Le Népal se transforme en république fédérale

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La nouvelle Constitution, adoptée solennellement dimanche 20 septembre, découpe le petit pays himalayen en sept provinces. Les minorités ethniques ne s’y reconnaissent pas. Et pendant ce temps-là, la réparation des dommages causés par les séismes du printemps patine. Deux millions de personnes vont passer l’hiver sous la tente.

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Katmandou (Népal), de notre envoyé spécial.- Le Népal est enfin fixé sur son sort. Près de dix ans après la chute de la monarchie, c’est officiel, le “toit du monde”, territoire un peu plus étendu que la Grèce, est une république laïque fédérale nouvellement découpée en sept provinces. Quelques jours avant que la nouvelle Constitution soit solennellement promulguée, dimanche 20 septembre, en présence de tous les ambassadeurs en poste à Katmandou, Kunda Dixit a publié la carte de cette mosaïque qu’il va falloir maintenant enseigner dans les écoles. Directeur de la rédaction du Nepali Times, l’hebdomadaire le plus en vue du pays, il a du mal à cacher son amertume, même si la sagesse de sa chevelure blanche lui donne l’air grave et solennel du témoin d’une séquence historique. Il nous reçoit au pied de ses bureaux, dans le paisible jardin du Dhokaima Café, qui marque l’entrée de la cité médiévale de Patan.

Une carte des sept provinces publiée par le Nepal Mountain News. © Nepal Mountain News Une carte des sept provinces publiée par le Nepal Mountain News. © Nepal Mountain News

« Les travaux ont duré plus de sept ans mais en fin de compte, la Constitution a été écrite par les trois principaux partis politiques, qui détiennent à eux seuls plus des deux tiers des sièges à l'Assemblée constituante. L'ennui, c'est que ces derniers représentent les collines centrales du Népal mais aucunement les plaines du sud », fait-il remarquer, en dépliant sur la table la nouvelle carte administrative du pays. Le Nepali Congress (centre droit) et le Communist Party of Nepal (marxiste-léniniste), réunis au sein de la coalition au pouvoir, ont fait leur petite cuisine avec la principale formation d’opposition, le Unified Communist Party of Nepal (maoïste), tandis que le parti représentant la communauté méridionale des Madhesis s’est retrouvé isolé. « Dans la dernière ligne droite, il y a eu beaucoup de chantages et le texte final n’est pas parvenu à prendre en compte les intérêts de toute la population », regrette Kunda Dixit. Une demi-douzaine de petits partis régionaux ont d’ailleurs boycotté les dernières séances de l’Assemblée constituante et déclaré “journée noire” le vote solennel de la Constitution.

Le palais royal de Katmandou, 10 septembre 2015 © Guillaume Delacroix Le palais royal de Katmandou, 10 septembre 2015 © Guillaume Delacroix

D’après un sondage paru au mois d’août dans le Nepali Times, la grande majorité des Népalais souhaitait un découpage en cinq tranches équilibrées, de façon que chaque province comprenne un morceau de montagnes, un morceau de collines et un morceau de plaines. Au bout du compte, la carte dessine un Népal à deux vitesses : côté Chine, quatre vastes provinces englobant les sommets himalayens et les collines centrales, où se trouve Katmandou ; côté Inde, trois provinces plutôt longilignes couvrant les plaines qui descendent vers le Gange, connues sous le nom de Tarai. Kunda Dixit estime que le travail a été bâclé pour des questions de politique politicienne. « Les trois partis qui mènent la danse depuis l’élection de l’Assemblée constituante, en 2013, n’avaient qu’une obsession : se partager le pouvoir, déplore-t-il. Les tremblements de terre des 25 avril et 12 mai ont été pour eux l’alibi parfait. »

Les Népalais ont cru que les dégâts occasionnés allaient jouer un rôle de catalyseur et réunir les conditions d’une union nationale mais en réalité, les secousses sismiques ont été instrumentalisées pour accélérer le processus constitutionnel. D’après le directeur du Nepali Times, le temps de réaction du gouvernement après la catastrophe a été « tellement long » que les gens ont commencé à s’en plaindre ouvertement, et c’est pour « sauver leur peau » que les membres de la Constituante ont signé, début juin, un accord sur le fédéralisme. « Il fallait boucler cette fichue Constitution au plus vite pour que rien ne change au sommet de l’État », résume-t-il.

Kunda Dixit, directeur du Nepali Times © Guillaume Delacroix Kunda Dixit, directeur du Nepali Times © Guillaume Delacroix

Les rôles ont été distribués en coulisses : le premier ministre, Sushil Koirala, président du Nepali Congress, s’est engagé à céder sa place, huit jours après l’adoption du texte, à Khadga Prasad Oli, leader du parti marxiste-léniniste. Il aurait également été convenu que dans un délai d’un mois, le président de la République, Ram Baran Yadav (Nepali Congress), offre son fauteuil à Pushpa Kamal Dahal, le chef des maoïstes, que tout le monde appelle Prachanda et qui est à l’origine de l’insurrection qui a fait tomber le dernier roi du Népal. Une consécration pour cet homme aujourd’hui âgé de 60 ans, qui avait dirigé le premier gouvernement de l’après-guerre civile. « Ce serait surtout une grande revanche car il deviendrait chef des armées, celles-là mêmes qu'il a combattues en tant que leader de la rébellion, de 1996 à 2006. Il obtiendrait au passage un passeport pour voyager et bénéficierait de l'immunité pénale qui le protégerait des procès qui le menacent, dans des affaires d’assassinats et de détournement d'argent public », décrypte Kunda Dixit.

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