Terrorisme: le grand bazar des Balkans

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Sur les quinze armes utilisées par les terroristes pour les attentats de janvier et novembre 2015, treize provenaient de l’ancien bloc communiste de l’Est. L’European Investigative Collaborations livre la carte globale des armes de la terreur. Un marché qui fait le bonheur des criminels.

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L’Europe abrite un immense marché qui fait le bonheur des criminels et le malheur des peuples. Sur les quinze armes utilisées par les terroristes pour les attentats de janvier et novembre 2015, treize provenaient de l’ancien bloc communiste de l’Est, selon les informations de l’European Investigative Collaborations (EIC).

Carte EIC

Dans l’arsenal guerrier des frères Kouachi (auteurs de la tuerie de Charlie Hebdo), d’Amedy Coulibaly (Hyper Cacher) ou des terroristes du 13-Novembre, les enquêteurs ont retrouvé des armes en pagaille – kalachnikovs et pistolets – qui venaient de Serbie, Bulgarie, Bosnie, Tchéquie, Russie ou Albanie. Certaines étaient vieilles de plusieurs décennies, 50 ou 60 ans, parfois plus. Un revolver issu de l’arsenal d’État Tula de la Russie soviétique, retrouvé dans un appartement occupé par Coulibaly à Gentilly, en banlieue parisienne, avait été fabriqué en… 1932, d’après les constations de la police scientifique.

La vie d’une arme est ainsi faite qu’elle traverse les époques et les conflits, mais avec toujours la même fonction : tuer. L’une des trois kalachnikovs retrouvées dans la voiture Seat utilisée par les terroristes du 13-Novembre – une Zatasva M70 de fabrication serbe – a par exemple été produite au tout début des années 1980 dans la ville de Kragujevac. Grâce à son numéro de série (n° 73488), l’EIC a pu établir qu’elle avait été transférée le 26 mai 1981, par train, à Sarajevo (Bosnie), où elle a été ensuite livrée au Territorial Defense Forces (TDF), une sorte d’armée parallèle.

À l’époque, chaque entité régionale yougoslave avait ses propres zones de défense militaire, tandis que l’armée régulière en dirigeait une pour toute la fédération de Yougoslavie. Selon toute vraisemblance, cette kalachnikov a servi pendant la guerre de Bosnie. Puis elle finira trente ans plus tard entre les mains des terroristes à l’origine de la plus grande campagne d’attentats que la France ait connue.

Photo d'un djihadiste français de retour de Syrie récupérée dans son téléphone. © DR Photo d'un djihadiste français de retour de Syrie récupérée dans son téléphone. © DR
L’immense majorité des armes utilisées par les terroristes de 2015 étaient censées ne plus être dangereuses. Elles avaient été « neutralisées », c’est-à-dire condamnées à tirer à blanc – opération le plus souvent réalisée par la firme slovaque Kol Arms. Mais la remilitarisation d’une arme à blanc est un jeu d’enfant pour les criminels aguerris. L’Europe n’a pourtant jamais traduit cette inquiétante menace dans sa législation en dépit de plusieurs alertes (voir notre enquête).

En profitant de l’incohérence des lois d’un pays à l’autre de l’UE, il est donc très aisé pour n’importe quelle personne mal intentionnée de se procurer une arme à blanc par Internet, moyennant 200 ou 300 euros pour un pistolet ou une kalachnikov. « Il suffit de se la faire envoyer par voie postale, en dépit de l’illégalité d’une telle démarche dans notre pays », notait avec une certaine amertume dans un rapport de police du 20 janvier 2015, au lendemain des attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher, des enquêteurs parisiens spécialisés.

Les terroristes n’hésitent pas non plus à recomposer une arme à partir de plusieurs armes. Ce fut par exemple le cas des frères Kouachi, avec un pistolet Zastava M57 retrouvé dans l’entrepôt de Dammartin, où les terroristes ont été tués par les forces de l’ordre. L’arme était « composite », selon la terminologie technique : le canon-culasse du pistolet était d’origine yougoslave, mais la carcasse provenait d’un TT33 fabriqué par un arsenal d’État soviétique en 1946. D’où la présence de deux numéros de série sur l’arme.

Certaines des kalachnikovs qui ont atterri entre les mains des terroristes correspondent également à des fusils d’assaut utilisés par des armées régulières, mais dont le cycle de vie légal est facile à détourner afin d’en faire des armes criminelles. L’une des kalachnikovs M70 AB2 des frères Kouachi est connue pour être une arme réglementaire dans les forces armées de différents pays ayant émergé après l’effondrement de la République fédérale socialiste de Yougoslavie. Au Bataclan, une kalachnikov Norinco type 56-1 (fabriquée en Chine) est, quant à elle, fréquemment retrouvée dans les arsenaux des forces armées albanaises.

Il faut dire que le marché est vaste. Selon des statistiques citées par la Commission européenne, les surplus d’armement des anciens pays du bloc de l’Est donnent le tournis : 1,25 million en Roumanie, 259 000 en Albanie, 90 000 en Serbie, 53 000 en Bosnie et 46 000 en Bulgarie. Il s’agit d’armes produites par des arsenaux d’État uniquement. Mais les stocks sont parfois mal surveillés. En 1997, quand des insurrections ont renversé le pouvoir albanais en place, 500 000 armes avaient été volées pendant des émeutes et, avec elles, 1,5 million de munitions.

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