Doyen Sports: une pieuvre aux connexions mafieuses

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Doyen Sports, l’un des plus gros fonds d’investissement du football européen, est contrôlé par une famille d’oligarques kazakho-turcs aux connexions mafieuses. Elle blanchit son argent aux îles Vierges britanniques. Et l’un de ses membres était le « boss » d’un trafic de prostituées mineures.

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Quand une entreprise partie de rien en 2011 se hisse en un temps record parmi les plus gros fonds d’investissement du football européen et gère des stars du calibre de Neymar et David Beckham, cela suscite la curiosité. Mais lorsque les journalistes interrogent le siège londonien de Doyen Sports pour connaître l’identité des actionnaires, on leur répond que c’est confidentiel. Secret défense. Jusqu’à ce qu’en juin 2013, l’agence financière Bloomberg lève un premier coin du voile : Doyen Sports appartient à deux hommes d’affaires, dont un certain Tevfik Arif, magnat kazakho-turc de l’immobilier.

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La dépêche est inexacte, puisque Doyen Sports est contrôlé par le frère cadet de Tevfik Arif. Mais la divulgation de leur patronyme suffit à semer la panique dans la famille. Arif Efendi, fils de Tevfik et patron du bureau de Doyen à Londres, écrit à son directeur des sports, le portugais Nelio Lucas : si le nom de son père apparaît à nouveau dans la presse, « les Kazakhs […] vont s’en prendre à notre business familial au Kazakhstan et tout sera fini ».

Interloqué, Lucas n’y croit pas. Arif lui rétorque qu’il a toujours vécu « dans le monde civilisé », pas au Kazakhstan ou en Turquie. « Ils vont nous ruiner. Ils vont tout révéler sur nous, notre business et nos relations à haut niveau. […] Ils vont tout prendre et il ne nous restera plus rien », insiste-t-il. À tel point que la famille envisage de « liquider » Doyen « immédiatement ».

Arif Efendi, copatron de Doyen Sports et fils d'un des quatre oligarques kazakho-turcs qui possèdent le groupe. © EIC Arif Efendi, copatron de Doyen Sports et fils d'un des quatre oligarques kazakho-turcs qui possèdent le groupe. © EIC
Mais qu’est-ce qui peut inspirer une telle terreur aux propriétaires de Doyen Sports ? Les documents Football Leaks, analysés par Mediapart et ses partenaires du réseau EIC, montrent que le business en question est une usine chimique kazakhe grâce à laquelle la famille Arif a siphonné plus de 300 millions d’euros dans les paradis fiscaux, avec l’aide de protecteurs apparemment si dangereux qu’ils peuvent « ruiner » la famille Arif d’un claquement de doigts. C’est cet argent kazakh qui a servi à financer Doyen Sports, à hauteur de 75 millions d’euros. Un argent si sulfureux que le simple fait de dévoiler le nom des Arif est insupportable pour les partenaires de la famille.

Les Football Leaks révèlent les sombres méthodes de Doyen Sports, les prostituées que ses dirigeants ont tenté de mettre dans le lit du président du Real Madrid (lire ici) et ses commissions occultes versées via Dubaï pour favoriser les transferts de footballeurs (lire ici). Nos documents concernant les propriétaires du groupe démontrent aussi que le foot business s’est laissé infiltrer par les fonds douteux d’un clan d’oligarques aux connexions mafieuses, qui n’a fait qu’appliquer au football les méthodes qui ont fait son succès : prostituées, paradis fiscaux et influence au plus haut niveau.

C’est ainsi que la famille Arif a bâti un empire secret dans les matières premières, la chimie, l'immobilier, l’hôtellerie, le BTP et désormais le foot, qui s’étend du Brésil à la Turquie en passant par les steppes de l’Asie centrale.

Doyen appartient à quatre frères kazakhs naturalisés turcs. On ne sait presque rien des trois premiers (Refik, Rustem et Vakif), qui pilotent le groupe familial depuis Istanbul. Rustem Arif, 67 ans, paraît être le chef et veille sur l’usine chimique kazakhe. « Le chef de la famille est mon oncle Rustem Arif. Dans notre culture, le patriarche est habituellement le membre le plus âgé de la famille », écrit dans un mail confidentiel son neveu Arif Efendi, copatron de Doyen Sports.

Le quatrième frère, Tevfik Arif, 63 ans, est la seule personnalité publique de la famille. Il a été soupçonné d’être le boss d’un réseau qui importait des prostituées mineures en Turquie et a multiplié les projets immobiliers aux États-Unis, en partenariat avec l’actuel président Donald Trump et un repenti de la mafia (lire notre enquête ici).

Tevfik Arif vit désormais à Londres, où il entretient des fréquentations pour le moins éclectiques : lorsque la duchesse britannique Sarah Ferguson a été poursuivie en Turquie, en 2012, pour avoir filmé en secret un orphelinat, c’est le fils de Tevfik qui s’est chargé de faire passer sa lettre d’excuses au premier ministre de l’époque et actuel président turc, Recep Erdogan, qui se trouve être un ami de la famille Arif.

De gauche à droite : l'oligarque russe Musa Bazhaev, Alexander Mashkevitch et Tevfik Arif, lors d'une soirée privée à Bruxelles en 2009. Chacun des trois hommes a un accès direct à un président, respectivement Vladimir Poutine (Russie), Noursoultan Nazarbaïev (Kazakhstan) et Recep Erdogan (Turquie) © EIC De gauche à droite : l'oligarque russe Musa Bazhaev, Alexander Mashkevitch et Tevfik Arif, lors d'une soirée privée à Bruxelles en 2009. Chacun des trois hommes a un accès direct à un président, respectivement Vladimir Poutine (Russie), Noursoultan Nazarbaïev (Kazakhstan) et Recep Erdogan (Turquie) © EIC

Les Arif sont aussi des intimes des milliardaires Alexander Mashkevitch, Alijan Ibragimov et Patokh Chodiev, qui possèdent Eurasian Resources Group (ERG, l'ex-ENRC), le plus gros groupe minier du Kazakhstan. Ce « trio kazakh » (c’est son surnom), plusieurs fois poursuivi pour corruption pour avoir joué les intermédiaires au bénéfice de multinationales comme Airbus, est notamment au cœur du Kazakhgate, cette affaire de pots-de-vin présumés qui éclabousse Nicolas Sarkozy et plusieurs de ses proches (lire nos enquêtes ici et ).

Le trio au grand complet était invité au mariage d’Arif Arif, fils d’un des quatre frères, célébré le 19 septembre 2015 dans le luxueux domaine familial d’Antibes, sur la Côte d’Azur. La cérémonie donne une idée de l’incroyable influence de la famille. Parmi les 115 hôtes présents dans le parc, entre la piscine et les quatre villas, on pouvait croiser le ministre des affaires étrangères kazakh, un général angolais, de nombreux oligarques de l’ex-URSS (dont le président du géant pétrolier russe Lukoil) ou un député russe proche de Vladimir Poutine. Les Arif fréquentent aussi Arik Kislin, gestionnaire des fonds offshore de l’un des principaux gangs de la mafia russe, et investissent dans les mines en Afrique avec le sulfureux Samuel Jonah, l’un des personnages clés du scandale Uramin qui a ruiné Areva. 

Ces fréquentations, tout comme l’existence même du groupe familial, n’auraient jamais dû être ébruitées. Le clan Arif a tout fait pour rester dans l’ombre. Ses actifs sont détenus par un empilement de dizaines de sociétés offshore, de trusts et de prête-noms, tous répartis entre le Panama, l’île de Man, les Pays-Bas, Malte et les îles Vierges britanniques. Ces coquilles peuvent détenir indifféremment des sociétés commerciales et le patrimoine privé de la famille, comme leur demeure à 21 millions à Londres ou leurs deux jets privés, que les frères Arif prêtent à l’occasion à leur chef des sports, Nelio Lucas, lorsqu’il souhaite impressionner les présidents de club de foot.

Cette obsession pour le secret a sans doute une motivation fiscale. Mais les documents Football Leaks montrent que le clan veut à tout prix dissimuler l’origine de sa fortune : une usine chimique kazakhe, dont les frères Arif ont pris le contrôle au milieu des années 1990, peu après l’effondrement de l’URSS, lorsque le président russe Boris Eltsine qualifiait son pays de « plus grand État mafieux du monde ». Une période noire, superbement racontée dans un article du magazine Fortune, pendant laquelle les futurs oligarques se sont appropriés à vil prix les mines et les usines, avec l’appui de politiques corrompus et du crime organisé.

Au Kazakhstan, pays doté d’immenses ressources minières, deux des frères Arif étaient idéalement placés pour participer au festin. Dès la chute du mur de Berlin, Tevfik Arif abandonne son poste de fonctionnaire au ministère du commerce pour se lancer dans le négoce et la transformation des matières premières. Il n’a pas trop de mal à trouver des tuyaux : son frère cadet Refik occupe un poste clé au ministère de l’industrie à Astana, où il est chargé d’orienter les étrangers qui veulent investir dans le secteur des métaux.

Tevfik Arif devient, au début des années 1990, l’« agent sur le terrain » des frères Reuben, deux Indiens aux méthodes sulfureuses, qui se sont approprié la majorité des usines d’aluminium russes et kazakhes. Puis vint l’impitoyable « guerre de l’aluminium », qui a vu les Reuben perdre une majorité de leur empire, après que plusieurs responsables de leurs usines ont eu la gorge tranchée ou reçu une balle dans la tête. C’est peut-être pour cela que Tevfik Arif a fui le Kazakhstan pour la Turquie en 1993. « Une fois que les affaires ont été entremêlées avec le crime organisé (c’est inévitable de nos jours), il a tout laissé tomber », a écrit son fils dans un mail confidentiel obtenu par l’EIC.

Tevfik Arif, les prostituées et l'ex-yacht du père fondateur de la Turquie

Mais son frère Refik est resté. Et la famille a apparemment misé sur les vainqueurs : le fameux « trio kazakh », constitué de Mashkevitch, Ibragimov et Chodiev. Au départ partenaires des Reuben, ils ont réussi à les chasser du Kazakhstan et à récupérer leurs actifs, avec le soutien d’un de leurs amis : le dictateur Noursoultan Nazarbaïev en personne.

Refik Arif est le manager et le financier de la famille. Il blanchit l'argent de l'usine kazakhe de la famille à travers des sociétés offshore immatriculées aux îles Vierges britanniques © EIC Refik Arif est le manager et le financier de la famille. Il blanchit l'argent de l'usine kazakhe de la famille à travers des sociétés offshore immatriculées aux îles Vierges britanniques © EIC
Une fois la guerre terminée, la famille Arif s’est retrouvée fort bien lotie. Elle récupère ACCP, une usine de 5 000 salariés qui est l’un des plus gros producteurs mondiaux de produits chimiques à base de chrome. ACCP, basée à Aktobe, se fournit en minerai de chrome auprès des mines de la région. La principale appartient justement au « trio » composé d’Alexander Mashkevitch et ses deux associés.

Bref, le « trio » est très probablement un fournisseur de l’usine… et le protecteur du clan Arif au Kazakhstan. Alexander Mashkevitch « aide Papa à tenir son business principal », écrit Ayla Arif, la fille de Tevfik. Or, l’usine chimique est justement le business principal de la famille. « C’est un grand ami pour ça », lui répond son frère Arif. Voilà qui tombe bien : dans la kleptocratie qu’est le Kazakhstan, difficile de faire du business sans soutiens au plus haut niveau de l’État.

On ignore si le clan Arif a rémunéré des proches du pouvoir kazakh. Mais cela pourrait expliquer pourquoi ils ont eu si peur lorsque leur patronyme a été cité dans la presse. Les documents Football Leaks démontrent en tout cas leur approche décomplexée de la corruption. En 2014, lorsqu’un cadre de leur division BTP négocie le paiement d’un pot-de-vin de « 30-40 000 dollars » pour faciliter un projet immobilier au Kazakhstan, il en parle à deux membres de la famille, qui ne s’en offusquent pas le moins du monde.

Quoi qu’il en soit, vers la fin des années 1990, Refik, Rustem et Vakif rejoignent leur frère Tevfik à Istanbul. Ils obtiennent à leur tour la nationalité turque et se rebaptisent « Arif » au lieu d’« Arifov ». Une sorte de retour aux sources puisque leur père, issu d’une famille turcophone du sud de la Géorgie, avait été déplacé de force au Kazakhstan lors des grandes déportations ordonnées par Staline pendant la Seconde Guerre mondiale.

Derrière ce départ se cache une opération beaucoup moins avouable. En 2002, Refik Arif, le financier de la famille, crée à Istanbul une société de négoce, dont l’unique objectif est de transférer à l’étranger les immenses bénéfices de l’usine chimique kazakhe ACCP. Rien qu’entre 2004 et 2014, le clan a accumulé 386 millions de dollars de profits sur des comptes détenus par des sociétés-écrans.

Le montage est d’autant plus baroque que les produits d’ACCP sont vendus à des multinationales européennes comme Procter & Gamble et BASF. Pour ne pas les effrayer, les factures sont envoyées par une structure britannique baptisée Networld. Sauf qu’il s’agit d’une société-écran qui n’a pas d’employés. Elle se charge de faire transiter discrètement l’argent vers la société Castello Global, immatriculée aux îles Vierges britanniques, elle-même contrôlée par une fondation baptisée Ravana, appartenant aux quatre frères et sise à Curaçao, paradis fiscal des Antilles néerlandaises. L'une des filiales de Castello, la société maltaise Industry Chemical Holdings, a été spécialement créée pour « fournir les produits d'ACCP à un unique client français majeur ».

Le montage de blanchiment de la famille Arif. Les profits de l'usine chimique kazakhe sont transférés à la société Castello (îles Vierges britanniques), elle-même contrôlée par la fondation familiale Ravana, basée à Curaçao. © EIC Le montage de blanchiment de la famille Arif. Les profits de l'usine chimique kazakhe sont transférés à la société Castello (îles Vierges britanniques), elle-même contrôlée par la fondation familiale Ravana, basée à Curaçao. © EIC

Preuve que ses clients ne se doutent de rien, ACCP a même été choisie en 2014 par la crème des lobbies industriels européens (aéronautique, automobile, acier…) comme l’une des sept firmes chargées de mener la bataille en faveur du trioxide de chrome. Il s’agit de convaincre l’Union européenne de durcir le moins possible la réglementation de ce produit vedette de l’usine des Arif, hautement cancérigène mais très employé pour traiter la carcasse des voitures et des avions.

Tandis que Refik faisait fructifier l’usine kazakhe, Tevfik a lui aussi contribué à la fortune familiale en bâtissant un empire en Turquie. Il contrôle en sous-main la chaîne d’hôtels de luxe Rixos, en partenariat avec un homme d’affaires qui lui sert aussi de prête-nom. Tevfik contrôle également Sembol, un géant turc du BTP qui réalise plus d’un milliard d’euros de chiffre d’affaires annuel. Il se trouve que Sembol a obtenu de juteux marchés au Kazakhstan, dont l’université Nazarbaïev d’Astana, ou encore un centre de congrès personnellement commandé par le chef de l’État.

Tevfik Arif lors d'une soirée privée à Bruxelles en mars 2009. © EIC Tevfik Arif lors d'une soirée privée à Bruxelles en mars 2009. © EIC

Au début des années 2000, Tevfik Arif s’installe aux Etats-Unis, où il fonde une firme immobilière avec un repenti de la mafia, en affaires avec Donald Trump. Un partenariat visé par plusieurs plaintes (lire notre enquête ici).

Mais cela n’est rien à côté du scandale de prostitution qui éclate en Turquie en 2010. Tevfik Arif y est soupçonné d’avoir profané le Savarona, l’ancien yacht de Mustafa Kemal « Ataturk », père fondateur de la république turque et icône nationale. Poursuivi pour proxénétisme impliquant des mineures, il a été acquitté au terme d’une procédure entachée de multiples bizzareries.

D’ailleurs, l’affaire continue à beaucoup inquiéter les Arif. « Tous les documents autres que le jugement ne sont plus accessibles au public », leur écrit l’avocate qu’ils ont embauchée pour veiller sur leur réputation. Elle prévient toutefois que des journalistes pourraient tenter de les obtenir, « ce qui est exactement ce qu’on cherche à éviter ». Manque de chance, le consortium EIC, qui mène le projet Football Leaks, a retrouvé ces documents accablants. 

Le Savarona, ancien yacht du fondateur et premier président de la république turque, Mustafa Kemal, dit Ataturk ("le père des Turcs"). © DR Le Savarona, ancien yacht du fondateur et premier président de la république turque, Mustafa Kemal, dit Ataturk ("le père des Turcs"). © DR

Le 28 septembre 2010, un hélicoptère militaire turc rempli de policiers atterrit sur le pont du Savarona, qui mouille non loin du port d’Antalya. À l’intérieur du navire de 130 mètres, la fête bat son plein. Dans les suites, les enquêteurs trouvent des préservatifs et des pilules contraceptives. Neuf jeunes et jolies Russes de 18 à 23 ans sont arrêtées, ainsi que l’homme qui les a payées et convoyées : Tevfik Arif.

Riches hommes d’affaires, officiels : il y avait du beau linge à bord, dont les trois milliardaires du « trio kazakh », de grands amis des Arif. C’est d’ailleurs l’un d’entre eux, Alexander Mashkevich, qui a loué le yacht pour huit jours moyennant 309 000 dollars, via un homme de main de Tevfik Arif. « Machkevitch a voulu et organisé la fête », indique à l’EIC l’un de ses anciens employés. Selon une agence de presse russe, il y a avait aussi Kanat Saudabayev, ministre des affaires étrangères du Kazakhstan. Plusieurs sources interrogées par l’EIC évoquent également la présence de membres du parti du premier ministre (et actuel président) turc Recep Erdogan. Curieusement, aucune de ces personnalités n’est interpellée, ni même interrogée au cours de l’enquête.

Tevfik Arif est en mauvaise posture. Car le raid du Savarona était le point d’orgue d’une enquête menée depuis plusieurs mois. Les écoutes et les filatures ont établi que Tevfik Arif, que ses troupes appellent le « boss » au téléphone, organisait la venue de prostituées russes et ukrainiennes en Turquie, afin de faciliter ses affaires. Les filles étaient convoyées dans des hôtels Rixos, propriété d’Arif, parfois par son propre chauffeur. Le « boss » y organisait des soirées pour ses partenaires turcs et étrangers. Détail piquant : l’un des « objectifs » de ces agapes était « le transfert de certaines sommes d’argent, dont la qualification n’a pas pu être déterminée », indique le rapport de synthèse de la police.

Les écoutes prouvent que Tevfik Arif payait, qu’il donnait les ordres, et qu’il surveillait la qualité de la marchandise, écartant des filles jugées pas assez jolies. Les photos des élues étaient publiées sur un site internet, pour que ses amis puissent faire leur choix.

Plusieurs de ces prostituées étaient mineures. Il a d’ailleurs fallu augmenter les tarifs de 1000 à 1500 dollars, parce que « les filles de seize ans sont plus difficiles à trouver ». Tevfik Arif en était, semble-t-il, informé. L’un de ses hommes de main a raconté au téléphone avoir parlé au « boss » d’une fille de quinze ans, « qui en aura 16 le 20 de ce mois ». Mais Tevfik Arif est prévenu par un indicateur qu’il est sur écoutes. Du jour au lendemain, le réseau ne fait plus venir de mineures. Il n’y en avait d’ailleurs aucune à bord du Savarona.

Après son arrestation, Tevfik Arif nie les accusations de proxénétisme, affirmant que les filles n’étaient que des « mannequins ». L’un de ses hommes de main ajoute qu’elles participaient aux diners d’affaires « pour décorer la table, comme des fleurs ». Les intéressées ne risquaient pas de parler. « Ne témoignez pas, aucune d’entre vous ! », leur écrit par SMS une certaine Ilona quelques jours après le raid. Curieusement, aucune des filles n’a été entendue par les policiers. Certaines ont fait parvenir par la suite des témoignages écrits via l’ambassade de Russie, où elles assurent qu’il n’a jamais été question de sexe. Au final, malgré les preuves rassemblées par les policiers, Tevfik Arif est acquitté… au motif qu’aucune des « mannequins » n’a reconnu les faits.

Un “jambon gris” aux Pays-Bas pour blanchir l'argent

Arif Efendi et le président turc Recep Tayyip Erdogan © EIC Arif Efendi et le président turc Recep Tayyip Erdogan © EIC
Cette clémence de la police puis des juges pose la question d’une éventuelle intervention politique. En tout cas, le scandale n’a en rien dégradé les excellentes relations entre Tevfik Arif et Recep Erdogan. Sur une photo que nous nous sommes procurée, l’homme fort de Turquie pose avec son fils Arif Arif (notre photo ci-contre). Lorsqu’un richissime membre de la famille royale du Qatar veut investir dans le pays, il fait naturellement appel à la famille pour décrocher un rendez-vous avec Erdogan. Cette fois, la manœuvre échoue, « parce que je n’étais pas présent » à Ankara, s’excuse Tevfik Arif auprès de l’émir.

Les Arif sont par ailleurs en affaires avec Sikti Ayan, un entrepreneur très proche d’Erdogan et soupçonné de lui avoir versé un pot-de-vin de 10 millions de dollars. Le clan Arif et Sikti Ayan sont associés dans un projet de pipeline géant entre le Turkménistan et la Turquie via l’Iran. Le tout avec la bénédiction d’Erdogan, qui n’a pas hésité à signer avec les Iraniens malgré les sanctions américaines. « Pour nous, c’est le deal de notre vie, et c’est la priorité numéro un de mon père », écrit en juillet 2013 Arif Efendi, le fils de Tevfik. 

Pour faciliter les choses, Arif Efendi confie une mission au patron de Doyen Sports, Nelio Lucas : « On est sur le point de faire un truc énorme au Turkménistan. (…) Pour impressionner le président, on doit organiser là-bas un match de gala avec soit le Real Madrid soit le Barça. Il y a des milliards à gagner là-bas. » Nelio lui répond qu’il n’y a pas de souci : « Le président du Real est à Londres aujourd’hui. Je prends l’avion avec lui pour Madrid. (…) C’est simple : 3 millions d’euros minimum, et il faut leur donner une date. » On ignore s’il y a eu un souci d’argent ou de calendrier, mais Cristiano Ronaldo et ses coéquipiers n’ont finalement pas serré la main du président turkmène à Achgabat.

Nelio Lucas, co-patron et figure publique de Doyen Sports, sur le toit des bureaux du groupe à Londres. © Stéphane Lagoutte - Challenges/REA Nelio Lucas, co-patron et figure publique de Doyen Sports, sur le toit des bureaux du groupe à Londres. © Stéphane Lagoutte - Challenges/REA

Si le clan Arif s’est lancé dans le foot, ce n’est pas seulement pour séduire les autocrates d’Asie centrale. En 2010, la famille décide de réinvestir l’immense fortune issue de son usine chimique, logée dans les sociétés offshore contrôlées par Refik Arif. Elle crée alors à Londres un family office, baptisé Doyen Capital. Installée à deux pas de Buckingham Palace, la société est dirigée par Arif Efendi, le fils de Tevfik (il s'appelait auparavant Arif Arif). Une épreuve du feu manifestement destinée à vérifier si l’héritier a l’étoffe de succéder un jour aux anciens.

Mais Doyen n’est qu’une marque, créée pour impressionner les partenaires du groupe. Le bureau de Londres ne possède rien et ne compte qu’une petite trentaine de salariés, chargés de faire du négoce de matières premières et de trouver des opportunités d’investissement. La famille comprend vite que le foot peut se révéler tout aussi rentable que la chimie ou le charbon. D’où la création en 2011 de Doyen Sports, installé dans les mêmes bureaux de Londres et dirigé par l’agent portugais Nelio Lucas (lire nos enquêtes ici et ).

Vu le caractère très médiatique du ballon rond, les Arif ont préféré avancer masqués. Doyen Sports est immatriculée à Malte. La société est contrôlée à 20 % par Lucas, à travers un prête-nom. Le solde appartient à une coquille offshore contrôlée par un neveu des frères Arif, qui sert d’homme de paille à la famille. Le vrai propriétaire est Refik Arif, qui a prêté l’intégralité des fonds (74,6 millions d’euros) et touche les profits sous forme d’intérêts. Puisqu’il n’est pas actionnaire, il n’apparaît nulle part. Imparable.

La galaxie Doyen Sports © Donatien Huet / Mediapart La galaxie Doyen Sports © Donatien Huet / Mediapart

Nelio Lucas doit être le seul « visage de la marque Doyen », insiste auprès de ses communicants le responsable de Doyen à Londres, Arif Efendi. Mais si Lucas et Arif gèrent Doyen Sports au quotidien, ce ne sont en réalité que des employés sous la coupe de Refik et Tevfik Arif, avec pour mission de faire du fric. « Nos jobs dépendent de ma capacité à gérer la relation avec mon père et mon oncle », écrit Arif Efendi dans un mail à Nelio Lucas. « Ils me prennent la tête tous les jours », se plaint même Arif junior.

En janvier 2015, Nelio Lucas en a marre, lui aussi, de la tutelle du clan. Il faut dire qu’en plus, l’heure est grave : la FIFA vient d’annoncer l’interdiction prochaine du commerce de parts de footballeur, qui représente l’essentiel du business de Doyen Sports. Lucas tente de convaincre les Arif de vendre. Ils refusent, et on les comprend : malgré l’interdiction, la simple revente du stock de footballeurs doit rapporter 30 millions d’euros de profits. Lucas envisage de démissionner, mais rentre dans le rang. Six mois plus tard, il est violemment recadré par une lettre au vitriol de Refik Arif, qui lui ordonne de faire rentrer l’argent au plus vite. Une humiliation.

Le clan décide de se cacher davantage encore. À partir de novembre 2013, peu après que Bloomberg a publié le nom de Tevfik Arif, la famille décide de délocaliser son antenne de Londres. Doyen Capital, vitrine européenne de la « marque » des frères Arif, a été placée en liquidation le 26 août dernier. Son site web a été fermé. Les équipes ont été délocalisées à Dubaï, dans un pays discret et fiscalement avantageux. Nelio Lucas s’inquiète : les Arif vont-ils continuer à payer le loyer du bureau de Londres, devenu bien trop grand pour la petite équipe de Doyen Sports ?

Refik Arif a un problème bien plus important à régler : la structure offshore qui récolte les profits de l’usine chimique kazakhe ACCP est menacée. Avec le durcissement de la lutte antiblanchiment, les banques « deviennent de plus en plus opposées à l’usage de sociétés basées dans les paradis fiscaux », écrit son conseiller financier. À tel point qu’un établissement vient de clôturer brutalement l’un des comptes. Pire encore, les multinationales clientes d’ACCP risquent de découvrir qu’elles achètent ses produits aux îles Vierges britanniques, ce qui aurait « un effet dramatique sur les ventes ».

La nouvelle structure offshore de la famille Arif aux Pays-Bas. Elle est conçue pour cacher les profits de l'usine kazakhe ACCP. © EIC La nouvelle structure offshore de la famille Arif aux Pays-Bas. Elle est conçue pour cacher les profits de l'usine kazakhe ACCP. © EIC

Il est urgent de réagir. Cette fois, le clan a choisi les Pays-Bas, un pays européen au-dessus de tout soupçon. Le nouveau montage est un bijou d’architecture offshore à la sauce batave, incompréhensible à souhait. L’usine appartient désormais à un entrelacs de sociétés immatriculées à Amsterdam, toutes détenues par des prête-noms. Les frères Arif n’apparaissent plus nulle part comme propriétaires : ils ne font que prêter de l’argent et toucher des intérêts.

Au bout du compte, tout a été fait pour assombrir encore leur plus grand secret : celui de cette usine kazakhe, de ses millions offshore, et de ses mystérieux protecteurs capables de « ruiner » la famille du jour au lendemain. Personne ne devait savoir que c’est cet argent-là qui irrigue le football, ses stars, ses paillettes et ses grand-messes télévisées. Il ne faudrait tout de même pas gâcher le spectacle.

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Douze journaux européens regroupés au sein du nouveau réseau de médias European Investigative Collaborations (EIC), dont Mediapart est l’un des membres fondateurs, révèlent à partir du vendredi 2 décembre l’opération Football Leaks, la plus grande fuite de l’histoire du sport.

Obtenus par l’hebdomadaire allemand Der Spiegel et analysés par tous les journaux membres de l’EIC, 18,6 millions de documents – soit un volume de 1 900 gigaoctets – offrent une plongée spectaculaire dans les secrets de l’industrie du football. Fraude et évasion fiscales, réseaux de prostitution, connexions mafieuses, exploitation de joueurs mineurs… Football Leaks documente de manière inédite la face noire du sport le plus populaire d’Europe.

Soixante journalistes, associés à huit informaticiens qui ont développé des logiciels spéciaux pour l’opération, ont enquêté pendant plus de six mois. Les publications d’intérêt public de Football Leaks, qui reposent sur des documents authentiques et de nombreux témoignages, s’étaleront de façon simultanée pendant trois semaines.

Outre Mediapart, le projet Football Leaks rassemble Der Spiegel (Allemagne), The Sunday Times (Royaume-Uni), Expresso (Portugal), El Mundo (Espagne), L’Espresso (Italie), Le Soir (Belgique), NRC Handelsblad (Pays-Bas), Politiken (Danemark), Falter (Autriche), Newsweek Serbia (Serbie) et The Black Sea, un média en ligne créé par le Centre roumain pour le journalisme d’investigation, qui couvre l’Europe de l’Est et l’Asie centrale.

Cet article a été mis à jour le 19 décembre pour préciser les liens entre la société de négoce des Arif et une grande entreprise française.

Les membres de la famille Arif n'ont pas donné suite à nos questions. Contacté par l'EIC, Nelio Lucas a refusé de nous répondre. Il l'a fait au moyen d'une lettre rédigée par Harbottle & Lewis, le cabinet d'avocats londonien de Doyen Sports. Les avocats écrivent que leur client « se réserve le droit de vous poursuivre » en justice si jamais nous persistions à publier.

Les avocats allemands de Doyen Sports ont également fait parvenir un courrier à l'EIC en réponse à nos questions adressées à Nelio Lucas et Arif Efendi : « Une large partie de vos questions reposent sur des hypothèses fausses et constituent une atteinte au droit des personnes mises en cause. Surtout, vos questions reposent manifestement sur des informations qui (comme vous l'a fait savoir, le 14 décembre, Hartbottle & Lewis LLP) visent à nuire à nos mandants et qui ont été récupérées de manière gravement délictueuse. »