Migrants: Frontex veut détecter la «menace» grâce aux réseaux sociaux

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L’agence européenne de surveillance des frontières, forte d’un budget multiplié par trois, se lance dans la surveillance généralisée des réseaux sociaux. Au risque de mettre en danger les populations les plus vulnérables. 

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C’est une police prédictive qui pourrait se déployer non plus à l’échelle d’une ville, d’une région, ni même d’un pays, mais sur tous les continents… Frontex, l’agence européenne de surveillance des frontières, vient en effet de lancer un appel d’offres « pour la fourniture de services d’analyse des réseaux sociaux concernant les tendances et les prévisions en matière de migration irrégulière ». Le marché sera conclu pour une durée de 16 mois, reconduit au plus deux fois 12 mois, pour un montant de 400 000 euros hors taxes. 

L’agence n’a pas peur du mot : elle attend des rapports commandés (« un rapport global sur le paysage des réseaux sociaux utilisés par les migrants, et des rapports mensuels permettant de mesurer l’évolution de la situation ») qu'ils lui permettent « de déterminer, à un stade relativement précoce de la planification des opérations conjointes [entre États de l'UE – ndlr], dans quelle mesure les réseaux sociaux contribueront à l’intelligence prédictive afin d’affecter les ressources de manière appropriée ».

Pour analyser les « risques » qui pèsent selon elle sur les frontières – une analyse qui est « le point de départ » de toutes ses activités –, « un vaste volume de données et d’informations doit être recueilli et analysé », affirme l’agence. Frontex souhaite donc « saisir les opportunités qui découlent de la croissance rapide des plateformes de réseaux sociaux, qui permettent aux utilisateurs d’interagir les uns avec les autres d’une manière inimaginable auparavant ».

Les « interactions » des potentiels migrants « sur les réseaux sociaux modifient radicalement la façon dont les gens obtiennent des informations sur l’itinéraire ou tout autre élément important pour leur décision de migrer », constate Frontex.

Réunis autour des photos du jeune homme, les parents de Fakher Hmidi, 18 ans, porté disparu depuis le naufrage de son embarcation au large de Lampedusa, le 7 octobre. Il fuyait la Tunisie. © Reuters Réunis autour des photos du jeune homme, les parents de Fakher Hmidi, 18 ans, porté disparu depuis le naufrage de son embarcation au large de Lampedusa, le 7 octobre. Il fuyait la Tunisie. © Reuters

L’agence détaille ses attentes : « Les interactions, les conversations et le contenu des réseaux sociaux générés à l’aide de différentes plateformes » devront être analysés pour « améliorer » en premier lieu « l’analyse des risques concernant les futurs mouvements migratoires irréguliers susceptibles d’avoir un impact sur les frontières extérieures de l’UE et de la zone Schengen », et en second lieu « améliorer » aussi « la planification, la conduite et l’évaluation d’opérations conjointes coordonnées par Frontex (aux frontières maritimes, terrestres et aériennes, y compris les opérations de retour) ».

L’agence n’ignore pas les difficultés de la mission : « Les deux objectifs exigent une gamme d’expertises différentes et vont au-delà de l’analyse open source car les interactions sur les réseaux sociaux sont souvent fermées ou nécessitent une authentification ». L’agence cite à titre d’exemples les espaces numériques à surveiller : « Facebook, forums, blogs, MySpace, YouTube, Vimeo, Twitter, Telegram, Instagram, etc. »

La liste des personnes visées est conséquente, et commence par « les migrants ». Elle se poursuit par « les trafiquants et passeurs ». Et se termine par « la société civile et les communautés de la diaspora » dans les pays de destination. Où surveiller ces migrants déjà en route ou construisant leur projet ? Le panorama devra se concentrer sur « les populations et les régions du monde les plus souvent associées à des mouvements irréguliers importants et soutenus ».

« Il est alarmant qu’un organisme public pense qu’il est dans son droit de donner de l’argent public à une société de surveillance pour espionner les utilisateurs des réseaux sociaux »s’inquiète Edin Omanovic, directeur plaidoyer de l’association britannique Privacy International, qui défend le respect de la vie privée et la maîtrise par chacun·e de ses données personnelles. 

Le travail attendu devra se concentrer « principalement sur l’identification de l’existence d’une menace potentielle en termes d’intention, d’interactions ou de capacités de plusieurs types d’entités (personnes, lieux et organisations) », précise Frontex. L’agence européenne attend également des rapports mensuels qu’ils mettent « l’accent sur des recherches plus poussées pour déterminer si un texte écrit exprime des opinions négatives ou positives sur un sujet particulier », rapports qui devront « contenir des visualisations de données dans le format le plus approprié et convenu »

Jusqu’à trois fois par an, Frontex pourra également demander un rapport sur un point spécifique, « sur des zones géographiques spécifiques ou sur des questions particulières, dans des situations de migration irrégulière sans précédent et inattendue affectant les frontières extérieures de l’UE ».

« Cette surveillance n’est pas destinée à collecter, traiter, stocker ou partager des données personnelles d’utilisateurs de réseaux sociaux », nous affirme Frontex contre toute évidence. 

« L’affirmation selon laquelle une telle surveillance des utilisateurs de médias sociaux n’implique pas de données personnelles est hautement douteuse. Frontex doit divulguer exactement le type de données qu’elle prévoit d’espionner », précise Edin Omanovic. Et pour plus de crédibilité, elle devrait aussi fournir « toute évaluation de l’impact que cela pourrait avoir sur la vie privée des populations vulnérables », poursuit-il. 

Certes, il est précisé dans l’appel d’offres que « dans la mise en œuvre générale de ses activités et pour le traitement des procédures d’appel d’offres en particulier », Frontex respecte le Règlement européen 2018/1725 du 23 octobre 2018 relatif à la protection des personnes physiques à l’égard du traitement des données à caractère personnel par les institutions de l’Union, et le RGPD.

Mais des données personnelles, il en est pourtant longuement question dans l’annexe III de l’appel d’offres. Intitulée « Contrat de service », cette annexe évoque à plusieurs reprises le traitement des données personnelles par le contractant, toujours dans le respect du règlement européen 2018/1725 et du RGPD. Le bénéficiaire du contrat devra notamment préciser « l’objet et la finalité du traitement des données à caractère personnel » et s’engager, entre autres, à ce qu’elles soient traitées et stockées à l’intérieur de l’Espace économique européen, qui regroupe les 28 pays de l’UE, plus l’Islande, la Norvège et le Liechtenstein.

Le contractant devra aussi s’assurer de « la pseudonymisation » et du « cryptage » des données, ou encore mettre en place « des mesures visant à protéger les données à caractère personnel contre la destruction, la perte, l’altération, la divulgation ou l’accès non autorisés des données à caractère personnel transmises ou stockées, ou contre tout accès non autorisé à ces données ou traitées d’une autre manière ». Et toute fuite de données devra être signalée sans délai, et au plus tard dans les 48 heures, au contrôleur des données dont relève le contractant, et qui sera lui-même expressément désigné dans le contrat. 

« Dans l’empressement à “innover”, les agences du monde entier se précipitent pour adopter des solutions technologiques sans se soucier de leur efficacité ou de leur impact sur les droits des personnes », regrette Edin Omanovic. C’est « un pas de plus » dans la mauvaise direction, celle qui consiste à considérer les migrants non plus « comme des personnes vulnérables » mais comme une « menace » 

À Conakry (Guinée), le projet inquiète également Mamadou Alpha Diallo, président de l’Association des blogueurs de Guinée (Ablogui), qui regroupe blogueurs et activistes et œuvre entre autres pour une plus grande inclusion numérique. « 40 % » des membres de l’association sont hors du pays, « au Maroc, en France, sont parfois des migrants, ou en contact avec nos migrants ». Lui-même rentre, quand nous le joignons par téléphone mercredi 16 octobre, d’un tribunal de Conakry devant lequel sont poursuivis des militants ayant appelé à manifester contre la modification de la Constitution qui permettrait au président Alpha Condé de briguer un troisième mandat.

Si la Guinée fournit « beaucoup de demandeurs d’asile », « ce sont des gens qui n’utilisent pas beaucoup Facebook ou WhatsApp ici, mais qui viennent sur les réseaux dans le but de migrer ». Le risque, poursuit-il, « c’est que les gens soient plus méfiants », et donc se retrouvent dans « des conditions de voyage plus difficiles ». « En sachant que Frontex recueille des données, les gens seront obligés de trouver d’autres moyens », redoute-t-il.

« Les migrants, les groupes de la diaspora et les ONG utilisent les réseaux sociaux pour s’assurer que les gens ont accès à des informations qui les protègent : l’idée qu’un organisme de contrôle aux frontières surveille activement ces communications n’est pas seulement une menace pour les droits des personnes – elle met en danger leur sécurité », souligne également Edin Omanovic. 

Mamadou Alpha Diallo envisage « des campagnes contre ce projet, auprès de nos gouvernements mais aussi de l’Union européenne ». Car la mise en danger directe des migrants n’est pas tout : « Ça crée un précédent. Rien ne va empêcher d’autres États de faire pareil, d’autres organismes gouvernementaux. Dans ce contexte d’un Internet gouverné par de grandes multinationales, nous les Africains, avec des États faibles, nous risquons de ne plus avoir de libertés, d’être espionnés. » 

Pour Damien Carême, ancien maire de Grande-Synthe (Nord), où il avait favorisé l’accueil des migrants, le projet de Frontex est tout bonnement « hallucinant ». « C’est quoi les migrations irrégulières ? », interroge le désormais député européen EELV. « Un Kurde qui aujourd’hui s’en va, il n’a pas de visa, il est en situation irrégulière… »  « Ça veut dire qu’on va surveiller les ONG, les réseaux… Frontex, ça doit chercher les gens, porter secours, enrage le député. Il faut arrêter la surenchère sécuritaire et sécuriser les corridors humanitaires. »

Le budget de Frontex doit être multiplié par trois dès l’année prochaine, pour atteindre un milliard d’euros par an, contre 330 millions cette année. Mais pour quoi faire ? « On voit bien que dès qu’on augmente les moyens de Frontex, ça augmente les revenus des passeurs », constate l’écologiste, qui promet une riposte politique, « devant le Parlement » 

Le passage vers la Grande-Bretagne coûtait entre « 500 et 800 euros » en 2014, nous explique-t-il, « aujourd’hui c’est huit à dix mille euros ». Résultat, les migrants se débrouillent comme ils peuvent, au péril de leur vie, comme ces deux Irakiens dont les corps ont été retrouvés lundi 14 octobre au Touquet.

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