En Turquie, la municipale de Manisa est le théâtre d’un duel entre extrêmes droites

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Aux prochaines élections municipales, le 31 mars, les électeurs de la ville turque de Manisa, à l’ouest du pays, auront le choix entre un candidat de l’extrême droite pro-Erdogan et celui de la droite extrême anti-Recep Tayyip.

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Manisa (Turquie), de notre envoyé spécial.-  À moins d’une progression fulgurante du marxisme-léninisme ou de la cause kurde aux prochaines élections municipales, le 31 mars, les habitants de Manisa, une municipalité de 1,4 million d’habitants concentrant l’essentiel de l’activité industrielle du grand port turc d’Izmir, à l’ouest du pays, savent déjà qu’ils seront administrés pour cinq années supplémentaires par l’extrême droite nationaliste.

À droite, la coalition formée autour du président Recep Tayyip Erdogan par son Parti de la justice et du développement (AKP, islamo-conservateur, au pouvoir depuis 2002) et le Parti de l’action nationaliste (MHP, nationaliste) a présenté pour candidat unique le maire sortant MHP, Cengiz Ergün, qui brigue un troisième mandat.

À gauche, le Parti républicain du peuple (CHP), deuxième force politique du pays et membre de l’Internationale socialiste, s’est désisté au profit de son allié, le Bon parti (IP), issu d’une scission du MHP, et de son candidat Orkun Siktasli.

Les deux hommes diffèrent par leur âge – respectivement 59 et 48 ans – et par leur tempérament. « Ergün est une copie conforme d’Erdogan : il est cassant, il sait se faire obéir et il n’aime pas parler à la presse si elle n’est pas aux ordres », décrit Hülya Kilinç, directrice de la rédaction du petit journal local Manisa Manset, confessant n’avoir décroché qu’un entretien avec lui en dix ans. Siktasli, pour sa part, « fait confiance au sens commun, il écoute tout le monde », plaide le chef départemental du CHP, Semih Balaban, assurant que son champion est désormais « fortement influencé par la social-démocratie ».

Mais ce sont surtout leurs points communs qui sautent aux yeux : tous deux sont des entrepreneurs qui ont fait fortune dans le BTP. Quand le premier a assumé la présidence du club de foot de Manisaspor, le second s’est investi dans l’équipe de basket locale. Élu conseiller municipal avec l’AKP en 2014, Siktasli a rapidement démissionné du parti présidentiel et n’a eu de cesse, depuis, de soutenir toutes les décisions du maire. La connivence va d’ailleurs plus loin. « Ergün était prêt à se porter candidat pour l’IP. Quand la coalition présidentielle l’a investi, c’est lui qui a suggéré à Siktasli de se présenter avec l’IP », affirme une source proche des milieux nationalistes locaux, parlant sous le couvert de l’anonymat.

Comme ils sont soutenus par des partis qui totalisent 90 % de l’électorat local, l’affaire semble entendue : Ergün ou Siktasli, l’un des deux entrera à l’hôtel de ville.

Une camionnette de campagne d'Orkun Siktasli, candidat du Bon Parti (IP) à Manisa. © NC Une camionnette de campagne d'Orkun Siktasli, candidat du Bon Parti (IP) à Manisa. © NC

Le cas de Manisa n’est pas isolé. Dans neuf autres municipalités métropolitaines – qui administrent tout un département – et onze mairies de moindre importance, le CHP a choisi de ne pas présenter de candidat et de soutenir celui de l’IP, qui a, quant à lui, renoncé à vingt-neuf villes, dont treize grandes. Mais les concessions du vieux parti social-démocrate au nationalisme ne s’arrêtent pas aux accords passés avec son partenaire. On les retrouve dans le choix de ses propres candidats – comme Mansur Yavas, à Ankara, transféré du MHP en 2014.

Répondant aux critiques concernant ces nominations lors d’un entretien télévisé, le 8 mars, le leader du CHP, Kemal Kiliçdaroglu, a remisé aux oubliettes de l’histoire le clivage gauche-droite. « On ne peut pas résoudre les problèmes du XXIe siècle avec des concepts du XVIIe ou du XVIIIe siècle », a-t-il déclaré, avant de prononcer sa chahada (profession de foi) nationaliste : « Moi, j’aime tous les nationalistes. Le nationalisme, ça veut dire quoi ? Est-ce qu’il peut y avoir une chose plus importante que le pays ? L’amour de la patrie, l’amour du drapeau, l’amour des gens, embrasser tout cela. Si c’est ça, le nationalisme, alors moi aussi je suis nationaliste. »

En décembre, Kiliçdaroglu avait déjà apporté son soutien à un projet d’opération militaire turque, alors annoncée comme imminente, contre la région kurde-syrienne du Rojava, « parce que la Turquie est l’un des pays les plus forts de la région et ne doit jamais autoriser la constitution de foyers de terrorisme à ses propres frontières ». Comme il l’avait fait un an plus tôt lors de l’invasion de l’enclave kurde syrienne d’Afrin par les troupes d’Ankara, qui s’est traduite par le déplacement durable de la moitié de ses habitants.

À Manisa, l’attitude du parti historique de Mustafa Kemal Atatürk, le fondateur de la Turquie moderne, est jugée avec sévérité par les petits candidats de la gauche radicale. « Une des plus grandes réussites de l’AKP est d’avoir réussi à fabriquer une prétendue opposition qui lui ressemble », commente Ahmet Cinar, prétendant à la mairie pour le Parti communiste (TKP) et journaliste pour le quotidien du parti, Sol. « L’AKP a tué la pensée partisane. Il ne reste plus qu’un seul parti : le parti de l’opportunisme et du bénéfice. »

Devant le stand commun du Bon Parti (IP) et du Parti républicain du peuple (CHP) à Manisa. © NC Devant le stand commun du Bon Parti (IP) et du Parti républicain du peuple (CHP) à Manisa. © NC

Par adhésion partielle, souci d’attirer à soi l’électeur conservateur ou crainte de l’effrayer, l’opposition sociale-démocrate s’est régulièrement mise au diapason de la coalition islamo-nationaliste au cours des dernières années – une tendance qui n’a fait que s’aggraver après son échec lors des élections de juin 2018 et la réélection d’Erdogan à la présidence dès le premier tour de scrutin.

À la décharge du CHP, Ömer Laçiner, directeur de la revue de gauche Birikim, souligne la violence utilisée contre l’opposition par l’AKP, qui répète à l’envie que la victoire de la coalition présidentielle à ces élections municipales – le dernier scrutin prévu avant 2023 – constitue une « question de survie » pour la nation. « Face au langage agressif et ouvertement injurieux du camp AKP-MHP, au vent de terreur judiciaire qu’il fait souffler, à ses pratiques qui ne respectent plus la loi, nous observons une opposition qui, dans sa majorité, donne une image d’impuissance et de faiblesse », écrit l’intellectuel.

Après avoir laminé, au cours des quatre dernières années, la formation de la gauche pro-kurde HDP (Parti démocratique des peuples) – quelque 7 000 de ses militants et cadres sont aujourd’hui en prison, dont son charismatique leader Selahattin Demirtas, ses maires ont été chassés de leurs hôtels de ville au nom de la lutte contre la rébellion kurde du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) –, le pouvoir a aujourd’hui retourné ses foudres contre le CHP et l’IP.

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