A Kasserine, le pari de la résilience face au terrorisme

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Berceau de la révolution tunisienne, la région de Kasserine reste parmi les plus marginalisées du pays et cumule les difficultés, avec une menace terroriste devenue banale. Les habitants ont développé une forme de résilience, dans les cafés, par l’art, grâce aux associations.

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Kasserine (Tunisie), de notre envoyée spéciale.-  Quand éclate un grand bruit, le 29 novembre 2018, Ramzi Sayhi, 36 ans, croit d’abord à une explosion. Ce fonctionnaire de la Société tunisienne d’électricité et de gaz (STEG) ressent comme une grande bourrasque de vent dans la bouche, accompagnée d’une forte brûlure. « J’ai cru que mon visage se déchirait », raconte-t-il par message. Trois mois plus tard, il a encore du mal à parler et doit subir une opération chirurgicale.

Ramzi Sayhi a été victime ce soir-là d’une attaque terroriste visant une patrouille de police qui passait non loin, alors qu’il rentrait chez lui dans le quartier de la cité Abdesselem de Kasserine.

Son cas n’est pas isolé : presque tous les mois, les Kasserinois entendent parler d’un citoyen qui a accidentellement mis le pied sur une mine ou d’une confrontation entre l’armée et des terroristes dans les montagnes alentour, désormais déclarées « zones militarisées » par les autorités tunisiennes.

Le 14 mars, un ouvrier a été blessé à la jambe, à la suite de l’explosion d’une mine de fabrication artisanale au mont Semmama, a indiqué le ministère de la défense.

Située à quelques kilomètres de la frontière tuniso-algérienne, la ville de Kasserine est témoin des affrontements constants dans les montagnes voisines. Cette exposition continue au terrorisme vient renforcer le sentiment d’isolement et d’abandon parmi les habitants, dans une région qui souffre d’un chômage de masse (17,4 % en 2017, au-delà de la moyenne nationale de 15 %) et d’une forte marginalisation. Faute d’emploi, les jeunes se tournent souvent vers la contrebande.

Ville de résistance sous l’occupation française et même au XIXe siècle sous les Beys, comme le rappelle le documentaire Voix de Kasserine, réalisé en 2018 par l’ONG International Alert, Kasserine a aussi été l’un des berceaux du Printemps arabe.

En épluchant la presse de l’année 2018, on voit que la région fait la une toutes les deux semaines, le mont Chambi, au-dessus de Kasserine, étant le théâtre d’opérations antiterroristes et d’insurrections djihadistes depuis 2013. Les groupes armés qui sévissent appartiennent principalement à la Katiba Okba Ibn Nafaa, branche d’AQMI à la frontière tuniso-algérienne. S’y ajoutent des éléments dissidents qui ont formé la cellule Djound al-Khilafa, affiliée à l’État islamique.

Place des martyrs à Kasserine. © Lilia Blaise Place des martyrs à Kasserine. © Lilia Blaise

Ces dernières années, les terroristes n’hésitent plus à descendre dans les centres-ville, comme l’ont montré le cas de Ramzi ou encore le braquage d’une banque en décembre dernier, où les terroristes sont descendus dans la ville de Sbiba, à 20 km de Kasserine.

Khaled Ghozlani, le frère d’un soldat tué l’année dernière, a également été tué à son domicile de Sbiba en décembre 2018 – il avait été menacé par un groupe terroriste réfugié dans les montagnes. « À l’hôpital de Sbiba, j’ai dû soigner un soldat qui s’était fait tirer dessus, mais aussi une mère et ses enfants. Tout le monde est une victime du terrorisme ici », témoigne une infirmière aux urgences de Sbiba, Sawssen Kribi.

En 2015, un imam d’une mosquée locale avait été tué au mont Semmama. Depuis le début de l’année 2019, plusieurs personnes vivant près des montagnes ont été séquestrées par des groupes terroristes ou directement menacées. Le 21 février, la tête d’une personne disparue a été retrouvée au mont Mhila, dans le gouvernorat de Sidi Bouzid.

« Vous avez des villages où plusieurs personnes ont des membres amputés à cause des explosions de mines. Il y a une vraie sensation d’isolement, surtout que les autorités ne peuvent pas protéger 24 heures sur 24 toutes ces populations », raconte Borhen Yahyaoui, journaliste local pour la radio nationale Mosaïque FM.

En plus d’une couverture régionale de l’actualité, il travaille sur la question terroriste depuis 2011 et vient de publier un livre en langue arabe où il raconte les divers événements terroristes qu’a connus le pays depuis 2011, Kalash vs Steyr (l’arme des terroristes versus l’arme des militaires).

« Dès la montée de la Katiba Okba Ibn Nafaa, j’ai pu voir à quel point les zones proches des montagnes étaient vulnérables, explique Borhen Yahyaoui. Kasserine, c’est 60 % de zones rurales. Il y a une vraie guerre entre les citoyens qui sont de plus en plus terrorisés et les terroristes qui descendent souvent des montagnes pour s’approvisionner. »

En 2013, huit militaires ont été tués par des terroristes dans le mont Chambi, un coup dur pour la population auquel s’ajoute le massacre de quatorze soldats, un an après. « Je me souviens que nous étions près de 3 000 habitants de Kasserine devant l’hôpital, c’est le moment où j’ai réalisé l’ampleur de la menace », déclare Monia Mhamdi, présidente de l’association Amal solidarité, développement et savoir, qui travaille sur le développement humain dans la région.

Depuis, les citoyens sont aussi directement visés, surtout ceux soupçonnés de collaborer avec les autorités pour renseigner sur la présence de terroristes. Beaucoup se souviennent des deux frères Soltani, égorgés à quelques kilomètres de Kasserine, près du mont Mghila, dans la délégation de Sidi Bouzid. Un autre berger avait été torturé en juin 2018 au mont Chambi, avant de succomber à ses blessures.

« Le problème, c’est qu’aujourd’hui, dès qu’il y a un événement terroriste à Kasserine, les médias le banalisent. Il n’y a pas d’enquête, pas de suivi, un peu à l’image du délaissement de la ville par l’État », ajoute Monia Mhamdi.

« On ne peut pas s’empêcher de comparer avec les attentats de Sousse et du Bardo en 2015 : il y a eu des cellules de soutien psychologique mises en place à l’époque pour les victimes. Ici, nous avons rarement un tel suivi, alors que nous sommes exposés quotidiennement au terrorisme. Certains enfants ne vont plus dans les écoles qui sont trop proches des montagnes », témoigne-t-elle.

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