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Mediapart mer. 27 juil. 2016 27/7/2016 Dernière édition

Les migrants, acteurs de la transformation du monde

15 novembre 2012 | Par Carine Fouteau

En réponse aux unes du Point et de L'Express sur l'islam et les immigrés, Mediapart met en avant les apports de l'immigration, en défendant le livre du grand reporter Doug Saunders, Du village à la ville – Comment les migrants changent le monde, publié au Seuil. Un coup de balai salutaire sur la vision franco-franchouillarde de l'intégration.

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Un coup de balai salutaire sur la vision franco-franchouillarde de l’intégration : tel est l’effet produit par le livre du grand reporter anglo-canadien Doug Saunders, Du village à la ville – Comment les migrants changent le monde, qui vient de paraître aux éditions du Seuil. À un moment où des hebdomadaires comme Le Point et L’Express titrent sur « Cet islam sans gêne » ou « Le vrai coût de l’immigration » et où l’islamophobie marque la campagne pour la présidence de l’UMP au travers d’anecdotes sur les pains au chocolat, Mediapart a choisi de proposer un extrait de cet ouvrage qui défend une vision ouverte et non moins réaliste des mouvements de population (lire sous l’onglet Prolonger les enquêtes de Mediapart développant cette analyse). 

Récurrents, les débats hexagonaux sur les faiblesses de son “modèle” et sur la “panne de l’ascenseur social” sont devenus mortifères tant les polémiques tournent en boucle depuis une vingtaine d’années. Les politiques publiques ne suivent pas non plus. Dans ce pays fondé sur les principes d’égalité et de laïcité, le constat de discriminations démultipliées en fonction des origines ethnico-raciales (éducation, travail, logement, etc.) débouche sur des mesures impuissantes à changer la donne.

L’incessant report du droit de vote des étrangers, les allers-retours sur l’accès à la nationalité ou la référence répétée à l’assimilation signalent une incapacité des pouvoirs publics à réinventer un dispositif dépassé par les évolutions de la société.

Dans ce livre, la France retrouve la place qui est la sienne de petit bout de terre à l’extrémité ouest du continent européen. La vie dans la cité des Pyramides à Évry y est décrite de manière percutante aux côtés des expériences migratoires et d’intégration de toutes les plus grandes villes de la planète. À Los Angeles, Londres, Amsterdam, Istanbul, Lagos, Téhéran ou Mumbai, il est question d’appropriation de l’espace et de survie, de droit à la propriété et d’esprit d’entreprise, d’accès aux biens communs et de transferts d’argent.

Les migrants n’y sont pas vus comme de potentielles menaces en raison de leur religion supposée ni comme des assistés en puissance, mais comme des acteurs aux avant-postes des transformations économiques et sociales.

Doug Saunders mélange les genres, du reportage à l’essai en passant par l’auto-analyse. Il recourt à la démographie, à la sociologie, à l’urbanisme, à chaque fois que ces matières sont utiles à sa réflexion. Sans s’ériger en expert, il se sert de sa pratique journalistique d’enquêteur au Globe and Mail pour comprendre le monde qui l’entoure et les discours qui l’accompagnent. Assumant un certain libéralisme, il propose un nouveau récit du phénomène qui, selon lui, révolutionnera le XXIe siècle, « l’ultime migration des populations rurales vers les villes ».

« À la fin du siècle, écrit-il, l’espèce humaine se sera intégralement urbanisée. Ce mouvement déplacera une masse d’individus sans précédent – 2 ou 3 milliards, soit à peu près le tiers de l’humanité – et presque tous leurs semblables en ressentiront les effets. »

Si le modèle d’intégration à la française est périmé, l’auteur est de son côté fatigué des débats stériles sur le multiculturalisme et la mondialisation qui colonisent les médias anglo-saxons. Derrière les batailles théoriques, il raconte, telle une épopée, cet exode moderne et ses conséquences politiques, économiques et sociales pour les pays d’accueil. Il tort le cou à l’hypothèse d’une invasion du Nord par le Sud en rappelant que les déplacements de population ne concernent que marginalement les États occidentaux.

D’ailleurs, pour lui, migrer signifie aussi bien traverser des frontières pour s’installer à l’étranger que quitter son village pour habiter en ville. « C’est, affirme-t-il, comme le montre l’expérience de chaque famille, un rassemblement de personnes qui veulent par-dessus tout trouver leur place. » Ces migrants ne sont ni fous, ni miséreux, ni pitoyables, ils sont comme tout un chacun. « Ces familles, poursuit-il, prennent des risques calculés, pariant sur la propriété foncière, l’éducation et la générosité des amis et des étrangers. »

Surtout, cette « grande migration », insiste-t-il, ne représente pas un danger. Elle est au contraire porteuse d’énergie, de créativité et de développement pour peu qu’on y prenne garde et qu’on refuse toute forme d’instrumentalisation.

Entre le village et la ville, ces personnes atterrissent dans des villes-tremplins (arrival cities). Doug Saunders n’écrit pas le énième livre sur les banlieues. Ce qui l’intéresse, dans les marges des mégalopoles, c’est leur fonction de sas vers les centres-villes plutôt que leur aspect fermé et replié. Ces lieux, insiste-t-il, sont moins des foyers de conflit et de violence que « des quartiers où s’opère la transition qui éloigne la pauvreté, où se forge la future classe moyenne, où se déploient les rêves, les mouvements et les gouvernements de la prochaine génération ». Les histoires et les situations qu’il relaie ne sont pas pour autant mièvres ou idylliques. Chacune révèle la complexité des enjeux.  

Du quartier du 1er-Mai à Istanbul à Thorncliffe Park en périphérie de Toronto

À la manière de L’Invention de Paris d’Éric Hazan, il retrace par exemple la genèse politique d’un quartier d’Istanbul construit par ces migrants « arrivés de nuit » de leur campagne par la gare routière de Harem. Il raconte ce moment où des hommes et des femmes ont posé leurs bagages en bordure de la ville, comment ces terres sur lesquelles ils n’avaient aucun droit sont devenues les leurs, comment le quartier du 1er-Mai a vu le jour, dans quelles circonstances ses habitants, autrefois squatteurs, se sont enrichis et à quelle occasion des révoltes s’y sont fomentées.

À Mumbai en Inde, Doug Saunders suit le parcours d’une famille accédant à la classe moyenne après avoir vécu dans un bidonville. Les Parab dont il est question dans l’extrait mis en ligne dans les pages suivantes ont tiré parti du marché immobilier de la mégalopole. La revente de leur taudis d’origine, situé à proximité de la ville, leur a permis de s’élever dans la hiérarchie sociale.

À Téhéran, il évoque Emamzadeh’Isa, quartier devenu ville, où la révolution islamique de 1979 a trouvé des appuis. Là encore, aux marges de la capitale, sur des terrains désertiques, les villageois d’ici et d’ailleurs ont trouvé des terrains pour construire des maisons. En promettant aux migrants ruraux la propriété du sol, l’imam Kkomeini a fait mouche. Mais à la différence de l’expérience turque, c'est un désastre social qui s’est ensuivi car les infrastructures étatiques ne sont jamais venues. Les dirigeants ont même fait machine arrière en bloquant les transactions immobilières. En n’accordant pas les ressources matérielles et financières indispensables, les gouvernements successifs ont, selon l’auteur, réitéré l’échec du Shah et n’ont pas permis aux villes-tremplins iraniennes de prendre leur essor.

Mais pourquoi les pouvoirs publics investiraient dans ce genre de zones ? En Amérique du Nord, à Toronto, l'auteur fait cheminer le lecteur à l’intérieur de Thorncliffe Park, où des villageois venus d’Asie et d’Afrique se sont installés depuis plus d’une décennie. Considéré au départ comme un ghetto pauvre, ce quartier, où les listes d’attente pour le logement s’allongent, a progressivement gagné en attractivité. Cette réputation, il la doit à la présence des services publics, aux facilités pour ouvrir un commerce ou créer une entreprise, à la densité de la population facilitant le développement des réseaux ou encore à l’accessibilité de la ville voisine.

« Thorncliffe Park n’est pas devenu ce qu’il est par hasard. C’est un lieu qui fonctionne, contrairement à d’autres enclaves de banlieue abritant des tours d’habitation peuplées d’immigrants, parce que l’État y a investi beaucoup et lui a accordé une attention soutenue », souligne-t-il.

À l’encontre d’idées reçues, Doug Saunders démontre que l’intégration ne commence pas nécessairement lorsque les migrants quittent leur point de chute. Autrement dit, le développement économique et culturel est imaginable à l’intérieur des cités, y compris, ajoute-t-il, en cas de regroupement ethnique. Reprenant les travaux de chercheurs britanniques, il met en avant les exemples de Tower Hamlets et Bradford en Grande-Bretagne et rappelle l’absence de corrélation entre la surreprésentation d’une communauté et le terrorisme. De son tour du monde, il rapporte le constat que fanatisme religieux et migration rurale-urbaine ne sont pas liés et que les zones-tremplins constituent des lieux de lutte pour l’accès à la citoyenneté et l’appropriation de l’espace urbain.

Au travers de l’exemple d'Évry dans l’Essonne, il témoigne de ce que l’explosion de violences en 2005 n’a rien eu à voir non plus avec l’islamisme. Les parents des jeunes qui se sont retrouvés dans la rue étaient des bledards venus d’Afrique du Nord ou d’Afrique sub-saharienne, mais les émeutiers, eux, étaient français. Ces événements ont révélé l’aggravation des discriminations à l’emploi et au logement et l’intensité des demandes en matière d’égalité face à la police.

Mal desservi, sans accès au centre-ville, le quartier des Pyamides a également souffert, comme d’autres zones périphériques, de la difficulté à implanter des petits commerces et, paradoxalement, du peu d’entraide lié à une relativement faible densité démographique. L’État et les collectivités locales, dans ce cas de figure, ont échoué à susciter la mobilité, géographique, économique et sociale.

Du village à la ville. Comment les migrants changent le monde. Par Doug Saunders, en librairie depuis octobre 2012, Le Seuil, 439 pages, 23 euros.

Lire pages suivantes des extraits du livre.

L'extrait présenté concerne Mumbai en Inde:

UNE MAISON POUR M. ET Mme PARAB

J’ai rencontré la famille Parab le jour où elle a fait son entrée dans la classe moyenne. Le printemps s’achevait à Mumbai, et en ce matin plein de langueur, les quatre membres de la famille se sont réveillés dans la pénombre, blottis les uns contre les autres sur le plancher de leur chawl d’une pièce, leur foyer depuis six ans. Un cube de ciment de dix-huit mètres carrés avec un toit de métal ondulé, son plancher bien propre nanti d’une plateforme surélevée servant de cuisine. Dans le passage exigu au dehors, ils ont dit au revoir à leurs voisins et empilé leurs effets dans la fourgonnette qui les attendait. Puis ils ont roulé trente minutes sur le chemin cahoteux qui menait à un quartier voisin à la végétation luxuriante.

Lorsqu’ils sont arrivés en vue des Appartements Om Shanti, une tour grise de béton quelque peu malmenée par les intempéries, Subhashini Parab, trente-six ans, a rassuré gaiement ses enfants sur leur nouvel environnement. «Vous n’êtes qu’à cinq minutes de marche de la gare dans un sens, et dans l’autre sens il y a un temple qui est très bien», a-t-elle dit à Prateek, dix-huit ans, et à Rohan, onze ans, qui n’avaient pourtant  nul besoin d’être rassurés. Mme Parab est mariée depuis dix-huit ans à Manohar, un homme tranquille de seize ans son aîné, et depuis tout ce temps elle presse sa famille de quitter le bidonville et d’entrer dans la vraie classe moyenne. Ce moment, longtemps différé, était leur heure de gloire. Leur ascension avait été bien plus longue qu’ils ne l’avaient imaginé, et ils n’étaient parvenus à leur but que grâce au boom immobilier du bidonville.

Quelques instants plus tard, les membres de la famille Parab découvraient l’isolement silencieux de la classe moyenne. Ils avaient l’impression que les planchers de marbre poli n’en finissaient plus, et ils étaient pour la première fois entourés de pièces dont chacune avait une fonction particulière; des murs épais les séparaient des autres familles et ils possédaient des toilettes rien qu’à eux. Dans le chawl, il n’y avait de l’eau que durant deux heures le matin, et il fallait faire quelques pas pour en avoir; ici, il y en a tout le temps, elle coule du robinet. Cet appartement, dans le langage ésotérique des services d’inscription immobilière de Mumbai, est un «1bhk» (one-bedroom-hall-kitchen), soit quarante-deux mètres carrés divisés en trois pièces, bien éclairés par de grandes fenêtres.

Pour la famille Parab, la chose la plus étonnante ici, et la plus déconcertante, c’est le silence. Ils n’entendront plus les moindres paroles, les moindres bruits autour d’eux; l’air ne vibrera plus du babil constant de leur communauté environnante. Quand ils cessent de parler, le bruit s’éteint. Inquiet, Manohar a allumé le nouveau téléviseur de cinquante-cinq centimètres sur une chaîne diffusant une comédie musicale de Bollywood, puis il a monté le volume, et il a laissé jouer pendant que nous causions.

Ils avaient acheté l’appartement un mois plus tôt, mais avaient décidé de rester dans le bidonville quatre semaines de plus pour une raison qui paraîtrait, pour presque n’importe qui dans le monde, très classe moyenne: Subhashini avait vendu tous les bijoux en or qu’elle avait accumulés pendant sa vie, un trésor d’une valeur de 10.000 dollars et que l’on constitue traditionnellement pour financer les épousailles des enfants, et s’en était servie pour financer les rénovations du vieil appartement miteux. Un mur a été abattu, de nouveaux plans de travail ont été installés dans la cuisine, l’ancien carrelage a été remplacé par du marbre, de magnifiques moulures et des lumières ont été installées au plafond par son cousin ébéniste. Le couple parlait du confort et du respect de soi que ces améliorations apporteraient à leur vie – et le respect de soi est une valeur non négligeable pour les habitants des bidonvilles –, mais aussi de l’augmentation de la valeur de leur bien immobilier. Ces améliorations amèneraient le prix de revente de leur appartement à 42.500 dollars.

C’est un appartement élégant. Il leur appartient, de justesse. Leur revenu a franchi le seuil de la classe moyenne trois années auparavant, lorsque Manohar a trouvé un emploi comme chauffeur de cadres dirigeants pour une entreprise qui fabrique des instruments électroniques. Il est arrivé à Mumbai de son village du Maharashtra central à l’âge de quatorze ans, faisant la transition  du pavé au bidonville en se servant de son réseau de covillageois. Subhashini était l’enfant d’une famille bien établie dans un quartier de migrants, une femme sociable dont la confiance en elle-même est solide comme le roc. Dès son mariage à l’âge de dix-huit ans, elle a formé pour projet de sortir sa famille du bidonville.

Le salaire annuel de 6.600 dollars de son mari n’y suffirait pas. Les Parab se heurtaient aussi à deux problèmes endémiques dans le monde des enclaves tremplins: un marché immobilier restrictif, bridé par une mosaïque de règlements régissant le zonage, les prix des loyers et l’accès à la propriété foncière, auquel s’ajoute un marché du crédit sous-développé qui fait en sorte que les hypothèques immobilières ne sont accessibles qu’aux groupes ayant les revenus les plus élevés. Une série de restrictions décourageait quiconque de bâtir ou de vendre les maisons qu’auraient pu se permettre les membres de la classe moyenne inférieure (ou presque tout le monde, comme des millions d’acheteurs immobiliers de Mumbai l’ont découvert); une autre faisait en sorte que les Parab étaient incapables d’obtenir le moindre prêt hypothécaire, même en versant un acompte considérable. Ou, comme me l’a dit Dinanath Berde, l’agent immobilier qui leur a vendu l’appartement: «Il y a un très grand nombre de pauvres dans cette ville qui veulent un logement de trois pièces, mais trop souvent, ils ne peuvent en trouver parce que personne ne peut leur en construire, ou que leur budget ne correspond pas à l’offre. Il n’existe tout simplement pas de logement ici pour ceux qui veulent entrer sur le marché.»

Il a donc fallu trois ans de plus aux Parab pour convertir leurs économies et leurs revenus en un logement, et pendant ce temps, Subhashini a passé des mois à aller voir des banquiers et des agents immobiliers, à faire des recherches sur la réglementation immobilière et à chercher du travail. Au bout du compte, ils sont parvenus à leurs fins en tirant parti d’un autre aspect fort différent du marché immobilier de Mumbai. Les Parab, comme bien d’autres résidents de villes tremplins dans le monde, avaient conservé la propriété des taudis qu’ils avaient habités au cours de leur ascension, à commencer par le très primitif logement de leurs débuts. Ils ont donc pu convertir leur toute première masure de dix mètres carrés et leur plus récent chawl de dix-huit mètres carrés en sources de revenus locatifs. Ils touchent 35 dollars par mois de leur premier logement et 70 dollars du second; ces entrées d’argent, combinées avec les gains de Subhashini qui travaille maintenant à temps partiel dans un atelier de bijoux de fantaisie, ont suffi à hausser leur revenu annuel à un peu moins de 8.000 dollars par an, ce qui les rendait admissibles à un prêt. Ils ont découvert, comme le font ceux qui cherchent à accéder à la classe moyenne partout dans le monde aujourd’hui, qu’on ne peut franchir ce seuil magique avec un seul revenu: il faut que la famille en ait deux, sinon trois. Cette nécessité a permis aux femmes de communautés plutôt traditionnelles d’obtenir un pouvoir économique et social accru; c’est également ce qui a fait des services de garde d’enfants un besoin de premier ordre dans la ville tremplin.

Même avec toutes ces sources de revenus, acheter une maison ne fut pas une mince affaire. Les Parab étaient dans l’impossibilité de contracter la moindre hypothèque. Les banques indiennes sont extrêmement prudentes dans leurs pratiques de prêt, discipline qui a permis à l’économie du pays d’échapper à la ruine lors de la crise du crédit de 2008, mais qui a aussi pour effet d’exclure du marché immobilier des millions de familles. Donc, pour se tirer d’affaire, comme l’ont fait des millions de personnes dans le monde en développement, les Parab ont demandé un prêt à la consommation, au motif qu’ils désiraient acquérir de l’électroménager, mais le taux d’intérêt était beaucoup plus élevé que celui d’un prêt hypothécaire normal. Et même cela n’a pas suffit: ils ont dû verser directement aux vendeurs plusieurs milliers de dollars en liquide en sus du prix d’achat officiel, une pratique courante à Mumbai.

Pour que cette famille se fasse une place dans la classe moyenne, il lui fallait acquérir une assise foncière et s’endetter lourdement  dans le cadre d’une opération d’une complexité énorme. Elle a donc enfin un logement à elle, mais leur situation reste précaire: ses dépenses mensuelles, qui comprennent 200 dollars pour le prêt, 15 dollars en frais d’entretien, 80 dollars pour les droits de scolarité de Prateek qui va au collège et 12 dollars pour ceux de Rohan qui est au lycée, mobilisent presque tout le salaire de Manohar; ils n’ont aucune marge de manœuvre en cas de coup dur ou de revers. «Nous avons du mal à joindre les deux bouts. Nous avons dû emprunter tellement, et notre revenu suffit à peine à couvrir nos dépenses, dit Manohar. Nous comptons vraiment sur nos fils pour tout.» À ces mots, Prateek, qui s’initie à la programmation Java sur l’ordinateur dans un coin de l’appartement, nous jette un regard nerveux.

Le secret de la réussite urbaine pour les Magalhães et les Parab, tout comme pour Sabri Koçyigit à Istanbul et la famille Tafader à Londres, c’est la propriété intégrale et légale du logement. Cela leur a donné non seulement un endroit tranquille où vivre mais aussi un capital. La transition vers la classe moyenne dans l’enclave tremplin passe très souvent par le capital immobilier.

Et si ce capital s’avère illusoire, la mobilité sociale peut être stoppée brusquement. Alors que la plupart des gens qui vivent dans les villes tremplins du monde ont payé quelqu’un pour acheter leur propriété et se croient propriétaires à part entière, nombre d’entre eux ne sont pas des propriétaires au sens légal ou assurés de l’être; ils pourraient être évincés par les autorités ou des agents du secteur privé du jour au lendemain et, comme leurs biens fonciers n’ont pas de valeur à titre officiel, ils ne peuvent pas s’en servir pour d’autres usages. D’après une étude, dans les villes en développement d’Asie, d’Amérique latine, d’Afrique sub-saharienne et des États arabes, entre 25 et 70% de la population urbaine vit sur des terres sans titre foncier clair.

Pour nombre de politiques et d’économistes, au cours des vingt dernières années, la propriété foncière a été le principal enjeu de la ville tremplin. Cette question marque, à leur avis, l’origine et la finalité de la mobilité sociale. Le débat a commencé dans les années 1980 lorsqu’un économiste péruvien a lancé un mouvement visant à faire en sorte que les millions de squatters ruraux deviennent propriétaires fonciers. Hernando De Soto a créé un réseau de comités de formalisation qui ont démêlé le fouillis des titres fonciers des colonies de migrants pour en faire des titres «propres» et permis aux gens de former de petites entreprises en remplissant seulement quelques formulaires, alors qu’il fallait auparavant des centaines de jours et des dizaines de formulaires pour faire la même chose. Cet exercice a eu pour effet de faire entrer les vrais pauvres dans l’économie réelle. En 1989, De Soto a décrit ce processus dans un livre au titre provocant, L’Autre Sentier. Il faisait allusion aux guérilleros du Sentier lumineux, le groupe extrémiste marxiste-maoïste qui était devenu la principale force d’opposition politique au Pérou. Comme tant d’autres factions, ce groupe menaçait l’intégrité de l’État en incitant la deuxième génération frustrée et piégée de la ville tremplin à prendre les armes contre le pouvoir. Le livre faisait valoir que le simple fait d’accorder le droit à la propriété aux squatters ruraux-migrants des banlieues et de faciliter le processus de création d’entreprises constituait un bien meilleur moyen de mettre fin à la pauvreté et de créer une classe moyenne. Ce qui valait mieux que les collectivisations radicales ou les solutions étatiques et bureaucratiques que prônaient le Sentier lumineux et les gouvernements populistes.

Le message de De Soto eut un effet spectaculaire, non seulement en Amérique du Sud mais surtout  à Washington. Ses méthodes devinrent paroles d’évangile pour les gouvernements du monde en développement, et il est possible que des centaines de millions de personnes vivant en périphérie aient profité de titres fonciers sûrs grâce à son influence. De Soto était avantagé du fait que, dans ses premiers travaux, il s’était opposé à la plupart des formes de redistribution par l’État, message qui plaisait aux administrations républicaines des États-Unis à l’époque. Il avait aussi de son côté Alberto Fujimori, le président conservateur du Pérou et un ami de Washington.

Pendant un certain temps, dans les années 1990, en grande partie grâce au livre L’Autre Sentier, l’expression formalisation est devenue le mantra de la Banque mondiale, de l’Agence des États-Unis pour le développement international et d’autres instances vouées au soulagement de la pauvreté. Elles portaient enfin leur attention  sur la ville tremplin  et avaient trouvé un remède unique: la propriété foncière. Le think tank de De Soto, l’Institut pour la liberté et la démocratie, conseillait de nombreux gouvernements du monde en développement, propageant l’évangile de la formalisation, et des dizaines de pays pauvres se sont inspirés de ses conseils pour accorder des titres fonciers aux squatters dans les années 1990. En 2000, De Soto a publié un ouvrage qui obtint encore plus de succès, Le Mystère du capital: pourquoi le capitalisme triomphe en Occident et échoue partout ailleurs, dans lequel il tenait ce propos controversé: «La valeur totale de l’immobilier détenu par les pauvres mais qui ne leur appartient pas légalement dans les pays du tiers monde et de l’ancien bloc communiste est d’au moins 9.300 milliards de dollars.» Si l’on pouvait libérer ce capital en accordant aux pauvres le droit de propriété sur leur logement, écrivait-il, il en résulterait l’équivalent économique de la fission nucléaire, dans la mesure où l’on libérerait spontanément une quantité énorme de capitaux inexploités pour bâtir une nouvelle classe moyenne dans le sud et l’est du monde.

En certains lieux, les idées de De Soto connurent un succès énorme. Au Brésil, comme nous l’avons vu, la cession de titres fonciers aux squatters a parfaitement réussi à soulager la pauvreté et à édifier une classe moyenne. En Turquie, la légalisation massive et l’octroi de titres fonciers aux maisons de fortune gecekon- dus dans les banlieues ont marqué la naissance d’une nouvelle classe moyenne ainsi qu’un renouvellement économique et poli- tique. Dans le même sens, un grand nombre d’études ont constaté que l’affranchissement foncier a changé la vie des pauvres, en leur donnant de quoi investir et en réduisant le fardeau du maintien et de la sécurisation des terres en Thaïlande, en Équateur, au Nicaragua et au Pérou. Des villes indiennes ont connu des réussites semblables lorsqu’elles ont mis en œuvre de tels programmes.

Cependant, en d’autres lieux, l’octroi de titres fonciers n’a pas suffi à améliorer le sort des populations. En Colombie et au Mexique, on a vu que la propriété foncière ne donnait pas aux gens un meilleur accès au crédit (ou s’ils l’avaient, ils n’en faisaient pas usage). En Jordanie, on s’est rendu compte que les droits fonciers ne conféraient pas aux habitants plus de garanties non plus et n’encourageaient pas l’investissement. Une étude de ces programmes en Afrique sub-saharienne a démontré que la propriété avait en fait insécurisé les nouveaux propriétaires fonciers, les obligeant à se défendre constamment contre l’État et l’entreprise privée.

Des études faites au Ghana et au Nigeria ont révélé que les pauvres se tirent parfois mieux d’affaire s’ils demeurent squatters dans une économie informelle où ils ne paient pas d’impôts. D’autres encore ont signalé que la formalisation, même si elle favorise la masse des moins nantis en leur permettant de prendre pied dans la classe moyenne, nuit en fait aux plus pauvres d’entre les pauvres qui n’ont pas les ressources voulues pour même atteindre ce premier échelon social et qui finissent à la rue ou rejetés dans la misère rurale.

Même l’expérience péruvienne n’a pas, au départ, donné un bon exemple. On a réussi à jeter les bases d’une classe moyenne dans les bidonvilles, et pourtant,  l’application aveugle des réformes économiques de Fujimori a conduit à un phénomène qu’on a appelé le «choc Fuji»: on a mis fin à l’hyperinflation et restauré les finances publiques, mais les Péruviens ont souffert d’une baisse des salaires, d’une augmentation  du coût de l’alimentation et d’une augmentation de la pauvreté. Si quelques résidents de la ville tremplin ont pu prendre pied dans la classe moyenne, un plus grand nombre de citadins ont été précipités dans la misère.

Manifestement, le seul fait de posséder la terre n’était pas l’unique remède à l’indigence. Il fallait qu’il y eût autre chose aussi. Il est évident, d’après l’expérience de dizaines de villes tremplins que j’ai observées, que la propriété foncière n’a pas de prix et qu’elle est convoitée avidement par les migrants ruraux et leurs descendants, mais elle sert à peu de chose sans une gamme large et coûteuse de services et de soutiens de l’État. Cette conclusion se fonde sur des recherches faites partout dans le monde: un État actif qui libère des crédits et s’investit, sans se contenter de l’octroi de titres fonciers et de l’œuvre bienfaisante du marché, est nécessaire si l’on veut encourager la mobilité sociale. Les villes tremplins, note un observateur, «ont besoin d’une volonté politique axée sur le bien public où la formalisation des relations économiques constitue une fondation peut-être importante mais loin d’être suffisante». Ou, comme le dit une étude américaine: «La sécurité véritable en matière de logement s’appuie sur des écoles et des emplois près de chez soi, des installations médicales, des services d’aqueduc et d’égouts et des services de transport  en commun. Cet ensemble complexe de nécessités et de commodités valorise la propriété. Sans ces services auxiliaires et ces infrastructures, le titre foncier a peu de valeur.»

Nous tirons de notre enquête, de l’expérience de familles comme les Magalhães au Brésil ou les Parab en Inde, une conclu- sion qui risque de déplaire aux idéologues de la gauche socialiste ou du libre marché: l’accès à la mobilité sociale et l’entrée dans la classe moyenne, quand on est un migrant rural pauvre, ne sont imaginables que s’il existe un marché libre où la propriété privée est généralisée aussi bien qu’un État fort et résolu, prêt à dépenser beaucoup pour assurer cette transition. Quand ces deux éléments sont présents, le changement est imminent.

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