Pourquoi le rexisme, ce fascisme belge, a toujours échoué dans les urnes

Par Nicolas Lebourg

Des listes d’extrême droite plutôt confidentielles se présentent dans quelques dizaines de villes de Belgique francophone, à l’occasion des municipales organisées ce dimanche dans le royaume. Elles plongent leurs racines dans une forme de nationalisme belge, le rexisme.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Alors que le Vlaams Belang, allié du Rassemblement national (RN) de Marine Le Pen, reste la manifestation la plus connue de l’extrême droite en Flandre (nord de la Belgique), des listes d’extrême droite se présentent aussi dans quelques dizaines de villes de Belgique francophone lors des élections municipales qui se tiennent ce dimanche 14 octobre dans tout le pays.

Pour comprendre ce phénomène méconnu, il convient de remonter aux origines de l’extrême droite belge, aussi diverse qu’influente dans le fascisme européen. Tout commence avec Rex, un journal catholique fondé en 1932, qui va devenir un parti en 1935 en bénéficiant des subventions versées par Mussolini. Un parti qui va faire campagne pour les élections législatives de 1936 avec le slogan « Rex vaincra » – d’ailleurs repris par le Parti populaire français de Jacques Doriot. Il obtient près de 12 % des voix, montant à 15 % dans les terres wallonnes.

capture-d-e-cran-2018-10-11-a-11-14-27
Au départ, Rex considère le Troisième Reich comme un phénomène athée, tant le mouvement lui-même est d’inspiration catholique, faisant le choix de nommer son journal Le Pays réel, en référence à un concept de Charles Maurras (par ailleurs à nouveau à la mode). Mais son héraut, Léon Degrelle, rencontre les chefs fascistes, d’Adolf Hitler au Britannique sir Oswald Mosley.

Des représentants de Rex sont également invités à Nuremberg. Face aux parlementaires qui tendent à la modération, Degrelle affirme une ligne dure, qui vaut dès lors au parti d’être combattu par l’Église. Aux législatives de 1939, c’est la débandade : Rex n’a plus que quatre élus, contre 21 en 1936. La Belgique occupée par l’Allemagne, Rex va passer de la fierté nationaliste à l’affirmation de l’appartenance des Belges à la « race germanique ».

C’est en janvier 1941 que Degrelle franchit le Rubicon, en finissant un discours par ces mots : « Hitler a sauvé l’Europe, et, pour cette raison, les rexistes ont le courage de crier : Heil Hitler ! » À l’été 1941, après l’attaque de l’Union soviétique par l’Allemagne, il obtient la création et la direction de la légion Wallonie, devenue SS Sturmbrigade Wallonie en 1943. Ses actions, ainsi que les nombreuses exécutions de rexistes par la Résistance belge, achèvent de liquéfier le parti.

Degrelle rêve alors de dépecer la France et la Belgique pour édifier et diriger un État bourguignon avec ses SS. Après-guerre, il écrira à son fidèle ami Pierre Daye : « C’est Himmler qui avait raison. […] Nous étions trop civilisés, trop respectueux d’un tas de sentiments rétrogrades. Il fallait marcher dans tout cela avec de bonnes bottes à clous. Aux grandes époques du monde, la civilisation ne fut sauvée que grâce aux barbares qui la broyèrent. »

Léon Degrelle. Léon Degrelle.
Fuyant les conséquences de l’après-guerre, Degrelle se réfugie en Espagne en 1945. Il se fabrique alors une légende, commence par publier des Mémoires où la construction de l’Europe se réinvente comme le seul objectif de la guerre perdue.

La question juive en est totalement absente, alors même que, lors de son meeting à Paris en 1944, il affirmait que la « révolution européenne » bâtissait un continent et un socialisme sans juifs. Par la suite, il fit plus simple, en niant l’extermination des juifs d’Europe. Il assurera aussi être le modèle de Hergé (dont il fut compagnon de collaboration avec les nazis) pour le personnage de Tintin.

Caricature du mythomane, des décennies durant, il raconte à la jeunesse néofasciste une épopée guerrière et européenne où il aurait exercé son influence sur Hitler lui-même, qui lui aurait confié qu’il aurait « aimé avoir un fils tel que lui ». On imagine Hitler être influencé en français par un Wallon non germanophone qu’il aurait tendrement vu comme son fils…

N’empêche que le tourisme rexiste existe. En 1992, Axel Loustau et Frédéric Chatillon, jeunes chefs du Groupe union défense (GUD) et amis de Marine Le Pen, font le déplacement en Espagne. En 2009, Chatillon explique l’intérêt de ces rencontres : « Il nous donnait l’envie de combattre, enfin, de militer pour nos idées. On revenait de là […] galvanisés. On avait vraiment envie de continuer dans notre engagement, nos idées, c’était vraiment des moments très, très forts. » Mais en parallèle de cette iconographie un brin pathétique, le rexisme va continuer à se développer.

Le rexisme sans Degrelle

En Belgique, le nom de Rex et le symbole de la division Wallonie (une croix de Bourgogne) sont réutilisés dès les années 1950. Il y a 40 ans, l’organisation Rex national affirme qu’après « Rex I » nationaliste et catholique avant-guerre et « Rex II » bâtissant l’Europe par son engagement sur le front de l’Est, elle représente « Rex III », avec l’ambition d’un État populiste, laïque, fédéral et référendaire, intégré dans une Nation Europe qui protégerait « les ethnies francophones blanches ».

Ce néo-Rex est appuyé par l’Ordre de Saint-André (OSA), dont l’uniforme fait voisiner la croix de Bourgogne et la rune d’Odal, dite ici « rune du sang et du sol », mais qui fut aussi le symbole de la division Prinz Eugen de la Waffen-SS. L’expérience tourne vite court, l’ancien Waffen-SS Jean-Robert Debbaudt annoncera ainsi l’exclusion des membres de Rex national et de l’OSA du Front rexiste, pour fractionnisme et provocations.

En relation avec Degrelle, Debbaudt a été le grand conservateur de la flamme rexiste. Il est vrai qu’il avait la même inclination que son chef à réécrire sa geste sur le front de l’Est. Toute son énergie militante d’après-guerre fut consacrée à la création d’une Internationale néonazie, tout en faisant évoluer agilement ses conceptions géopolitiques. Ainsi, en 1976, contre une domination juive de l’Europe qui assurerait sa destruction par l’immigration (mythe néonazi déjà très classique à cette date), son journal, L’Europe réelle, en appelle à l’entente avec la Russie soviétique et, en Afrique, avec la Libye du colonel Kadhafi.

En 1999, Debbaudt soutient également la fondation du mouvement Nation, sur la base du journal Devenir et du groupe L’Assaut, lointains héritiers des Waffen-SS wallons. Les membres de L’Assaut firent aussi le voyage dans la péninsule Ibérique et furent impliqués dans une série de violences en Belgique. Dans le marigot très paranoïaque de l’extrême droite belge, ce nouveau groupe a été dénoncé par ses concurrents comme une manipulation des services de sécurité, s’appuyant sur la carrière militaire de divers membres de Nation et sur les passions conspirationnistes suscitées par les affaires des Tueurs fous du Brabant et de Marc Dutroux.

capture-d-e-cran-2018-10-11-a-13-07-17
Les militants de Nation vont ensuite accentuer leur anti-impérialisme. En 2003, ils participent à la médiatique opération « boucliers humains volontaires pour l’Irak », avec leurs homologues italiens de Rinascita et des Français du Réseau radical et du Parti des musulmans de France. En 2015, Nation participe aux travaux de l’Alliance for Peace and Freedom, une Internationale radicale prorusse que Jean-Marie Le Pen et Civitas ont rejointe début 2018. Il a enfin tenté quelques manifestations coups d’éclat contre l’OTAN ou contre l’entrée de la Turquie en Europe, mais dont l’impact n’a pas dépassé le milieu d’extrême droite.

Nation a tenté à plusieurs reprises de se présenter aux élections, avec une ligne anti-immigration, mais avec des résultats infimes. Son appel à voter pour le Vlaams Blok en 2004 entraîne le départ de militants, qui ne comprennent pas qu’un mouvement nationaliste belge et socialiste puisse appeler à voter pour un parti très libéral économiquement et voulant l’indépendance de la Flandre…

Cette année, Nation tente encore l’aventure en présentant quelques listes, avec cette fois une alliance avec la Nouvelle Wallonie alternative, pour un résultat qui devrait encore être en dessous du pourcent. Apparu et radicalisé dans un contexte très spécifique, le rexisme est un échec politique aussi constant que pérenne, qui livre plusieurs enseignements.

L’histoire ne se limite ni aux mécanismes structurels objectifs, car, en ce cas, il n’y aurait plus eu de rexistes depuis des décennies, ni aux grands hommes, des personnalités somme toute assez médiocres pouvant y jouer leur rôle. Ensuite, l’extrême droite ne se pense jamais dans son cadre national et le rexisme s’est adapté au fur et à mesure des transformations de la globalisation. Enfin, les facteurs de résilience des extrêmes droites, après la Seconde Guerre mondiale, ne relèvent pas que du travail de leurs cadres. Degrelle est mort en Espagne en 1994, 20 ans après la mort de Franco, ni extradé, ni jugé, toujours nazi, sans que ce qu’il fut puisse être un objet de réflexion pour les sociétés européennes, par rapport à ce qu’elles acceptent fondamentalement, ou non.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

Nicolas Lebourg est historien, spécialiste des radicalités politiques. Il a notamment publié Les Droites extrêmes (Seuil, 2015) avec Jean-Yves Camus, et Lettres aux Français qui croient que cinq ans d’extrême droite remettraient la France debout (Les Échappés, 2016). Il a fait partie des chercheurs mobilisés par Mediapart pour décortiquer les enjeux politiques autour du FN lors de la dernière campagne présidentielle (lire ici ou ) et collabore régulièrement à Mediapart.