Le militant sénégalais Fadel Barro: «Il fallait que ça explose»

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Dix jours après les émeutes qui ont fait au moins onze morts (selon Amnesty International), le militant Fadel Barro revient sur ce qui a poussé les Sénégalais dans la rue et tire le bilan de dix années de lutte des jeunesses africaines contre les tentations autocratiques de leurs dirigeants.

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Dakar (Sénégal).– Fadel Barro a fait irruption dans le paysage politique sénégalais en 2011, aux côtés d’amis rappeurs, étudiants ou journalistes. Une irruption fracassante et, pour beaucoup de jeunes du continent, réjouissante : réunis dans le collectif « Y’en a marre », identifiables à leurs T-shirts noirs et à leurs bonnets noir et blanc portés à la façon d’Amilcar Cabral (charismatique leader indépendantiste de Guinée-Bissau), Fadel Barro et ses collègues ont porté haut la contestation contre le président Abdoulaye Wade et inventé une nouvelle manière de militer – jeune, créative, sans concessions.

Dix ans plus tard, Fadel Barro a passé le relais à une nouvelle génération de « Y’en a marristes » – il a quitté le bureau du mouvement en 2019 et travaille désormais comme coordonnateur régional de la Plateforme de protection des lanceurs d’alerte en Afrique (PPLAAF). Mais il n’a jamais cessé de manifester et de mobiliser autour des questions de justice sociale, de démocratie ou de lutte contre les inégalités. Il analyse pour Mediapart ces quatre jours de soulèvement qui ont secoué le Sénégal.

Comment qualifier ce qui s’est passé du 3 au 8 mars derniers : manifestations, émeutes, insurrection… ?

Fadel Barro : Ce qui s’est passé, c’est l’éclatement de longues frustrations et de désespoirs liés à d’absence de débouchés et d’horizons dans l’espace politique sénégalais. C’est ce qui a éclaté ce jour là.

La coalition d’opposition, le Mouvement de défense de la démocratie (M2D), a suspendu ses appels à manifester et le calme est revenu dans le pays. Cette éruption de colère pourrait-elle se reproduire ?

Si on ne règle pas ces questions, elles vont revenir un jour. En réalité, ces violences étaient l’énième répétition de quelque chose que les Sénégalais expriment depuis le début des années 2000, et qui n’a pas été résolu : le constat d’impunité de qui sont au pouvoir, le constat de répression pour les opposants, et le constat d’une restriction de l’espace civique et démocratique.

Il faut mettre ces événements dans la perspective d’un autre grand soulèvement : celui du 23 juin 2011, quand mon organisation, « Y’en a marre », a mobilisé les Sénégalais pour empêcher un projet de réforme constitutionnelle porté par le président Abdoulaye Wade, que l’on soupçonnait de vouloir faire un troisième mandat à la tête du pays.

Macky Sall a été élu en 2012 dans ce contexte de contestation et de révolte contre le président Wade, et tout ce qu’il symbolisait en termes de train de vie dispendieux de l’État et d’absence de priorité donnée aux investissements dans le pays. Mais il a très vite trahi ses engagements.

Il a cru qu’il était l’homme fort et qu’il pouvait tout se permettre. En 2014, il a commencé à vouloir changer la constitution – alors qu’il avait promis aux Sénégalais de passer le mandat présidentiel à cinq ans, il a finalement choisi de faire quand même ses sept ans.

Il a mis Karim Wade, l’un de ses principaux opposants, en prison. Il a mis le député et maire de Dakar, Khalifa Sall, en prison. [Karim Wade a été condamné en 2015 à six ans de prison ferme pour « enrichissement illicite », puis gracié en juin 2016. Khalifa Sall a été condamné en 2018 à cinq ans de prison pour détournement de deniers publics. Leurs partisans estiment que le président Sall a instrumentalisé la justice afin de se débarrasser d’opposants – ndlr.] Nous avons alerté à travers le slogan « Lu Eup Turu » : « Trop c’est trop ». Il n’a pas compris le message.

La conséquence, c’est que deux grands partis sénégalais [le Parti démocratique sénégalais de Karim Wade et le Parti socialiste de Khalifa Sall] ont été privés de leurs candidats et ne pouvaient plus se présenter aux élections – sans compter le passage d’une loi sur le parrainage électoral, qui, lui, a aussi permis de barrer la route à nombre d’autres candidats.

À la fin, il ne restait dans l’espace public comme opposant que Ousmane Sonko et son parti Patriotes du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (Pastef), arrivé troisième aux dernières élections.

Alors, quand le 4 mars, il a voulu mettre Ousmane Sonko en prison – quelle que soit la pertinence ou la véracité des faits qui lui sont reprochés [Ousmane Sonko est l’objet d’une plainte pour viols – ndlr] –, les Sénégalais ne pouvaient y voir qu’une énième instrumentalisation de la justice pour faire taire le seul candidat, le seul opposant qui restait. Macky Sall nous a condamnés à choisir entre Sonko et lui.

Mais la mobilisation semble avoir été plus large que les seuls partisans d’Ousmane Sonko. Qui est descendu dans la rue ?

Dans la rue, il y avait tous les Sénégalais : les khalifistes [partisans de Khalifa Sall], les partisans de Sonko, les mouvements citoyens dont « Y’en a marre », les étudiants, les chômeurs, les activistes des mouvements citoyens, tous ceux qui n’ont plus envie de voir cette justice à la solde du pouvoir, tous ceux qui ont leur candidat recalé… Même la société civile classique, qui est traditionnellement neutre, a exigé la libération de tous les détenus politiques et a demandé que justice soit faite mais de manière indépendante.

C’était l’expression d’un rejet de la politique de Macky Sall par toutes les franges de la population. Et en particulier, c’est un rejet de sa politique économique qui privilégie des investissements spectaculaires, comme le TER ou sa nouvelle capitale Diamniadio, pour lesquels on dépense énormément d’argent mais qui n’ont pas réglé les problèmes des gens. Le projet de TER n’a pas réglé les questions de mobilité urbaine : on a beau mettre 1000 milliards de francs CFA, on voit toujours des Sénégalaises, leur enfant accroché dans le dos, qui essaient de monter dans les bus bondés (les « cars rapides » de Dakar), dans des conditions extrêmes.

Les Sénégalais n’ont pas senti ces investissements, ils ont le sentiment qu’ils ne favorisent que les multinationales et les privilégiés, pas les gens lambda. Macky Sall a fermé l’espace de respiration démocratique, et en même temps les gens s’étouffent sur le plan économique. À partir de là, tout pouvait arriver. Si l’on ajoute à tout cela le contexte de Covid-19 et le couvre-feu, qui a fait perdre leur emploi à tous les jeunes employés des métiers de la nuit (les boîtes de nuit, les bars, les restaurants, etc.)… Il fallait que ça explose. Et de fait, toutes ces frustrations accumulées ont explosé dans l’espace public de manière très violente.

L’élément déclencheur de l’arrestation d’Ousmane Sonko, et donc des manifestations, est une enquête sur une accusation de viol – que ses partisans ont rapidement qualifiée de « complot ». Certaines féministes sénégalaises regrettent que l’opposant ne se soit jamais exprimé sur ces faits, et déplorent le traitement réservé à la jeune femme qui a déposé plainte, Adji Sarr – décrédibilisée par une partie de la presse et du mouvement social. Quelle est votre position, et celle des mouvements dits citoyens sur cette question ?

Nous y sommes très sensibles. Les gens sont allés trop vite en besogne en pensant que cette mobilisation visait à empêcher la justice de faire son travail [dans le cadre de l’enquête pour viols]. Ce n’est pas vrai. Ousmane Sonko a été accusé de viol, il ne voulait pas répondre, il a été convoqué, il s’est mis en route pour se rendre à sa convocation, et c’est là qu’il a été arrêté pour « trouble à l’ordre public et appel à l’insurrection ». C’est le pouvoir qui a politisé ce dossier.

Cette réaction ne visait pas à empêcher la justice de faire son travail sur un dossier qui, à ce stade, reste privé. Moi, je ne sais pas ce qui s’est passé à Sweet Beauté [le salon de massage où travaillait la jeune femme qui a déposé plainte]. C’est à la justice de l’établir et je pense que les gens vont continuer à se mobiliser pour que la justice éclaire ce dossier.

Parmi les mots d’ordre des manifestants, on a entendu « Auchan dégage » et « France dégage ». Au-delà du slogan, que voulaient-ils dire exactement ?

Il y a eu beaucoup de confusion là-dessus. Pour le comprendre, il faut remonter aux années 2000 et à la négociation de l’Accord de partenariat économique (APE) entre l’Union européenne et les pays d’Afrique de l’Ouest. Le président d’alors, Abdoulaye Wade, s’y était opposé, estimant que cela allait tuer l’entreprise sénégalaise. Macky Sall l’a finalement signé en 2016 et la première entreprise à s’installer, la plus visible, c’était Auchan. Des activistes ont commencé à se mobiliser pour dire qu’Auchan allait tuer les petits emplois.

Mais pourquoi Auchan et pas Carrefour ou Casino, présents également à Dakar ?

Parce que Carrefour ou Casino sont restés cantonnés aux quartiers favorisés. Auchan est la seule multinationale qui s’est installée à Keur Mbaye Fall, à Guédiawaye ou à Pikine, dans les quartiers difficiles. Au début, c’était nouveau, les jeunes allaient voir, faire des selfies… Et puis ils se sont rendu compte qu’Auchan vendait le même petit poisson fumé vendu par les mamans sur leurs étals, et ils ont compris que cela allait concurrencer le petit commerce local.

La mobilisation qui a suivi, réunissant à la fois des activistes et des syndicats de commerçants, a été largement ignorée – à la fois par l’État et une grande partie des Sénégalais. Ça a radicalisé certains qui sont passés de « Auchan dégage » à « France dégage ».

C’est comme ça qu’il faut comprendre les attaques de magasins Auchan qui ont eu lieu durant les manifestations : quand ça a explosé, ils s’en sont pris à tous ceux dont ils estimaient qu’ils étouffaient leur économie. Je ne justifie pas la violence : personnellement je suis foncièrement non violent. Les manifestations contre Wade en 2011 s’étaient faites sans casser une boutique. Mais j’avais prévenu : après « Y’en a marre », si les problèmes ne sont pas résolus, ce sera pire !

Quel rôle a joué la pandémie de Covid-19 dans les manifestations ?

Cela a été un accélérateur. Au début du premier couvre-feu, l’année dernière, quand on a imposé un état d’urgence à cause de la première vague, les policiers ont réprimé violemment les récalcitrants. On a vu des images de policiers tabasser des jeunes juste parce qu’ils étaient dehors – alors qu’ici au Sénégal, on vit dehors ! Les quartiers qui ont résisté à ce confinement comme la Médina ont été réprimés violemment : on n’a pas cherché à comprendre, ni à expliquer. Pour les jeunes, les manifestations de début mars étaient un peu leur revanche aussi vis-à-vis de tous ces policiers qui les avaient brimés.

En 2012, « Y’en a marre » avait été précurseur parmi les mouvements dits « citoyens » africains, en réussissant à faire échec à une nouvelle candidature d’Abdoulaye Wade. Il a inspiré la création d’autres organisations, comme le Balai citoyen au Burkina Faso, ou Filimbi et la Lucha en RDC. Mais depuis quelques années, on a l’impression que les alternances politiques pour lesquelles ces organisations se sont battues retombent dans les mêmes travers que leurs prédécesseurs : on s’aperçoit que Macky Sall n’est pas la panacée, pas plus que Félix Tshisekedi en RDC. Est-ce un constat d’échec pour ces mouvements ?

Le thème de notre dernière Université populaire de l’engagement citoyen (qui regroupait des collectifs militants de tout le continent), en 2020, était : « Poussées autocratiques : l’action citoyenne en question ». C’était presque prémonitoire ! On s’est rendu compte que malgré toutes nos luttes, il y a une poussée autocratique dans tous nos pays. Les mouvements citoyens sont conscients qu’il faut repenser et interroger leur action.

Mais même si on n’a pas parachevé le combat, nous croyons que ces poussées autocratiques démontrent plus que jamais l’importance d’avoir des mouvements citoyens. Au Sénégal, ces dernières semaines, « Y’en a marre » a permis de transformer ce qui aurait pu être des violences entre deux acteurs politiques en lieu d’expression plus large des préoccupations des gens. Ce qui aurait pu juste être une bataille entre l’APR [l’Alliance pour la république, parti du chef de l’État Macky Sall] et le Pastef, YEAM a contribué à en faire une question nationale qui répond à des préoccupations nationales.

À sa libération, Ousmane Sonko a réservé sa première visite à « Y’en a marre », qui a accepté de le recevoir. L’opposant ne cache pas ses proximités avec des collectifs comme le vôtre. C’était un peu la position de Macky Sall en 2012, opposant à Wade, figure du changement, entretenant de bonnes relations avec les collectifs citoyens, qui a fini par trahir ses promesses. Qu’est-ce qui vous fait penser que Sonko ne vous décevra pas de la même façon ?

Nous avions reçu Macky Sall à l’époque. Il avait cru que l’on travaillait pour lui. Quand il a pris le pouvoir, il s’est rendu compte qu’en réalité, on n’avait jamais travaillé pour lui. On a continué à jouer notre rôle. Aujourd’hui, Sonko vient nous voir. S’il arrivait demain au pouvoir, il se rendrait compte que « Y’en a marre » continuerait à jouer son rôle. C’est d’ailleurs ce qu’on lui a dit quand il est venu nous voir. Les hommes politiques peuvent changer de poste, de position, mais « Y’en a marre » reste et ne changera pas son fusil d’épaule.

Est-ce que cela ne démontre pas que les mouvements citoyens se sont trop concentrés sur « l’alternance », se focalisant sur le fait de changer l’identité des dirigeants, plutôt que de changer plus profondément le système politique qui les produisait ?

Il est temps pour la jeunesse africaine de passer à une autre étape. Ça ne veut pas dire qu’il faut détruire les instruments – Lucha, Filimbi ou le Balai citoyen : ce sont des instruments utiles pour le pays. Mais il est temps pour les jeunes de passer à une étape de renouvellement de l’offre et du personnel politique africain.

Comment fait-on ?

C’est un engagement. Et peut-être que ce sera d’ailleurs mon prochain engagement.

Sur le papier, Ousmane Sonko était déjà une forme de renouvellement : plus jeune, avec un profil de fonctionnaire, qui a été à sa manière lanceur d’alerte (ancien inspecteur du fisc, il a été radié de la fonction publique après avoir dénoncé des affaires de corruption). Qu’est-ce qui prémunit Ousmane Sonko, et qu’est-ce qui vous prémunit, si vous vous lancez en politique, de prendre le même chemin que ceux que vous dénoncez aujourd’hui ?

Les structures que nous proposons. Quelle est la démocratie au sein des partis politiques sénégalais aujourd’hui, y compris au Pastef ? Dans la structure de son mouvement, on ne voit pas qui pourra prendre la succession de Sonko un jour : le pouvoir est très personnalisé, comme c’est le cas aussi au PDS, qui a éclaté lorsque Karim Wade a été écarté.

Au Sénégal comme ailleurs, on n’a pas construit de structures qui portent l’alternative, or l’alternative viendra des structures, pas des personnes. Les gens attendent des messies. Mais il n’y a pas de messie. Tous ceux qui prétendent être des messies vont décevoir les gens.

Aujourd’hui, il faut construire des plateformes, des structures assez fortes, où les compétences du pays s’expriment, se contredisent pour faire respirer la démocratie.