L’armée irakienne chasse les forces kurdes de Kirkouk

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Quasiment sans combats, le gouvernement irakien a repris le contrôle de la ville pétrolière de Kirkouk, aux mains des peshmergas kurdes depuis 2014. Il a bénéficié de divisions internes aux Kurdes et de l’absence d’implication des États-Unis.

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Il aura fallu à peine une quinzaine d’heures, lundi 16 octobre 2017, aux forces gouvernementales irakiennes pour reprendre le contrôle de la ville de Kirkouk, qui était entre les mains des Kurdes depuis 2014. Et d’enfoncer ainsi un clou supplémentaire dans le cercueil du référendum d’indépendance du Kurdistan irakien du 25 septembre dernier. Cette conséquence n’était pas inéluctable ; elle était néanmoins prévisible au regard de l’intransigeance des deux parties, de l’absence d’implication américaine et des propres divisions entre factions kurdes.

Pour comprendre ce qui s’est joué ces derniers jours, il est nécessaire de revenir un quart de siècle en arrière, au lendemain de la guerre du Golfe de 1991. Lorsque les États-Unis, à la tête d’une vaste coalition, libèrent le Koweït, qui avait été envahi par les Irakiens, ils choisissent de ne pas faire tomber Saddam Hussein. Ce dernier se venge sur les populations kurdes du nord du pays, contre lesquelles il menait déjà une campagne « génocidaire » depuis plusieurs années. Pour les protéger, les Nations unies établissent une « zone de non-survol » au-dessus des provinces kurdes, leur permettant de développer un embryon d’autonomie au sein de l’Irak.

Quand les Américains envahissent le pays en 2003 et se débarrassent de Saddam Hussein, les Kurdes, en tant qu’opposants de longue date, occupent une place de choix dans les nouvelles institutions. Ils obtiennent une relative autonomie de leurs trois provinces au sein d’un gouvernement fédéral. À partir de 2006, quand les tensions entre majorité chiite et minorité sunnite basculent dans la guerre civile sous le regard impuissant des États-Unis, le Kurdistan irakien devient, par contraste, un havre de paix et de relative prospérité. Une épine subsiste toutefois. La ville et la province de Kirkouk, riche en champs pétrolifères, sont disputées. Les Kurdes (majoritaires dans la ville mais pas dans la région) voudraient en faire la quatrième province qu’ils gèrent, mais Bagdad ne veut pas. Pour régler la question, un référendum est prévu en 2007, mais il ne se tiendra jamais.

Un soldat des forces irakiennes descend le drapeau kurde à Kirkouk, le 16 octobre 2017 © Reuters Un soldat des forces irakiennes descend le drapeau kurde à Kirkouk, le 16 octobre 2017 © Reuters

Quand, en 2014, les forces de l’État islamique capturent de vastes pans du territoire irakien, notamment les villes toutes proches de Mossoul et de Tikrit, l’armée nationale abandonne la ville de Kirkouk. Venues défendre la cité, les milices kurdes, les peshmergas, s’y installent et deviennent, de facto, les maîtres de la région. Pendant trois ans (2014-2017), la priorité est à la lutte contre Daech et les Kurdes se battent aux côtés de l’armée nationale irakienne, des milices chiites (soutenues par l’Iran) et des conseillers américains.

En juin 2017, alors que l’État islamique reflue et que la fin de sa mainmise territoriale approche, le président de la région autonome du Kurdistan irakien, Massoud Barzani, annonce la tenue d’un référendum d’indépendance afin de relancer le vieux rêve des Kurdes de posséder leur propre État. Tout le monde lui déconseille ce geste (États-Unis, Union européenne, Irak, Turquie, Iran), mais il maintient sa décision et décide également de faire participer au scrutin les habitants de Kirkouk, ce qui est une provocation supplémentaire pour Bagdad. Même si, au sein du Kurdistan, certains estiment qu’il ne faut pas se précipiter et ne pas braquer voisins et alliés, le résultat du vote est une majorité écrasante en faveur de l’indépendance (93 % des voix avec 72 % de participation).

Barzani tente alors de rassurer tout le monde en expliquant que l’indépendance n’est pas pour demain, mais le gouvernement central, de même que la Turquie et l’Iran, commence à prendre des mesures de rétorsion, toutefois limitées (suspension des vols aériens, contrôles aux frontières). Mais Kirkouk reste un point d’abcès sensible. Outre le fait que Bagdad n’envisage pas de céder une quatrième province aux Kurdes, outre le fait que sa population est multi-ethnique (y vivent des Kurdes, mais aussi des Arabes sunnites, ainsi que des Turkmènes), l’enjeu du pétrole est crucial. La région héberge environ 10 % des réserves nationales, et leur exploitation par les Kurdes pour leur propre compte est ce qui permet au Kurdistan de survivre.

Au lendemain du référendum, le Parlement irakien avait voté une résolution imposant au premier ministre Haïder al-Abadi de reprendre immédiatement le contrôle de Kirkouk. Ce dernier a pris son temps, notamment parce que l’armée irakienne était encore occupée à combattre les dernières poches de résistance de l’État islamique. Dans le même temps, « Massoud Barzani a continué de se montrer inflexible, estimant avoir été renforcé par le résultat du scrutin, selon un spécialiste du Kurdistan qui le connaît bien. Il a refusé toute négociation sur un arrangement à propos de Kirkouk»

Quand les forces gouvernementales, appuyées par des milices chiites, ont commencé à approcher de Kirkouk le 14 octobre, Barzani a promis que les peshmergas allaient résister. Il n’en a rien été. En quelques heures, dans la journée et la nuit du 17 octobre, l’armée nationale a pénétré dans la ville avec un minimum de combats (un affrontement aurait toutefois fait une trentaine de morts dans les deux camps) et a pu décrocher symboliquement le drapeau kurde qui flottait sur le siège du gouvernorat local.

La reprise de Kirkouk par les forces armées irakiennes © New York Times

Immédiatement, un certain nombre de Kurdes et leurs soutiens internationaux ont dénoncé la main de l’Iran derrière cette reprise de Kirkouk, sur la foi de la participation de milices chiites, en partie financées par Téhéran, à cette opération. Mais la réalité est plus prosaïque, et elle souligne les divisions au sein même du camp kurde. Kirkouk était contrôlée depuis trois ans par des peshmergas obéissant aux deux grands partis politiques kurdes : le PDK de Massoud Barzani et l’UPK de la famille rivale des Talabani. Ils avaient fait front commun jusqu’ici, même s’il était de notoriété publique que l’UPK était réticente à l’égard du référendum d’indépendance.

Or, selon de nombreuses sources, le gouvernement irakien est parvenu à passer un accord avec l’UPK ces derniers jours, et ses peshmergas se sont retirés du sud de Kirkouk, laissant les forces gouvernementales pénétrer aisément dans la ville. Le restant des peshmergas du PDK, après quelques escarmouches, a également abandonné rapidement ses positions, rejoignant la longue cohorte de véhicules fuyant la cité pour retourner dans les deux grandes villes du Kurdistan, Erbil et Souleimaniye.

Aujourd’hui, la plupart des analystes estiment que Barzani a surjoué sa position et que son pari indépendantiste est en train de se retourner contre lui. Ses opposants au Kurdistan dénonçaient depuis le début une tentative de s’imposer politiquement afin de masquer sa gouvernance défaillante et la corruption qui l’entoure, en appuyant sur la fibre nationaliste. « Barzani a peut-être commis une erreur de calcul historique en allant de l’avant avec ce référendum, contre l’objection de toutes les parties importantes », avance Jost Hiltermann, de l’International Crisis Group.

« Barzani a eu plein d’occasions de négocier un retrait partiel de Kirkouk, juge pour sa part le spécialiste du Kurdistan. Mais au lieu de discuter avec Bagdad, il a adopté une position intransigeante, ce qui, en retour, a fait monter la pression contre lui à Bagdad et parmi les Arabes irakiens attachés à l’unité de leur pays. Au bout du compte, cette déroute à Kirkouk lui a fait perdre plus de terrain que s’il avait négocié un retrait partiel dont Bagdad aurait pu s’accommoder. »

Le gouvernement central, en particulier le premier ministre al-Abadi, va sortir renforcé : après avoir quasiment éliminé l’État islamique, qui n’est plus présent que dans quelques bourgades frontalières de la Syrie, il a repris Kirkouk, qui avait été abandonné aux Kurdes en 2014. L’opposition entre PDK et UPK, qui s’était assoupie ces dernières années, risque de repartir de plus belle, laissant craindre le retour d’affrontements armés entre milices, comme il y en avait dans les années 1990.

Reste, dans cette équation toujours complexe, le rôle des États-Unis. Washington s’est tenu à l’écart de l’affrontement entre Bagdad et le Kurdistan, alors même que les deux camps se sont faits face avec des armements directement fournis par l’Oncle Sam. Donald Trump a explicitement répété lors d’une conférence de presse lundi 16 octobre que « [les États-Unis] ne pren[nent] pas position ». L’ambassade américaine en Irak a néanmoins encouragé « l’affirmation pacifique de l’autorité de Bagdad sur les zones disputées, conformément à la Constitution. »

Autrement dit, il existe un certain flottement dans la position américaine. Les États-Unis préféreraient effectivement que ses deux alliés se concentrent sur les derniers moments de la lutte contre Daech et les moyens de garantir la stabilité du pays, plutôt que de s’affronter. Pour l’universitaire américain Juan Cole, spécialiste de l’Irak, « la neutralité professée par Trump pourrait être efficace s’il avait l’intention de jouer les médiateurs dans cette crise, mais il semble n’avoir aucune volonté de s’impliquer. Ce vide laissé par les États-Unis est une des raisons de la détérioration de la situation actuelle. »

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