Russie - Etats-Unis: «La realpolitik a totalement repris ses droits»

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L’arrivée au pouvoir de Donald Trump avait suscité de vifs espoirs à Moscou. L’enthousiasme est retombé et les points de friction demeurent. Interview de l’universitaire Jean-Robert Raviot, spécialiste de la Russie, sur ce face-à-face des deux puissances.

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Depuis l’élection de Donald Trump, l’euphorie des premiers moments est retombée à Moscou. À Washington, l’équipe du milliardaire américain souffle alternativement le chaud et froid, au gré des impulsions du président, empêtré dans les enquêtes sur une possible ingérence russe lors de la campagne électorale.

Les deux présidents ne se sont toujours pas rencontrés en tête-à-tête, ce qui se produira sans doute à Hambourg, lors du sommet du G20 prévu les 8 et 9 juillet prochains. En attendant, ils échangent de temps à autre des coups de fil, sans qu’aucune initiative sur un possible rapprochement n’ait été annoncée.

 « Nous avions de la sympathie pour M. Trump parce qu’il s’est engagé publiquement à rétablir les relations russo-américaines », rappelle Vladimir Poutine dans le documentaire en quatre parties d’Oliver Stone, The Putin Interviews, diffusé du 12 au 15 juin sur la chaîne américaine Showtime. « Évidemment, nous devons nous pencher du point de vue pratique sur le développement ultérieur des relations bilatérales entre les deux pays. Il [Trump – ndlr] a évoqué le rétablissement des relations économiques et la lutte conjointe contre le terrorisme. Est-ce que c’est une mauvaise idée ? » ajoute-t-il.

Sur un mur de Vilnius en Lituanie, une fresque sur Vladimir Poutine et Donald Trump. © Ints Kalnins. Reuters Sur un mur de Vilnius en Lituanie, une fresque sur Vladimir Poutine et Donald Trump. © Ints Kalnins. Reuters

Ce jeudi 15 juin, répondant à une question venant des États-Unis lors de la 15e Ligne directe (la séance annuelle de questions et réponses, qui a duré près de cinq heures, retransmise en direct par tous les médias officiels), le président russe a répété que « les Russes ne considèrent pas les États-Unis comme un ennemi », fustigeant la « russophobie » qui, selon lui, s’est emparée des élites américaines.

Malgré ces paroles agréables, les points de friction et les dossiers non résolus – à commencer par la Syrie – sont nombreux. Auteur de plusieurs ouvrages sur la Russie et professeur à l’université de Paris-Nanterre, Jean-Robert Raviot a publié à l’automne dernier, avant l’élection de Donald Trump, un ouvrage collectif intitulé Russie : vers une nouvelle guerre froide ? (La Documentation française, « Doc’en poche », 2016). Il décrypte pour Mediapart les relations actuelles entre Moscou et Washington.

 

Jean-Robert Raviot Jean-Robert Raviot
Mediapart : Comment définiriez-vous aujourd’hui la relation Russie-États-Unis ? Est-ce que l’élection de Donald Trump a vraiment changé la donne ?

Jean-Robert Raviot : Il faut distinguer l’ordre des capacités et celui des intentions. Dans l’ordre des capacités, rien ne bouge et rien ne bougera. L'arrivée au pouvoir de Trump ne change rien, fondamentalement : ni le face-à-face dans l’océan glacial Arctique, ni le nombre de missiles de part et d’autre, ni l’existence de l’OTAN. Au sens classique du terme, la Russie reste le principal ennemi des États-Unis, et inversement. Dans l’ordre des intentions en revanche, les choses pourraient évoluer. Apparemment, Poutine et Trump ont des convergences idéologiques. Ils sont sur une même ligne conservatrice et souverainiste. Mais les intérêts vont entrer en conflit, c’est évident. Il est naïf de penser qu’il va y avoir la fin des hostilités. Nous le voyons déjà au Moyen-Orient.

Juste après son élection, Trump évoquait la formation d’une coalition élargie contre l’islamisme. On en est loin aujourd’hui. Le 6 avril dernier, il y a eu des frappes américaines contre la base aérienne syrienne de Shayrat, en représailles de l’attaque chimique de Khan Cheikhoun, dans le nord-ouest du pays. Et le 19 mai dernier, la coalition menée par les États-Unis a bombardé un convoi lié au régime syrien, près de la frontière jordanienne. La Russie a condamné cela comme « inacceptable ».

En Syrie, je ne vois pas très bien comment les Américains et les Russes pourraient se mettre d’accord, à part sur le fait qu’il faut « liquider le terrorisme islamiste », ce qui relève de la rhétorique et ne témoigne pas d’une convergence stratégique. Car, enfin, est-ce que Washington pourrait changer d’allié, abandonner l’Arabie saoudite et le Golfe persique ? Non. Sur ce point, Trump a tenu un langage qu’il a rapidement désavoué, quelques semaines plus tard… Personne ne sait s’il sait lui-même ce qu’il veut vraiment faire. Toute nouvelle coalition devrait impliquer une répartition précise des rôles respectifs sur les terrains irakien et syrien. Or, des obstacles de fond s’opposent à la mise en œuvre d’une réelle alliance stratégique russo-américaine au Moyen-Orient.

Lesquels ?

Moscou et Washington ont une vision géopolitique très différente de la région. Au nom de la stabilité, la Russie défend les États souverains dans leurs frontières et les dirigeants en place. Au nom de valeurs finalement assez peu fixes – le « commerce du changement de régime », pour reprendre les termes de Sergueï Lavrov, le chef de la diplomatie russe –, les États-Unis souhaitent, sous des habillages divers et fluctuants, remodeler la région, revoir les frontières, restructurer les États et procéder à ce que Moscou considère comme des « jeux dangereux ». Surtout, je le répète, Washington et Moscou s’appuient sur des alliés qui, au Moyen-Orient, sont des ennemis irréductibles : l’Arabie saoudite d’un côté, l’Iran de l’autre. Deux États qui sont des puissances militaires conséquentes et qui se font face dans le Golfe arabo-persique. Ajoutons ici le jeu complexe qui associe d’autres puissances telles que la Turquie, Israël – une puissance nucléaire tout de même –, l’Égypte.

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