Karachi: les armoires vides de la DGSI

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Le ministre de l’intérieur Bernard Cazeneuve affirme dans un courrier officiel que la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI, ex-DCRI) n’a conservé aucun document sur un acteur clé de l’affaire Karachi, Ali Ben Moussalem, un cheikh saoudien proche de plusieurs politiques français. Une absence suspecte : l’enquête judiciaire a fait apparaître que la DGSI avait bien travaillé sur lui à l'abri du secret défense.

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Comme une impression de ménage qui aurait été fait. Le ministre de l’intérieur Bernard Cazeneuve affirme dans un courrier officiel, dont Mediapart et France Inter ont eu connaissance, que la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI, ex-DCRI) n’a conservé aucun document sur un acteur clé de l’affaire Karachi, Ali Ben Moussalem, un cheikh saoudien proche de plusieurs hommes politiques français. Cette absence de documents sur Ben Moussalem dans les archives du ministère est pour le moins suspecte, l’enquête judiciaire ayant clairement laissé apparaître ces derniers mois que la DGSI avait bel et bien travaillé sur lui à de nombreuses reprises. 

Ziad Takieddine et Ali Ben Moussalem (à droite), à l'hôtel Prince-de-Galles, en 1994. © DR Ziad Takieddine et Ali Ben Moussalem (à droite), à l'hôtel Prince-de-Galles, en 1994. © DR
S’émouvant de cette « disparition de documents écrits classifiés », plusieurs parties civiles au dossier ont réclamé, le 22 octobre, dans un courrier adressé par l’avocate Me Marie Dosé au juge Marc Trévidic, une nouvelle offensive judiciaire contre le secret défense. Une énième. Mais cette fois, l’objectif est inédit, visant à ce que la Commission consultative du secret de la défense nationale (CCSDN) auditionne et libère du secret plusieurs fonctionnaires du renseignement qui auraient eu à connaître d’informations confidentielles sur Ali Ben Moussalem. Jusqu’à maintenant, tous se sont retranchés derrière le secret défense pour ne pas répondre au juge.

Né en 1940 à Najran, en Arabie Saoudite, et mort en 2004 à Genève dans des circonstances qui ont longtemps interrogé les services de renseignements, Ali Ben Moussalem a la particularité d’être cité dans les deux volets de l’affaire Karachi, financier et terroriste. Depuis plusieurs années, le juge antiterroriste Marc Trévidic cherche en effet à découvrir le mobile de l’attentat de Karachi, qui a tué le 8 mai 2002 onze employés français de la Direction des constructions navales (DCN). Il a été attribué à tort pendant des années à Al-Qaïda et une possible piste financière est aujourd’hui à l’étude.

Au fil des ans, Ali Ben Moussalem est apparu pour le juge comme un protagoniste clé de son enquête du fait de ses ramifications protéiformes, entre États – Arabie Saoudite, France, Pakistan… –, ventes d’armes et terrorisme.

D’abord, il y eut l’argent. Ancien conseiller du roi Fahd mêlé au scandale de l’Irangate, devenu en France chef du réseau d’intermédiaires Takieddine/El-Assir, Ben Moussalem est celui qui, main dans la main avec le gouvernement d’Édouard Balladur, a supervisé au milieu des années 1990 les détournements massifs d’argent sur trois ventes d’armes de l’État impliquant la DCN avec l’Arabie Saoudite (Mouette, Sawari 2 et Shola/Slbs). L’argent noir qui a été en partie versé a permis le financement occulte des balladuriens à l’occasion de la campagne présidentielle de 1995, et quelques enrichissements personnels au passage – un premier procès devrait avoir lieu en 2015.

Mais Ben Moussalem, qui avait confié une partie de ses fonds offshore au gestionnaire suisse Jacques Heyer, un proche de Nicolas Sarkozy, est aussi celui qui a probablement perdu le plus d’argent – au-delà de 100 millions d’euros d’aujourd’hui en comptant l’inflation, malgré quelques compensations – après la décision de Jacques Chirac de couper court, une fois élu président en 1995, aux versements des sommes dues aux intermédiaires balladuriens.

Ensuite, il y a le sang. Ben Moussalem, homme des missions spéciales du Royaume wahhabite (au Yémen, au Maroc, en Algérie ou auprès de Kadhafi en Libye) avant d’obtenir le rang de ministre, a été soupçonné par plusieurs centrales de renseignements d’avoir été lié de son vivant au financement du terrorisme. Au lendemain des attentats du 11-Septembre, les États-Unis l’avait clairement ciblé. Le 4 janvier 2002, le département du Trésor, qui avait ouvert une enquête sur la banque Al-Taqwa, dirigée par un certain Youssef Nada, citait Ben Moussalem en ces termes : « Depuis les années 1980, à la suite du retrait de l’armée soviétique d’Afghanistan, Moussalem, aidé de Nada, a fourni des services indirects d’investissements pour Al-Qaïda, investissant des fonds pour Ben Laden, et effectuant des livraisons d’argent liquide sur demande pour l’organisation Al-Qaïda. »

Oussama Ben Laden, en novembre 2001, au Pakistan. © Reuters Oussama Ben Laden, en novembre 2001, au Pakistan. © Reuters
La synthèse de la Central Intelligence Agency (CIA) qui a inspiré cette note du département du Trésor américain soulignait que la découverte d’une « connexion entre Moussalem et Oussama Ben Laden serait très embarrassante pour la famille royale saoudienne, mais le lien sera difficile à établir car les fonds d’investissements de Ben Laden ont été très bien habillés et seuls des retraits en espèces ont été réalisés pour Al-Qaïda ».

En France, le peu de documents déclassifiés par la Direction générale des services extérieurs (DGSE), sous tutelle du ministère de la défense, ont de leur côté laissé apparaître que Ben Moussalem était tombé en disgrâce en 1997 à la cour du roi d’Arabie Saoudite en raison de ses démêlés liés aux commissions occultes de l’époque Balladur.

De tout cela, les services de renseignements du ministère de l’intérieur n’auraient, eux, rien su ou rien voulu savoir ? Le seul et unique document sur Ben Moussalem déclassifié par la place Beauvau du temps de Manuel Valls à l’intérieur est une analyse sommaire, datée de juin 2004, d’un article de presse du quotidien suisse Le Temps titré « Terrorisme : la Suisse enquête sur un conseiller du roi d’Arabie Saoudite ». Seul point intéressant dans cette note, dont l’essentiel avait été copieusement noirci avant sa déclassification : les services secrets intérieurs faisaient part de leurs interrogations sur les raisons de la mort du cheikh saoudien. On peut ainsi lire à la fin de cette note cette mention du service : « La source a précisé être dans l’incapacité de préciser les circonstances, naturelles ou non, de ce décès. » Ce qui montre bien que la DGSI s’intéressait de près au personnage. Puis plus rien.

Sollicité à de nombreuses reprises par les parties civiles à son arrivée place Beauvau en avril 2014, Bernard Cazeneuve, ancien rapporteur de la mission d’information de l’Assemblée nationale sur l’affaire Karachi, a dû se résoudre à l’évidence : les archives sonnent creux sur Moussalem dans son ministère. Le 23 juin dernier, il a écrit aux parties civiles un courrier catégorique, désormais versé à la procédure. « Les recherches entreprises par la DCRI (aujourd’hui DGSI – ndlr) sur ce sujet sont restées vaines », peut-on lire sous la plume du ministre.

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