Grexit, Brexit, deux standards

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Grexit, Brexit. Deux menaces de sortie pour l’Europe, mais deux ambiances très différentes. Dans les deux cas, des nations veulent contourner les règles. Dans les deux cas, elles ont dégainé un référendum. Mais là s’arrête la ressemblance. Tsipras était le diable, Cameron est un partenaire.

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Aux grands maux les grands remèdes, mais pas les mêmes potions. Pour les amis anglais, un sirop contre la toux, administré avec considération, et proposé modestement afin de n’humilier personne. Pour les camarades grecs, la potion punitive, à boire avant l’ultimatum.

Difficile, ces jours-ci, sauf à avoir la mémoire courte, de ne pas faire le rapprochement entre le sommet européen infiniment déférent de ce jeudi, à propos de ce qu’on appelle le « Brexit », et les réunions de la dernière chance, pour ne pas dire de la dernière frappe, qui se sont tenues jusqu’au mois d’août dernier, à propos du « Grexit ».

D’un côté l’extrême respect et l’aimable écoute avec lesquels la dissidence possible de la Grande-Bretagne est envisagée et, de l’autre, la fureur, le rigoureux rappel à l’ordre, exprimés sur tous les modes à propos des demandes de la Grèce.

Dans les deux cas, il s’agit de pays qui réclament des accommodements. La Grèce appartient à la zone euro et entend y rester, mais voulait reprendre son souffle après des années d’austérité parfois tragique. La Grande-Bretagne a conservé sa monnaie mais voudrait, entre autres, avoir un droit de regard, jusqu’au veto, sur la politique économique de la zone euro. La Grèce est pauvre et voulait déroger pour le devenir un peu moins, la Grande-Bretagne est riche et voudrait un statut spécial, à la fois en dehors et en dedans, pour le devenir un peu plus.

Dans les deux cas, ces revendications coûtent cher à la communauté, et risquent de provoquer des contagions. Aider les Grecs en ne les contraignant pas à la poursuite de l’austérité aurait amené les pays européens à fermer les yeux sur certaines dettes, et aurait pu inspirer des pays comme l’Espagne (ce qui est d'ailleurs déjà fait), le Portugal (ce qui est aussi en cours), l’Italie, ou la France. Mais tolérer l’originalité britannique coûte également des milliards, et cela depuis longtemps. Souvenez-vous de l’agacement rabelaisien de Jacques Chirac devant les exigences de Margaret Thatcher lors d’un sommet européen, en 1988, à propos du remboursement d’une partie de la contribution britannique : « Mais qu’est-ce qu’elle me veut de plus, cette mégère ? Mes couilles sur un plateau ? »

Cette fois, les demandes de David Cameron ne portent pas à proprement parler sur l’argent, mais sur le fonctionnement. Il veut, à l’intérieur de la communauté, introduire des formes de droits d’exception qui lui permettraient, sur le plan social, sur les banques et au niveau de l’immigration, de faire ce qu’il veut à la maison. Ainsi, le héraut de la déréglementation veut être dispensé du règlement européen, et son exigence intéresse de nombreux pays, la Hongrie par exemple, qui voudraient s’engouffrer dans la brèche.

Très clairement, les craintes qu’on exprimait au sujet d’une fragmentation économique de l’Europe à propos de la Grèce se retrouvent au niveau politique avec l’affaire de la Grande-Bretagne.

La similitude ne s’arrête pas là. Dans les deux cas, l’Europe s’est trouvée confrontée à un référendum, c’est-à-dire à l’expression d’une opinion publique. Quand Tsipras a convoqué le sien, la presse française a hurlé au scandale : « Le gouvernement grec amène son pays à la ruine avec ce référendum, quelle inconscience ! » (Jean-Michel Apathie, RTL) ; « Espérons que la tragédie grecque protégera les Espagnols » (Arnaud Leparmentier, Le Monde) ; « Et si l’Europe arrêtait toute négociation en attendant le référendum » (Jean Quatremer, Libération)…

Le ton est fort différent avec la Grande-Bretagne, même si les conséquences pourraient être majeures sur le Continent, et catastrophiques pour l’unité du Royaume avec la sécession potentielle de l’Écosse. Le sommet sur le Brexit ne fait pas les gros titres, ou beaucoup moins, et les éditorialistes les plus virulents ont rangé leurs adjectifs vengeurs. Du côté politique, c’est la même métamorphose. Là où, comme le raconte Yanis Varoufakis dans une tribune au Monde diplomatique, le président de l’Eurogroupe disait dès janvier 2015 au nouveau gouvernement grec : « C’est le mémorandum ou l’échec du programme », Manuel Valls souligne que la sortie de la Grande-Bretagne serait « un choc pour l’Europe, mais surtout un choc sur le regard que le monde porterait sur l’Europe qui connaîtrait ainsi une crise ». Autant dire que l’Europe est appelée à céder par le premier ministre français. De même, la chancelière allemande Angela Merkel indique le chemin à suivre : son pays était dur en affaires avec la petite Grèce, et voilà qu’il est tout miel avec la Grande-Bretagne, même sur la question sensible de la limitation des prestations sociales : « Les demandes de David Cameron sont compréhensibles et justifiées (...). Il est évident que chaque pays membre doit pouvoir protéger son système social contre les abus », a-t-elle affirmé ce mercredi.

A priori, cette « défense d’un système social contre les abus » était pourtant la revendication des Grecs. La Grèce aussi voulait empêcher le démembrement de son « système social ». Mais le mot « abus » n’a sans doute pas le même sens à Athènes, à Londres et à Bruxelles. Dans le sud de l’Europe, on parlait des abus de la finance (et vu de l'Europe, c’était une calamité), alors qu’en Angleterre il s’agit de se protéger des hommes (et pour l’Union, ce serait moins illégitime).       

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