International

La presse mexicaine très sévère avec Sarkozy mais aussi avec Calderón

Alors que la tension diplomatique ne retombe pas entre Paris et Mexico sur le cas de la Française, les éditorialistes reviennent bien sûr sur la démesure de la réaction française, mais aussi sur les problèmes de sécurité et de corruption qui minent le Mexique.

Virginie Guennec

15 février 2011 à 19h29

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La tension est montée d'un cran entre le Mexique et la France depuis lundi. L'affaire judiciaire concernant Florence Cassez est en train de tourner à l'affaire d'Etat. Le Mexique n'est plus certain de participer à l'Année du Mexique en France après l'intervention de Nicolas Sarkozy, qui a décidé de dédier cet événement culturel et économique à la prisonnière française. «Nous avions été invités à un événement culturel et cela devient un hommage à une ravisseuse», s'est exclamée la sous-secrétaire d'Etat aux affaires étrangères Lourdes Aranda.

Dans la presse mexicaine, ce que beaucoup de journalistes mexicains appellent à présent le «cas Cassez» défraie la chronique. Les éditorialistes s'insurgent principalement contre le président Nicolas Sarkozy et ses déclarations qui apparaissent pour nombre d'entre eux «irresponsables» et «disproportionnées», dénonçant une «victimisation» de la jeune femme.

Pour La Cronica de Hoy qui désigne le président français comme la personnalité en «baisse» cette semaine, «Nicolas Sarkozy vient de se rendre ridicule dans sa défense acharnée de Florence Cassez, une femme qui n'a pas pu démontrer son innocence devant les tribunaux mexicains. (...) Le président Sarkozy a annoncé hier que la célébration de l'Année du Mexique en France sera dédiée à sa compatriote, ce qui reviendrait à glorifier une criminelle. Cette déclaration a incité le gouvernement mexicain à se retirer de l'événement.»

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Roberta Gaza, journaliste au Milenio, un titre au ton particulièrement irrévérencieux, trouve la réaction française insultante: «La présidence française utilise l'image de la jeune fille comme une personne angélique, prise au piège dans un pays de barbares», s'indigne la journaliste avant de s'interroger sur le comportement des personnalités politiques françaises qui, selon elle, «cherchent à construire des héros et des héroïnes vierges pour les associer à leurs bannières». Dans une autre chronique du site, intitulée «Sarkozy et Lady Gaga Cassez», le journaliste Jairo Calixto Albarran pense, lui, que Florence Cassez incarne le «spectacle de la victimisation télénovélesque».

D'autres éditorialistes sont plus inquiets concernant la tournure diplomatique de l'affaire, et appellent les deux pays à davantage de retenue. Le journaliste Guadalupe Loaeza, du site Reforma.com, insiste sur le fait qu'il est important de garder de bonnes relations: «Nous ne devons pas mélanger les choses. Il faut éviter que la richesse et la variété des relations culturelles, économiques et touristiques entre le Mexique et la France ne soient gelées pour des différends juridiques.»

Une politique sécuritaire inquiétante

Mais l'enjeu de tout ce feuilleton ne semble pas uniquement diplomatique. Plusieurs journalistes se sont aussi saisis de l'incident pour mettre en évidence les problèmes sécuritaires et de corruption qui touchent le Mexique.

Le journal El Manana se réjouit que «cette fois l'honnêteté, la transparence, l'éthique et la véracité de la justice mexicaine soient un problème international», alors que selon son rédacteur «les juges, les magistrats et même la Cour suprême ont trop souvent montré leur faiblesse face au pouvoir politique et au pouvoir de l'argent». Dans le journal El Universal, Alexandra Cullen établit une comparaison entre l'affaire Florence Cassez et celle d'un jeune Mexicain, accusé d'avoir tué son cousin et dont l'histoire a fait l'objet d'un documentaire, «Présumé coupable»: «Ce présumé coupable, c'est moi, c'est vous, c'est votre meilleur ami... Notre besoin de réponse au désastre que nous sommes en train de vivre nous fait confondre rancœur et justice. Les innocents condamnés sont des milliers.»

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Dans son édition de mardi 15 février, El Financiero, quotidien économique, s'inquiète, pour sa part, particulièrement des suites judiciaires de l'affaire si Florence Cassez était renvoyée en France. Selon lui, «la demande de Cassez de rentrer en France profiterait au crime organisé», car l'autorité perdrait toute crédibilité alors que le pays est en proie à une augmentation des enlèvements. «Le président Calderon enverrait un très mauvais message s'il autorisait le transfèrement de Cassez en France et si sa peine était révisée», ajoute-t-il.

Car le «cas Cassez» est aussi utilisé par le président mexicain à des fins électorales, affichant ainsi une égalité des peines, et un exemple de réussite de sa politique sécuritaire. Mais cette politique inquiète certains journalistes. Garcia Luna, actuellement ministre de la Sécurité publique, chargé de la lutte contre les cartels de la drogue, est l'ancien chef de la police. Il est considéré comme l'homme le plus puissant du Mexique et vient de recevoir les félicitations d'Hillary Clinton. Pourtant, dans l'affaire Cassez, Garcia Luna est à l'origine d'une mise en scène de l'arrestation de la jeune femme, le 9 décembre 2005, qui a largement envenimé les relations avec la France.

Ainsi, le journal local La Vanguardia s'interroge sur l'influence du ministre de l'intérieur sur le président mexicain, sans détour: «Pourquoi Calderón est-il sous l'emprise de García Luna ?». Car si le journal estime que le Mexique a réagi avec autant de démesure que la France, il remet surtout en question l'indulgence dont bénéficie le ministre de l'intérieur. Il estime ainsi que «le président Calderón pourrait prendre une décision extrême en se désolidarisant de ces procédés qui ont, à raison, tant déplu aux Français. Paris vaut bien un limogeage, celui du ministre de l'intérieur.» «Depuis le début de son mandat, sous prétexte de mettre au cœur de son action la lutte contre la criminalité organisée, Calderón a dangereusement laissé le champ libre aux forces armées et à la police», ajoute le journaliste.

Virginie Guennec


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