Europe de la défense : Ursula von der Leyen dans la roue de Macron

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La patronne de l'exécutif européen annonce pour début 2022 la tenue d’un sommet sur l’Europe de la défense, vieux serpent de mer bruxellois, avec Emmanuel Macron. Pile à quelques semaines de la présidentielle française.

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À mi-mandat, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen est sur le point de perdre l’un de ses deux principaux soutiens, à l’issue des législatives allemandes du 26 septembre : la chancelière allemande Angela Merkel, sur le départ après seize années d’exercice. Mais l’ancienne ministre de la défense allemande mise manifestement sur le maintien d’Emmanuel Macron au pouvoir à Paris, après mai 2022 : elle vient d’annoncer, ce mercredi, l’organisation d’un sommet aux côtés du chef de l’État français consacré à la défense européenne, pour répondre notamment à la crise afghane.

Cela devrait être l’un des temps forts de la présidence française de l’Union européenne, qui s’ouvre en janvier prochain – soit en pleine campagne présidentielle française.  « Il est temps pour l’Europe de passer à la vitesse supérieure » sur la défense, a-t-elle insisté, lors de son discours sur l’état de l’Union, prononcé mercredi devant les eurodéputés, de nouveau réunis à Strasbourg, après une longue interruption liée à la pandémie. Pour le chef de l’État, ce sommet sera sans doute un moment privilégié pour enfiler le costume du président – éphémère – de l’Europe, à quelques semaines du scrutin.

À l’été 2019, les dirigeants des Vingt-Sept avaient peiné à s’entendre sur un nom pour prendre la tête de l’exécutif européen. À la surprise générale, et après plusieurs jours de blocage, Paris et Berlin avaient fini par sortir celui de von der Leyen. Le double scrutin – allemand fin septembre, français en mai –, mais aussi l’hypothèse de longues négociations pour former une coalition en Allemagne, ouvrent une période d’incertitude à Bruxelles. 

La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, au parlement européen à Strasbourg, le 15 septembre 2021. © Photo Yves Herman / Pool / AFP La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, au parlement européen à Strasbourg, le 15 septembre 2021. © Photo Yves Herman / Pool / AFP

Dans un discours d’une heure devant les élus (rassemblés à l’exception des députés d’extrême droite du groupe ID, qui boycottaient l’hémicycle), Ursula von der Leyen a tenté, en particulier, de donner de la consistance à son concept brumeux de « Commission géopolitique ». Les résultats sont maigres à ce stade. En témoigne l’humiliation d’Ankara en avril, lorsqu’aucune chaise n’avait été prévue pour elle dans le protocole turc, quand son collègue et néanmoins concurrent, Charles Michel, président du Conseil européen (l’institution qui porte la voix des États à Bruxelles), lui, avait bien pu s’asseoir aux côtés de Recep Tayyip Erdogan.

Après la déflagration afghane de l’été, qui illustre une certaine impuissance européenne, Von der Leyen a plaidé pour un travail plus étroit des services de renseignement ou encore pour la mise en place de plateformes communes pour les avions de combat et les drones. Et d’évoquer, aussi, de manière plus surprenante, « une exonération de TVA pour les achats d’équipements de défense développés et produits en Europe » – ce que n’a pas manqué de relever l’eurodéputée de la France insoumise (LFI) Manon Aubry : « Alors qu’un taux zéro est interdit par l’UE sur les produits de première nécessité comme les pâtes et le riz… On voit le sens des priorités ! »

Tout à son plaidoyer pour une UE de la défense, Ursula von der Leyen n’a pas jugé nécessaire de consacrer un seul mot de ce discours-fleuve à l’affaire Pegasus, ce vaste scandale d’espionnage visant des milliers de personnes, dont des journalistes, pour le compte du Maroc, révélé au cœur de l’été. Mais elle a confirmé l’annonce faite en avril par son commissaire Thierry Breton d’une loi européenne sur la liberté des médias, après les assassinats de plusieurs journalistes (le dernier en date, en juillet, aux Pays-Bas).

Au-delà de la crise afghane, l’été fut scandé par des catastrophes climatiques sur presque tout le continent. Ursula von der Leyen, qui avait fait du « Pacte vert » la colonne vertébrale de son discours en septembre 2021, s’est contentée cette fois d’un service minimum. À la fois parce qu’elle estime qu’après que la Commission a présenté la batterie de textes en juillet, la balle est désormais au Parlement et au Conseil. Mais aussi parce qu’elle sait le sujet très controversé parmi les dirigeants de l’UE, inquiets d’une augmentation des prix de l’énergie cet automne (par exemple en Espagne et au Portugal).

Il faut lever les brevets pour les vaccins anti-corona.

Martin Schirdewan (Die Linke)

Parmi les annonces du jour, elle a proposé d’« interdire sur le marché européen les produits qui ont été fabriqués au moyen du travail forcé », notamment de l’esclavage des Ouïghours – de quoi réjouir des eurodéputés comme l’élu Place publique Raphaël Glucksmann (« Enfin ! [...] C’est ce que nous demandons depuis des mois. Les multinationales vont tout faire pour bloquer cette mesure. Mobilisons-nous ! »). Mais la mesure pourrait être plus ambitieuse, relève Mathilde Dupré, à la tête de l’Institut Veblen, qui se demande pourquoi la seule ligne rouge serait le travail forcé : quid, par exemple, des biens importés dont la fabrication engendre la déforestation ou fabriqués par des ouvriers qui ne touchent pas de revenus décents ?

La présidente a aussi confirmé vouloir « relancer le débat sur le réexamen de la gouvernance économique » – résumé à gros traits, sur l’avenir des 3 % de déficit public. Ce débat, qui devait avoir lieu en début de mandat, mais que la relance post-Covid a encore retardé, crispe de tous les côtés. Ursula von der Leyen, à ce stade, est restée très prudente, précisant tout au plus, de manière impressionniste, que l’UE « ne répétera pas l’erreur » commise après la dernière crise financière d’un retour trop rapide aux politiques d’austérité.

L’Italie ou l’Espagne plaident pour un assouplissement du cadre budgétaire, par exemple en excluant les investissements verts des calculs du déficit, mais des États du nord de l’Europe continuent de tiquer.

Sans surprise, la présidente de la Commission s’est aussi livrée à un satisfecit sur sa gestion de la crise du Covid. « Plus de 70 % des adultes sont entièrement vaccinés dans l’UE [...] et nous avons aussi livré plus de 700 millions de doses au reste du monde, dans plus de cent trente pays. Nous sommes la seule région du monde à l’avoir fait », s’est-elle félicitée. Et de souligner, aussi, « les 400 millions de certificats émis dans toute l’Europe [...] L’Europe l’a fait, tout simplement », se gardant bien d’évoquer, tout à la fois, la contestation au passe, qui reste vive en France notamment, mais aussi la récente décision du Royaume-Uni de ne pas émettre de passe sanitaire pour ses citoyens, jugeant que ce sésame n’était plus nécessaire en raison du taux élevé de vaccination dans son pays.

Cette autocongratulation est loin d’avoir convaincu tout l’hémicycle, notamment parce que les souvenirs des négociations opaques et bâclées avec les groupes pharmaceutiques ont laissé des traces. À la tête du groupe des libéraux (troisième formation par le nombre d’élus, dont LREM), le Roumain Dacian Ciolos a exprimé son « impatience ». Et de proposer que la Commission prenne « le leadership dans la bataille pour la vaccination d’une partie du monde qui ne peut pas y avoir accès seule, voilà ce qui pourrait être l’objectif d’une Commission géopolitique ». De son côté, l’eurodéputé allemand Martin Schirdewan (Die Linke, gauche, alliée de LFI) a exhorté von der Leyen à « lever l’obligation de brevets pour les vaccins anti-corona [...] pour que les instruments de la bataille contre la pandémie soient disponibles pour tous ».

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