Pesticides: le Brésil sur le point d’adopter la «loi du venin» sous la pression des lobbys

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Le vote d’un projet de loi très controversé sur l’usage des pesticides dans l’agriculture doit avoir lieu à l’automne à Brasilia. En coulisses, un groupe de parlementaires liés au lobby agroalimentaire s’active. Pas moins de 42 députés brésiliens vivent directement de l’agrobusiness. La contestation des ONG s’organise, sur fond de campagne électorale.

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Rio de Janeiro (Brésil), de notre correspondant.- Dans la petite pièce, fermée au public pour l’occasion, un député d’opposition s’insurge en désignant un homme qu’il ne reconnaît pas comme l’un de ses collègues : « Qui est cette personne ? » « On est tous des députés ici », lui répond un défenseur du projet de loi 6.299/2002, connu par ses détracteurs comme le projet de « loi du venin » (« PL do veneno »), que cette commission spéciale examine à Brasilia.

Après quelques minutes de tension, sous le regard complaisant de la présidente de la commission, par ailleurs membre du lobby de l’agrobusiness, l’intrus finit par battre en retraite. L’homme qui a voulu se faire passer pour un député est en fait ingénieur agronome, lobbyiste et directeur exécutif de l’Instituto Pensar Agropecuária (IPA), qui contrôle et finance en coulisses la toute-puissante bancada ruralista, ce groupe de parlementaires brésiliens qui forment un véritable lobby de l’agroalimentaire au cœur des institutions brésiliennes.

« Cette petite anecdote montre le niveau de notre Congrès et ce dont ils sont capables », se désole Marina Lacôrte, chargée de campagne à Greenpeace. Les tentatives de l’ingénieur agronome se sont avérées superflues : la commission, composée essentiellement de ruralistas, a largement validé le projet. Il doit maintenant être voté en assemblée plénière, sans doute cet automne.

Selon ce projet, proposé par le ministre de l’agriculture Blairo Maggi, les produits cancérigènes ou responsables de malformations aujourd’hui interdits ne le seront à l’avenir que s’ils présentent un risque « inacceptable ». « Mais il ne précise pas quel risque ou quelle maladie est inacceptable : la loi sera bien plus permissive », commente la chercheuse Larissa Bombardi, du laboratoire de géographie agraire de l’Université de São Paulo (USP).

Le ministre de l'agriculture Blairo Maggi, le 16 janvier 2018. © Reuters / Ueslei Marcelino Le ministre de l'agriculture Blairo Maggi, le 16 janvier 2018. © Reuters / Ueslei Marcelino

D’autres aspects du projet sont largement critiqués : ses partisans souhaitent laisser au ministère de l’agriculture le dernier mot sur l’autorisation d’un produit, fragilisant les organismes décideurs comme l’ANVISA (sous l’autorité du ministère de la santé) et l’IBAMA (sous l’autorité du ministère de l’environnement), pourtant déjà constamment sous la pression des lobbys.

Dans la nouvelle loi, si le processus de décision dure plus de 30 jours, le produit sera en tout cas autorisé provisoirement, en attendant les conclusions de la procédure. Et ce, s’il est déjà autorisé dans trois pays membres de l’OCDE. « L’OCDE compte 37 pays. Il n’est pas dur d’y trouver trois mauvais élèves sur la question des pesticides, comme le Mexique, la Turquie ou le Chili », dénonce Larissa Bombardi. Surtout que, pour Marina Lacôrte, « si les organismes mettent parfois jusqu’à huit ans pour analyser un produit, c’est parce qu’ils manquent de moyens. Or, le projet va réduire le budget et l’autorité de ces organismes ».

Enfin, le projet souhaite changer le nom des pesticides. Au Brésil, ils sont appelés agrotóxicos. Les entrepreneurs souhaitent les nommer produits « phytosanitaires ». Du marketing pur, dénonce-t-on à Greenpeace, qui peut avoir des conséquences terribles dans les campagnes : « Les produits sont souvent manipulés par des gens faiblement instruits. Mais agrotóxico, ça ne laisse pas de place au doute ! En changeant le nom, il y a risque de voir les accidents augmenter. »

Entre 2007 et 2017, plus de 26 000 personnes ont été contaminées et 1 824 sont mortes à cause de l’usage de pesticides, selon les chiffres réunis par Larissa Bombardi. Les contaminations touchent en majorité les travailleurs agricoles directement en contact avec les produits. Il arrive également que des enfants soient intoxiqués après des épandages aériens près des écoles ou des villages indigènes, comme le montre cette vidéo tournée dans le Mato Grosso do Sul (ci-dessous).

Mais pour Marina Lacôrte, « tout le monde doit craindre ce projet : 70 % des aliments sont contaminés ». Le Brésil est déjà le plus grand consommateur de pesticides au monde. Dans le soja, utilisé dans l’alimentation du bétail, le taux de glyphosate autorisé est 200 fois plus élevé que les taux européens.

Or, les chiffres des contaminations ne cessent d’augmenter au fil des ans. Des chiffres sans doute sous-estimés : « Le ministère de la santé reconnaît lui-même que pour un cas signalé, 50 ne le sont pas. Ce qui amènerait à un chiffre d’un million de contaminations ! » s’inquiète Marina Lacôrte.

Cette sous-estimation s’explique par différents facteurs. D’abord, les déserts médicaux dans les campagnes : dans un pays aussi grand, certaines victimes n’ont tout simplement pas accès aux services de santé. Quant aux professionnels de santé, ils ne sont pas formés pour détecter les contaminations dues aux pesticides. Enfin, les travailleurs des champs ne s’alarment pas d’une irritation continue des yeux ou de vomissements fréquents… « S’ils ne pensent pas qu’ils vont mourir, ils ne se déplacent pas », détaille Larissa Bombardi.

Les suicides pourraient aussi augmenter : « Certains produits entraînent des problèmes neurologiques graves qui poussent à la dépression et, parfois, au suicide. » Quelque 40 % des décès dus aux pesticides sont des suicides. Il est également difficile d’avoir des chiffres clairs sur les contaminations de long terme : le cancer comme les malformations peuvent être multifactoriels. Mais, pour mettre en place une stratégie nationale contre ces contaminations, il faut lutter contre la pression d’un lobby agricole tout-puissant au Brésil, la bancada ruralista.

Tous les mardis, dans une maison en bordure d’un lac situé non loin du Congrès à Brasilia, les membres du lobby de l’agrobusiness se réunissent. Ils sont au moins une cinquantaine de parlementaires à chaque session dans ce qui est surnommé le « bunker ». En tout, la bancada ruralista compte 210 députés (sur les 513 de l’Assemblée) et 26 sénateurs (sur 81), représentant 40 % des parlementaires et 18 partis.

Mais, sur les questions importantes, elle peut obtenir jusqu’à 260 votes, soit plus que la majorité absolue. Selon une étude d’un journal brésilien, 42 députés vivent de l’agrobusiness et 80 admettent des liaisons avec un secteur qui pèse 300 milliards de reais (80 milliards d’euros environ), 6 % du PIB en 2017.

En 2017, les députés ruralistas ont voté une amnistie de 100 % des amendes et une baisse de leur contribution au fonds rural des retraites coûtant 15 milliards de reais (quatre milliards d’euros) à l’État. La présidence a imposé son veto contre la mesure mais les parlementaires l’ont fait sauter : techniquement, le lobby peut imposer les mesures qu’il souhaite.

Plus encore depuis que le président Michel Temer (droite), en délicatesse avec la justice, s’est mis à négocier directement avec eux son soutien pour sauver sa tête. Un de ses leaders a ainsi déclaré sans détour au site Estadão : « Notre objectif, c’est le Congrès. Nous agissons pour défendre les intérêts du secteur, et donc du pays. »

« En réalité, c’est une lutte pour le pouvoir, se désole Marina Lacôrte. Nous vivons un parlementarisme déguisé. » Avec la chute de Dilma Rousseff, en 2016, les ruralistas, qui militaient en faveur de sa destitution, ont démontré leur force et sont devenus un modèle pour d’autres lobbys qui cherchent à imiter leur organisation.

Après les élections générales d’octobre, ils sont nombreux au Brésil à espérer une rénovation de fond en comble des pratiques internes au Congrès. Mais dans ce pays gigantesque, les élections coûtent cher. Les districts électoraux sont très grands et les candidats à la députation très nombreux. Il faut donc dépenser sans compter pour se faire connaître par des millions d’électeurs. À titre de comparaison, les circonscriptions ne dépassent pas 200 000 électeurs en France.

Les candidats peuvent aussi compter sur une tête de liste, déjà connue pour une raison ou une autre et qui, indépendamment de son talent politique, saura attirer suffisamment de votants pour faire élire d’autres parlementaires du parti. Sur 513 députés, seuls 36 sont élus directement. Par conséquent, ce sont souvent les candidats les plus riches ou ceux soutenus par les partis en place qui sont réélus.

Et une fois l’élection passée, seul un petit groupe restreint va déterminer quels projets seront votés et à quel moment. Loin de la société civile et vulnérables à l’influence des lobbys, les négociations permanentes entre le président de la République et les caciques des principaux partis permettent de mettre en avant différents projets.

« Les conflits d’intérêts sont multiples. Par exemple, la famille du rapporteur du “PL du venin”, Luiz Nishimori, possède deux entreprises de pesticides », explique Marina Lacôrte, qui complète : « Ce projet peut être voté n’importe quand. Mais juste après les élections, quand les gens sont fatigués de politique et que la mobilisation est moins efficace, le risque est plus grand. »

Car le seul frein aux lobbys vient de cette mobilisation. Grâce à l’action de députés en sous-nombre qui multiplient les procédures pour retarder le vote, la société civile a pu s’organiser en juin pour faire pression contre ce projet. Face à ce type de mobilisation, le secteur tente des contre-offensives en matière de communication. Parfois efficaces, comme sa campagne publicitaire qui martèle à longueur de journée à la télé que « O agro é POP » (« L’agro, c’est pop »). Parfois moins, lorsqu’ils accusent les ONG d’être au service d’États étrangers pour réduire la compétitivité du pays.

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D’autres nouvelles entretiennent l’espoir. Début août, un juge brésilien a interdit le glyphosate à la suite des débats autour du même produit en Europe et aux États-Unis. « C’est une victoire, même si elle n’est que provisoire, assure Larissa Bombardi. Le pouvoir judiciaire, pourtant très conservateur, commence à prendre conscience de l’importance de cette question, c’est un premier pas. » Un mois plus tard, comme attendu, le ministre de l’agriculture Blairo Maggi commente sans vergogne sur Twitter : « Enfin une bonne nouvelle ! Le tribunal a suspendu le jugement provisoire qui interdisait le glyphosate. »

L’universitaire ne croit de toute façon pas au miracle, notamment en une possible victoire des victimes de pesticides, comme aux États-Unis, après la condamnation de Monsanto en première instance. « À court terme, rien ne va changer, mais si le pouvoir judiciaire et la société civile se mobilisent, peut-être, à moyen terme… »

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