Figure anticorruption, la nouvelle présidente moldave marche sur un fil

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La large victoire de Maia Sandu dimanche à la présidentielle moldave suscite de grands espoirs de changements dans l’un des pays les plus pauvres d’Europe. Mais l’application de son programme ne sera pas aisée.

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Chisinau (Moldavie).– « Cette élection n’est pas qu’une question entre l’Est et l’Ouest, il nous faut trancher entre le passé et le futur. » Deux jours avant le second tour de l’élection présidentielle, l’historien et député Virgiliu Pâslariuc estimait que sa candidate, Maia Sandu, représentait une chance unique de « transformer le pays » avec son programme de réformes libérales de choc, de lutte acharnée contre la corruption et d’intégration européenne comme « meilleur vecteur de développement pour la Moldavie ». Après des décennies d’incurie et de détournements de fonds massifs, le bien-fondé de cette plateforme de changement reposait d’abord et avant tout sur la personnalité de Maia Sandu, cohérente dans son intégrité et son travail.

Le 15 novembre, 57,75 % d’électeurs ont approuvé l’analyse de Virgiliu Pâslariuc. Parmi eux, plus de 262 000 Moldaves de l’étranger qui se sont mobilisés à travers le monde pour offrir à Maia Sandu 92,94 % de leurs voix. Un soutien massif qui illustre la responsabilité historique du mandat de la première femme présidente de Moldavie. 1,2 million de personnes, soit un tiers des habitants d’un des pays les plus pauvres d’Europe, vivent et travaillent à l’étranger. Leur intégration dans le fonctionnement des institutions démocratiques, voire l’établissement de conditions pour faciliter leur retour sont autant de défis majeurs pour le futur de l’État.

Pour ce faire, Maia Sandu se projette sur le long terme. Depuis son entrée en politique il y a une dizaine d’années, elle n’a jamais caché les sacrifices que son programme engendrerait dans un premier temps, même si elle entend obtenir des résultats rapides dans la lutte contre la corruption. « Dans les cinq mois où j’ai servi comme première ministre, en 2019, nous avons liquidé un trafic de cigarettes de plusieurs millions d’euros à partir du territoire non contrôlé de Transnistrie [République non reconnue sur la rive gauche du Dniestr, inféodée à la Russie, de facto indépendante depuis un conflit en 1992 – ndlr]. C’est donc possible, à condition d’être déterminée », expliquait-elle lors d’un entretien, le 13 novembre.

Et pour parer aux besoins les plus urgents, elle s’engage à « solliciter, comme auparavant, [les] partenaires occidentaux [du pays], FMI, États-Unis et Union européenne ». La perspective de maintenir la Moldavie sous perfusion financière internationale pendant de longues années est globalement acceptée par la population, que l’aide vienne de l’Occident, de la Russie, de la Turquie ou de la Chine. De fait, Maia Sandu se retrouve à la tête d’un pays aux abois : on prédit une contraction du PIB de plus de 12 % en 2020 des suites de la crise du coronavirus.

Reste que Maia Sandu n’a pas les moyens de son ambition, sur le papier tout du moins. Le président de Moldavie est avant tout un garant de la Constitution et un arbitre entre les partis. Le président sortant Igor Dodon contrôle, lui, une majorité au Parlamentul (Parlement). « Il va se faire un devoir de bloquer les initiatives de la présidente », avance le politologue Victor Ciobanu. Maia Sandu le martèle depuis des semaines : elle cherchera à initier des élections anticipées.

[[lire_aussi]]Mais la manœuvre est risquée. Elle ne peut aboutir sans le soutien de députés notoirement corrompus, associés à l’oligarque Vlad Plahotniuc aujourd’hui en exil, ou au parti du sulfureux Renato Usatii, le troisième homme de l’élection. Le prix d’un compromis pour dissoudre l’Assemblée, à supposer que cela soit possible, peut s’avérer coûteux pour la jeune présidente. « Sans élections anticipées, Sandu aura moins de possibilités pour appliquer son programme. Mais elle pourra toujours influencer la politique nationale et la lutte contre la corruption », tempère l’analyste Corneliu Churea. D’autant que « l’alignement des planètes Sandu et [Joe] Biden promet une forte implication occidentale en Moldavie, qui aidera la chef de l’État ».

La géopolitique devrait en effet jouer un rôle déterminant pendant les quatre prochaines années. Maia Sandu entend « amener la Moldavie aux standards de développement européens et lutter efficacement contre la corruption », tout en conservant de bonnes relations avec la Russie. « J’ai besoin de Moscou, entre autres, pour débloquer les exportations de 15 catégories de produits moldaves vers la Fédération de Russie, mais aussi pour régler le cas de la Transnisitrie et réintégrer ce territoire à la Moldavie », expliquait-elle le 13 novembre. Or, les essais de politiques mêlant des réformes en interne et une normalisation vis-à-vis de la Russie n’ont guère réussi à d’autres dirigeants post-soviétiques, de l’Ukraine à la Géorgie, sans oublier, dans un contexte très différent, l’Arménie de Nikol Pachinian. C’est aujourd’hui à Maia Sandu de s’essayer à ce jeu d’équilibriste.