de l'EGE (École de gouvernance et d'économie), Mohamed Tozy décrypte les contradictions auxquelles font face le Maroc et les pays de la région dans leur lutte contre l'islam radical et cette nouvelle vague djihadiste. Il est l'auteur de l'ouvrage de référence Monarchie et islam politique au Maroc (Presses de Sciences Po, 1999) et a plus récemment contribué à L'État d'injustice au Maghreb (Karthala, 2015).

Il a par ailleurs fait partie de la Commission consultative de révision de la Constitution, annoncée par le roi Mohammed VI lors du discours du 9 mars 2011, alors que les manifestations du Mouvement des Jeunes du 20-Février agitaient le pays. Cinq ans plus tard, il livre son regard sur les possibilités de réinterprétation de ce texte et l'évolution des libertés individuelles au Maroc.

Au Maroc, plusieurs cellules terroristes ont récemment été démantelées. Les Marocains sont par ailleurs assez nombreux à s’être rendus en Syrie. Qu’est-ce qui, d’après vous, attire les jeunes Marocains vers ce conflit a priori étranger au Maroc ?

Mohamed Tozy. Qu’est-ce qui attire les jeunes du monde, tout simplement, car il n’y a pas que des musulmans de naissance, y compris parmi les Marocains. Plusieurs choses peuvent expliquer pourquoi ce conflit attire entre autres les Marocains. Des choses très générales liées à l’état du monde. L’État islamique représente une des dernières causes extrêmes qui offrent une possibilité à la fois d’une expérience inédite de l’extrême, qu’on ne vit plus que dans les émissions de téléréalité, et en même temps une cause construite par une belle machine de communication dont les concepteurs ont fait leurs classes à la BBC, voire à Hollywood.

Le projet Daech, en dépit de sa barbarie et que les théoriciens de l’EI ont qualifié « d’état de sauvagerie » (tawahouch en arabe) situé entre le gouvernement du despote et le gouvernement de la chari’a, est porteur de sens dans le monde actuel, en dehors des sociétés musulmanes elles-mêmes. Il se pose comme dirait Bloch en « principe d’espérance » qui intègre des éléments à la fois de communication et d’esthétique, qui mélange plusieurs éléments, empruntés à des espaces cinématographiques, des espaces musicaux, et même aux moyens de communication utilisés par l’armée américaine pendant la première guerre du Golfe, en termes d’uniforme, d’attitude, de posture.

Mohamed Tozy. © DR Mohamed Tozy. © DR
Dans une civilisation de l’image, connectée, tout cela répond à une demande. Il y a dans le background quelque chose qui peut parler à tout le monde. D’où les conversions rapides, les passages immédiats à l’acte, les nationalités, les origines diverses. Et d’où la difficulté que nous avons, lorsqu’on suit cela, à paramétrer les conversions en fonction d’un certain nombre de variables : l’âge, le passé, etc. Dès que l’on a une corrélation qui fonctionne, la marginalité par exemple, on se retrouve avec des ingénieurs installés, mariés. Dès que l’on dit “ce sont des jeunes célibataires”, on a des gens adultes qui partent avec femmes et enfants.

En ce qui concerne les musulmans, il y a aussi des musulmans pratiquants ou pas, musulmans de longue date ou pas, des natifs et des convertis qui ont un background idéologique profond ou pas. L'État islamique, c’est une offre avec des éléments cognitifs très modernes. Mais une offre qui éveille aussi des instincts profonds de l’homme : la quête du chaos, la résurrection. Tout cela fait une machine post-moderne très efficace, d’autant plus qu’elle a mis à son service des moyens modernes. En plus de ce niveau d’explication global, l’EI reste un phénomène ancré dans une historicité arabo-musulmane.

Le projet de Daech est très différent de celui d’Al-Qaïda, qui s’inscrivait dans un processus djihadiste  qui supposait une lecture de la littérature djihadiste classique, un entraînement, une mobilisation, un passage à l’acte. Chez Daech, ce n’est pas l’essentiel. On est dans un autre processus. Même si, vu que l’organisation est atteinte dans ses fiefs, Daech a tendance à utiliser l’attentat comme outil principal, on oublie souvent qu’on est dans un dispositif singulier et inédit. Daech, quelle que soit notre opinion, est un État avec une administration, un service de renseignements, des finances, une « économie », des transactions internationales et un territoire. Ce n’est pas n’importe quel État, c’est un califat dans les pays du Cham et d’Irak. Les éléments de langage – tout d’abord le califat – qui forment cet État font sens pour les musulmans. Un sens fort.

Pourquoi le califat séduit autant, en 2016 ?

Pourquoi le califat fait sens maintenant ? D’abord, notre socialisation, dans n’importe quelle école en pays musulman, a réinvesti le concept de califat même en terme de récit fondateur des collectivités, et ce, dans toutes les sociétés musulmanes. Il est réinvesti, que cela soit sous le mode romancé des “mille et une nuits”, ou de façon théologique, annonçant l’avènement du gouvernement prophétique par la chari’a. Quand on dit califat, dans le lexique, il y a quelque chose qui ressort de l’ordre du merveilleux, de l’exemplaire, du parfait. La quête du régime exemplaire est énoncée dans un lexique familier dont le point d’orgue est le califat, l’étendard noir et les exécutions à l’arme blanche.

La deuxième chose, c’est que les musulmans n’ont jamais fait le deuil de la disparition du califat ottoman. Les principales institutions savantes, les mouvements sociaux du début du XXe siècle se sont investis, que ce soient les Frères musulmans, ou même le nationalisme arabe, comme des successeurs de cette période, avec des tentatives plus ou moins directes de refonder cette institution. L’État nation est appréhendé comme une solution provisoire.

L’Organisation de la coopération islamique (OCI), par certains côtés, en est l’expression institutionnelle, elle a organisé et promu la prédication et donné naissance à un espace qui préfigure l’avènement de cette union, y compris dans le domaine des transactions halal comme le fait la Banque islamique. Dans la mémoire des musulmans, le deuil n’a jamais été fait. D’autant plus, et c’est là l’élément d’efficacité de Daech, qu’au niveau des éléments de langage et de la réalité territoriale, Daech s’est fait sur cet espace.

Le premier acte de communication qui symbolise le démarrage de Daech a consisté en une mise en scène du démantèlement des frontières Sykes-Picot de 1916 et la refondation d’un territoire. C’était leur acte premier lorsqu’ils se sont déclarés, leur première image lorsqu’ils ont fait leur première déclaration à l’opinion publique internationale. Donc tout cela fait sens. Quand on mobilise ce lexique et les éléments de langage et politiques qui vont avec, on se projette dans un territoire du califat avec une extension infinie de sa temporalité et de sa spatialité. Il va du prophète jusqu'à maintenant et il est extensible au niveau de l’espace.

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