Trump: comment cela va-t-il finir?

Avec la nomination d'un procureur spécial chargé d'enquêter sur les affaires russes de Trump et de son entourage, le président est désormais à l'entrée d'une nasse qui peut aboutir à la destitution ou à la démission. Mais pour cela, il faudrait que ses soutiens républicains se décident à le lâcher.

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Donald Trump venait à peine de remporter l’élection présidentielle américaine, le 8 novembre 2016, que des appels à sa destitution se répandaient déjà sur la toile et que des analystes prévoyaient sa démission avant le terme de ses quatre années de mandat. À l’époque, cela relevait à la fois du doux rêve de démocrates frustrés autant que d’une sous-estimation du nouveau président, parvenu à se faire élire contre toute attente. Aujourd’hui, au bout de quatre mois de « trumpisme » à la Maison Blanche, alors que chaque jour semble apporter son lot de balles dans le pied et de révélations fracassantes, l’hypothèse d’un départ (ou d’une éjection) anticipé du milliardaire égaré en politique ne paraît plus aussi improbable. Bien que le chemin soit encore long et fort incertain.

Même à l’aune d’une présidence qui défie tous les précédents en accumulant bévues et retournements de veste, la séquence d’événements qui vient de se produire début mai 2017 laisse présager une survie à long terme assez périlleuse pour Donald Trump. En virant manu militari, comme c’est néanmoins son droit, le patron du FBI avec des justifications aussi peu crédibles que celles d’un élève n’ayant pas fait ses devoirs, alors que les agents fédéraux mènent une enquête sur les soupçons de collusion de l’équipe Trump avec la Russie, puis en le menaçant s’il venait à parler à la presse, le président des États-Unis a ravivé la guerre avec les services de renseignements et de la justice qui avait animé sa prise de fonctions en janvier.

Comme d’habitude, le magnat de l’immobilier aurait pu éviter les gouttes, comme il a l’habitude de le faire tant il n’est pas tenu aux mêmes exigences que les autres politiciens, s’il n’avait reçu dans la foulée le ministre des affaires étrangères russe (grâce à une habile manœuvre de Vladimir Poutine qui lui avait dit « il passe par là », alors que le diplomate se trouvait en vérité en Alaska, c’est-à-dire à 6 500 kilomètres de Washington). Inattentif au protocole très encadré de ce genre de rencontres, il a révélé à cette occasion des informations confidentielles émanant des services secrets israéliens, commettant ainsi une faute grave que lui-même, quelque mois auparavant, assimilait à une « trahison ».

Pour parachever le tout, la presse américaine a révélé que James Comey, le boss remercié du FBI, fidèle aux mœurs de son administration, avait pris des notes lors de ses trois discussions avec Trump, au cours desquelles ce dernier aurait fait pression sur lui pour enterrer en douceur l’enquête sur son ancien conseiller soupçonné d’être un peu trop proche de Moscou. Enfin, puisque chaque jour apporte son scoop, le Washington Post a déniché, jeudi 18 mai, les traces d’une conversation de 2016 entre élus républicains au cours de laquelle le leader de la majorité à la Chambre des représentants raconte que « Trump est payé par les Russes »

Robert Mueller (à gauche) avec James Comey lors de la passation de pouvoir au FBI en 2013 © Reuters

Tout cela a donc fini par aboutir à la nomination d’un procureur spécial pour enquêter, de manière indépendante, sur les liens de l’équipe Trump avec Moscou. Comble de l’ironie, cette décision a été prise par le ministre adjoint de la justice, et non par le ministre en titre, car celui-ci a dû se récuser de toute intervention dans le dossier après avoir dissimulé ses rencontres avec l’ambassadeur de Russie en 2016. L’heureux élu chargé désormais d’une enquête que tout le monde va surveiller avec la plus grande attention (ou appréhension) n’est autre que Robert Mueller, prédécesseur de Comey au FBI, un homme qui avait su résister aux pressions de l’administration Bush dans la foulée de la paranoïa post-11 septembre 2001.

Cette nouvelle n’est évidemment pas très heureuse pour Donald Trump car le procureur spécial a toute latitude pour enquêter, convoquer des témoins à sa guise, et se laisser entraîner où bon lui semble, et parfois très loin de son point de départ. Même si la personnalité de Mueller et le statut qui l’encadre sont différents de ceux du procureur Kenneth Starr dans les années 1990, personne n’a oublié les méandres empruntés par ce dernier qui, parti d’une investigation sur une faillite immobilière dans l’Arkansas, avait abouti à la robe tachée de Monica Lewinsky et au « mensonge » de Bill Clinton, avec à la clé une procédure de destitution devant le Congrès des États-Unis.

Même si tout le monde s’accorde désormais pour estimer que Kenneth Starr avait outrepassé ses prérogatives en menant une enquête à charge contre le président, les procureurs spéciaux ont généralement tendance, même contre leur gré, à ouvrir la boîte de Pandore. Dans les années 2000, le procureur spécial Patrick Fitzgerald, enquêtant sur la dénonciation d’un agent secret par le directeur de cabinet du vice-président, avait fait défiler à la barre presque tout le personnel de la Maison Blanche, ainsi que plusieurs journalistes qui s’étaient retrouvés en prison pour avoir refusé de révéler leurs sources.

Trump ne s’y est pas trompé puisque, lors de sa volée de tweets matinaux jeudi 18 mai, il a dénoncé avec sa grandiloquence habituelle « la plus gigantesque chasse aux sorcières de l’histoire américaine ». Les authentiques sorcières de Salem sont sans doute ravies de l’apprendre, car la situation de l’hôte de la Maison Blanche se caractérise jusqu’ici par l’extraordinaire mansuétude dont il a bénéficié de la part de son camp. Les mêmes républicains qui ont conduit des procédures d’enquête sans fin contre Hillary Clinton à propos de l’affaire de Benghazi sans jamais trouver le début d’une erreur, ou qui ne cessent de hurler à la trahison s’agissant d’Edward Snowden ou de Chelsea Manning, regardent les hirondelles voler à chaque incartade de Donald Trump.

Or c’est au sein du parti républicain que se joue l’avenir du milliardaire. Qu’il s’agisse de la procédure de destitution ou de celle, moins connue, d’incapacité du président contenue dans le vingt-cinquième amendement de la Constitution, c’est soit le parti qui contrôle le Congrès, soit les individus qui occupent l’exécutif, qui sont les maîtres du jeu. Dans les deux cas de figure, ce sont les républicains. Jusqu’à présent, ils font le gros dos, mais pour combien de temps encore ? Comme le souligne le chroniqueur politique Dan Balz : « Pendant que Trump titubait d’une crise à l’autre, les républicains avaient choisi la compartimentation à la place de la confrontation, préférant regarder ailleurs dans l’espoir que la tempête s’éloigne. Maintenant, après les stupéfiantes révélations des derniers jours, cette approche se délite. Pour le parti républicain, c’est le moment de faire un choix. »

Donald Trump est aujourd’hui en équilibre au bord du gouffre

Le paradoxe est que Trump a été élu contre le parti républicain, en tout cas contre son « establishment », qui n’a jamais voulu de lui, mais qui a dû se plier à son électorat rebelle et jusqu’au-boutiste. Une fois le trublion installé à la Maison Blanche, cette élite conservatrice (ses élus, ses financiers, ses permanents, ses relais médiatiques) a choisi de pactiser avec lui en se disant qu’en dépit de son attitude peu orthodoxe, l’homme pouvait s’avérer utile pour faire avancer l’agenda conservateur. On l’a vu avec la victoire (temporaire) des ultralibéraux dans le combat pour le démantèlement de l’assurance santé ; on l’a vu avec l’annonce d’un budget qui fait la part belle au Pentagone et taille dans les dépenses sociales ; on l’a vu avec la révision du code des impôts qui favorise les plus riches ; on le voit en ce moment avec des initiatives discrètes visant à rétablir des peines de prison dures contre les petits délinquants.

Par ailleurs, les élus républicains sont bien conscients que la base militante conservatrice, celle qui a assuré le succès du Tea Party puis de Trump, est une force à cajoler pour remporter des élections. Il n’est donc pas dans leur intérêt de monter au front contre le président, même si cela les contraint à avaler leur chapeau en tolérant allègrement aujourd’hui ce qu’ils dénonçaient vertement hier.

La procédure de destitution ne peut être menée que par la Chambre des représentants, qui est aujourd’hui contrôlée par le parti républicain. La procédure déclarant le président incapable d’exercer ses fonctions revient au vice-président et à la majorité du cabinet ou du Congrès, toutes instances contrôlées par les républicains. Ce qui revient à dire que ces deux initiatives sont politiques avant d’être juridiques, quelles que soient les accusations portées contre Trump : trahison de secrets d’État, obstruction de la justice, collusion avec une puissance étrangère…

Pour le juriste David O. Stewart, auteur d’un livre sur la tentative de destitution du président Andrew Johnson au XIXe siècle, « le critère le plus important dans une procédure d’“impeachment” n’est pas la ou les fautes commises par le président mais son niveau de popularité. Un président populaire risque peu d’être menacé par une destitution. Le deuxième critère est la relation avec son parti. Le troisième est la relation avec le Congrès. Enfin, seulement, vient la nature de la faute. » Ces critères expliquent bien les deux dernières tentatives de destitution entreprises aux États-Unis. Richard Nixon, engouffré dans le scandale du Watergate en 1974, a préféré démissionner avant même le lancement de la procédure car il était sûr d’y succomber, ayant perdu à la fois le soutien des Américains et de la majorité de membres de son parti. Bill Clinton, au contraire, était un président populaire qui a gardé l’appui de la plupart des démocrates et est sorti vainqueur de la procédure en dépit de l’acharnement des républicains à le faire tomber en 1998.

Hasta la vista ! © Reuters

En fonction de ces critères, Donald Trump est aujourd’hui en équilibre au bord du gouffre. Il n’est guère populaire comparativement à tous les présidents précédents en début de mandat, mais cette impopularité est encore tolérée par son parti (pour les raisons évoquées précédemment). Mais la situation pourrait se renverser dans les semaines et les mois qui viennent, car ce n’est plus le candidat Trump qui fait face aux électeurs, mais les élus qui le soutiennent. Comme le prédit l’historien Douglas Brinkley, « le danger auquel il doit faire face réside dans son propre parti, où le chœur des critiques grossit au fur et à mesure qu’il commence à émettre l’odeur d’un animal blessé. Aujourd’hui, les républicains qui doivent faire face à une réélection compliquée font tout pour éviter d’être pris en photo avec lui ».

La prochaine échéance électorale est le scrutin de « mid-term » qui se tiendra en novembre 2018 (renouvellement de la Chambre des représentants et d’un tiers du Sénat). Il est encore loin, mais les choses s’annoncent d’ores et déjà très mal. Depuis 1946, tous les présidents en fonction ont perdu entre 15 et 36 sièges à la Chambre lors des « mid-terms ». Mais, lorsqu’ils contrôlent à la fois la Maison Blanche, le Sénat et la Chambre, comme c’est le cas aujourd’hui, ces pertes s’élèvent en moyenne à 35 sièges. Or la majorité des républicains à la Chambre ne tient aujourd’hui qu’à 20 voix. Tous les indices pointent donc vers une défaite des conservateurs au Congrès en novembre 2018. Une reprise de la Chambre des représentants par les démocrates leur donnerait immédiatement le pouvoir d’établir des commissions d’enquête, avec de réels pouvoirs de déposition et d’investigation (y compris celui d’exiger les déclarations d’impôts ou les contrats d’affaires du président et de ses proches).

Afin de sauvegarder leurs sièges en 2018, voire leur réputation pour ceux qui ont des ambitions présidentielles en 2020, des élus républicains pourraient donc commencer à s’éloigner de Trump vu le parfum de scandale permanent dont la Maison Blanche ne parvient pas à se défaire. Il commence également à se murmurer à Washington que certains conseillers de la présidence pourraient également vouloir faire de même. Car ils ne risquent pas seulement leur intégrité, mais aussi leurs économies. Les proches de Clinton qui se sont retrouvés happés par l’investigation de Kenneth Starr ont dû débourser plusieurs dizaines de milliers de dollars en frais d’avocats. Pareil pour l’entourage de George W. Bush et de Dick Cheney pris dans les rets de Patrick Fitzgerald, même à titre de simples témoins.

Dès le début, il était annoncé que le cœur du combat de la mandature Trump se jouerait entre ce président improbable et la résilience des institutions américaines. Si ces dernières viennent à céder, alors le pire est envisageable. Jusqu’ici, elles n’ont pas trop mal résisté, comme en témoigne la nomination d’un procureur spécial. Mais la balle est désormais dans le camp des élus républicains du Congrès. Ils peuvent décider de précipiter la chute de Donald Trump par la destitution ou l’« incapacitation » ; ils peuvent choisir de le bloquer dans toutes ses initiatives et de le mettre sous surveillance à coups de commissions d’enquêtes en espérant le pousser à l’inaction voire à la démission ; ils peuvent choisir de laisser faire en attendant 2018, quitte à causer des dégâts irréparables. L’équation est, au bout du compte, relativement simple : entendent-ils faire avancer leur agenda ultraconservateur en profitant d’une Maison Blanche incohérente et assiégée, ou souhaitent-ils malgré tout défendre les institutions bi-séculaires malmenées par un président élu sur un coup du destin ? 

En attendant, Donald Trump devrait bénéficier de quelques jours de répit, puisqu’il s’envole vendredi 19 mai pour sa première tournée à l’étranger, qui le mènera durant dix jours en Arabie saoudite, en Israël, au Vatican, à Bruxelles et en Italie. N’importe quel président profite généralement de ce genre de voyage pour rehausser son prestige et flotter au-dessus de la mêlée washingtonienne. N’importe quel président, sauf peut-être celui qui a atteint le point de non-retour.

Thomas Cantaloube

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