La démission de sept députés travaillistes ébranle le parti de Jeremy Corbyn

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Le départ de sept élus pro-européens du Labour est la conclusion de désaccords profonds avec le leader du parti travailliste, Jeremy Corbyn. Les députés centristes lui reprochent sa complaisance face à l’antisémitisme et son refus de s’opposer au Brexit. Les réactions suscitées par cette scission montrent la fragilité du premier parti d’opposition du Royaume-Uni.

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Londres (Royaume-Uni), de notre correspondante. – Peut-être ne bouleverseront-ils pas l’échiquier politique britannique, comme l’ambitionne Chuka Umunna, le député londonien de 40 ans, figure de proue officieuse des dissidents. Néanmoins, les sept élus travaillistes centristes et pro-européens qui ont annoncé collectivement lundi matin leur démission du Labour ont réussi à mettre leur ex-parti en émoi.

Lundi soir, dans un message vidéo, le numéro 2 du parti travailliste, le député Tom Watson, a déclaré que parfois il ne « reconnaissait plus son parti ». Le leader-adjoint a déploré en particulier la démission de Luciana Berger, la députée juive de Liverpool Wavertree, qui a été la cible d’une campagne de harcèlement antisémite et de menaces de mort : « Si quelqu’un comme Luciana pense qu’elle n’a plus de rôle à jouer au sein du parti travailliste, alors, je sais déjà que beaucoup d’autres collègues se demanderont à leur tour s’ils peuvent rester (au sein du Labour) », a mis en garde Tom Watson, l’air inquiet.

Luciana Berger, députée de Liverpool Wavertree © Reuters Luciana Berger, députée de Liverpool Wavertree © Reuters
Quelques heures plus tôt, en ouverture d’une conférence de presse retransmise en direct par les chaînes d’information, Luciana Berger, 37 ans, qui a fait son entrée à Westminster en 2010, avait expliqué que sa décision de quitter le parti avait été « douloureuse mais nécessaire » car elle avait « honte » de rester dans un parti « institutionnellement antisémite ». La députée – enceinte de neuf mois – s’est dite soulagée de laisser derrière elle « une culture faite de harcèlement, de sectarisme et d’intimidation ».

La démission de Mme Berger n’est pas surprenante. Elle intervient moins d’une semaine après que la députée, en première ligne dans le combat contre l’antisémitisme au sein du Labour, avait été menacée de deux motions de défiance par la section travailliste de sa circonscription. Ce départ survient surtout au bout d’une année au cours de laquelle la direction du parti s’est illustrée par sa complaisance à l’égard de l’antisémitisme.

En dépit de la promesse renouvelée de Jeremy Corbyn le 26 septembre dernier devant le congrès du Labour de « lutter contre l’antisémitisme sous toutes ses formes », les instances travaillistes apparaissent toujours peu enclines à prendre des sanctions contre les militants du Labour coupables de propos antisémites.

Mercredi dernier, lors d’une réunion très tendue au sommet de la hiérarchie du parti, Keir Starmer, le Monsieur Brexit du parti travailliste, avocat de formation et ex-directeur du parquet anglais, avait d’ailleurs réclamé des sanctions plus sévères à ce sujet. Dans un entretien à Mediapart en janvier, Jon Lansman, un autre dirigeant du Labour, et référent de la communauté juive, reconnaissait que la crise de l'antisémitisme dans le parti, n'était « toujours pas passée ».

L’antisémitisme et, de manière plus générale, le sectarisme ont été invoqués lundi matin par les députés démissionnaires comme l’un des éléments déclencheurs de leur décision. « La direction actuelle a réussi à rendre le parti méconnaissable », a déploré Ann Coffey, qui représente Stockport, dans la banlieue de Manchester, depuis vingt-sept ans. « Je pensais que je serais membre du parti travailliste toute ma vie mais les partis politiques ne sont pas une fin en soi en politique. Le parti travailliste n’en est plus conscient. Ça n’est plus une organisation qui fédère des membres différents. N’importe quelle critique adressée à la direction suscite des insultes et des accusations de trahison », a fait valoir la députée de 72 ans dans une lettre publiée sur son site Internet.

Chacun des ex-travaillistes a dénoncé la marque idéologique qu'ils jugent très à gauche, voulue par Jeremy Corbyn, élu en 2015 à la tête du parti et réélu en 2016 – une « idéologie étriquée et démodée », dixit le député de Nottingham East, Chris Leslie. « Un gouvernement dirigé par Jeremy Corbyn menacerait la sécurité nationale et les alliances internationales », a même ajouté Mike Gapes, 66 ans, représentant depuis 1992 d’Ilford South, une circonscription située dans la banlieue nord-est de Londres.

Les sept députés sont également unis par leur rejet du Brexit et leur volonté de voir les Britanniques de nouveau appelés aux urnes pour se prononcer sur l’avenir des relations du Royaume-Uni avec l’UE – conformément à la motion votée en septembre dernier par le congrès travailliste. Mais le petit groupe de députés se positionne aussi en détracteurs de tout le système politique britannique, grippé par les machines politiques des partis de gouvernement incapables de « donner la priorité à l’intérêt national », a lancé Chuka Umunna.

Dans un premier temps, la démission des sept députés – baptisés le « gang des sept » par la presse, en référence au « gang des quatre » qui en 1981 avait provoqué une scission au sein du Labour – a suscité beaucoup de colère et d’hostilité au sein du parti, en particulier, dans la mouvance travailliste la plus à gauche. Les sept dissidents veulent « ramener aux politiques du passé, aux programmes de privatisation, de réduction d’impôts pour les riches et de dérégulation pour les banques, a raillé Laura Parker, l’une des responsables de Momentum, cette organisation composée d'activistes plutôt jeunes, qui soutient Corbyn au sein du Labour. Ils n’offrent aucune solution et n’ont aucun soutien dans l’opinion ».

Cependant, lundi soir, au cours d’une réunion du groupe parlementaire travailliste à Westminster, des tensions sont apparues entre la direction du Labour – représentée par le président du parti et député, Ian Lavery – et une partie des élus travaillistes. D’après la députée Louise Ellman, citée par le Guardian, Ian Lavery a minimisé l’ampleur de l’antisémitisme dans les rangs travaillistes. Toujours selon le journal, l’élue londonienne pro-européenne Stella Creasy a pris la parole pour enjoindre au parti d’examiner sa « moralité ». Avant d’ajouter : « Je suis fatiguée d’entendre des mots qui se veulent rassurants quand je sais qu’il y a beaucoup de personnes au sein de ma section locale qui méritent d’être expulsées du parti. »

« Le Labour se fissure », constate la députée Jess Phillips dans un éditorial publié dans The Telegraph. L’élue de Birmingham Yardley « ne peu[t] se résoudre à quitter le parti travailliste » mais le journal de droite prédit au moins sept autres démissions imminentes.

La fermeture de l’usine Honda de Swindon – qui emploie 3 500 personnes –, si elle est confirmée mardi par le constructeur automobile japonais, risque de donner à réfléchir aux opposants les plus farouches au Brexit dans les rangs du parti travailliste. Le mois dernier, l’entreprise avait déjà fait savoir que l’usine de Swindon serait fermée six jours en avril pour faire face aux problèmes potentiels qu’entraînerait une sortie sans accord du Royaume-Uni de l’UE le 29 mars prochain. L’an dernier, le vice-président de Honda en Europe avait prévenu qu’un « no deal » coûterait des dizaines de millions de livres sterling à l’entreprise.

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