Syrie, Irak : erreurs américaines, faillite internationale

L’invasion en Irak en 2003 n’a été que le prélude d’une longue série d’erreurs majeures de la diplomatie internationale sous influence américaine. Irakiens et Syriens paient le prix d’une politique étrangère de Washington confrontée à la faillite de l’interventionnisme, mais aussi du « laisser-faire » actuel.

Cet article est en accès libre.

Pour soutenir Mediapart je m’abonne

PDF

« Mission accomplished ». Depuis la prise de Mossoul par l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL), mardi 10 juin, la photo représentant un George W. Bush fier devant ses troupes, en mai 2003 lors de la chute de Bagdad, fait à nouveau le tour des réseaux sociaux. Si l’absurdité du cliché saute aujourd’hui aux yeux face à l’offensive spectaculaire de l’EIIL, celui-ci ne doit toutefois pas en faire oublier d'autres, comme ceux montrant des Irakiens joyeux, déboulonnant les statues de Saddam Hussein lors de la chute du régime irakien.

Comme souvent, les crises majeures au Moyen-Orient sont otages d’une vision simpliste des événements. Au-delà de la décision d’envahir l’Irak, alors instrumentalisée à des fins politiques et dont la dénonciation sert aujourd’hui de paravent à l’actuelle administration américaine pour justifier son inaction sur le terrain syrien, c’est sur le résultat de l'occupation de l'Irak, et plus largement, les choix politiques de Washington dans la région qu’il convient de s’interroger. Des choix qui impliquent directement le président des États-Unis actuel, Barack Obama, arrivé à la Maison Blanche en 2009, soit près de trois années avant le retrait des troupes américaines d'Irak en décembre 2011. « Il n’y a pas eu de soulèvement populaire en 2003 pour sauver Saddam Hussein. En Irak, davantage que l’invasion en elle-même, c’est la gestion de l’après qui est la cause du chaos actuel, affirme Myriam Benraad, spécialiste de l'Irak au Ceri. Les États-Unis ont choisi de faire complètement table rase et de détruire l’État, ils ont décapité l’armée, ils ont détruit les structures institutionnelles, c’est tout cela que les Irakiens paient aujourd’hui. »

La prise de conscience de l’erreur tragique commise en 2003 par les États-Unis – condamnée par une majorité d’Américains depuis… 2007, si l’on croit le New York Times – ne saurait donc absoudre l’administration américaine de sa politique les années suivantes et d’une autre erreur stratégique majeure, sa politique attentiste en Syrie, qui a permit l’essor de ce même EIIL, inexistant sur le territoire syrien au début des combats à l’été 2011 (voir l’infographie du New York Times sur l’évolution géographique des combats attribués à l’EIIL). Présent en Irak depuis le début de la guerre (lire notre précédent article pour comprendre la genèse de l'organisation djihadiste) et redynamisé par l'invasion américaine, l’EIIL s’est d'abord appuyé sur ses minces ressources locales issues de la prébende et du racket pour s’installer en Syrie et profiter des ressources pétrolières de Der Ez Zor. Fort de ce nouveau financement, l’EIIL a pu alors planifier son offensive en Irak. Lundi 16 juin, alors que les autorités irakiennes avaient annoncé avoir repris le dessus, c’est en fait la ville stratégique de Tal Afar, située dans le nord de l’Irak à proximité de la frontière syrienne, qui est tombée sous les assauts de l'EIIL. Mercredi, la progression des troupes djihadistes, désormais à 35 kilomètres de Bagdad, ne paraissait toujours pas maîtrisée. Elles auraient même pris la ville de Baïji, et les plus importants puits de pétrole du pays. Et l'Irak a fini par appeler clairement à une intervention américaine, au moyen de frappes aériennes.

« C’est la non-intervention et la passivité de la communauté internationale et en premier lieu des États-Unis en Syrie qui ont favorisé l’offensive de l’EIIL, poursuit Myriam Benraad. D’abord parce qu'on a laissé pourrir la situation alors que l’on pouvait armer une partie de l’opposition, ensuite parce que l'on a, de fait, envoyé le signal à l’EIIL qu’il avait le champ libre, que les États-Unis souhaitaient de toute manière rester en retrait. Regarder ce qui a été fait en Irak depuis 2003 pour justifier l’attentisme en Syrie est donc parfaitement absurde. » « Il y a un gouffre entre une expédition coloniale comme celle de Bush et des néo-conservateurs, à laquelle je me suis farouchement opposé, et une intervention (en Syrie) raisonnée et coordonnée au nom de la sécurité collective », écrit de son côté l’ancien diplomate Jean-Pierre Filiu. 

Comme la politique prônée par le camp néo-conservateur, celle du « laisser-faire » d'Obama a abouti à l’inverse du résultat souhaité, et pis encore, favorisé ce que la politique antiterroriste américaine cherchait précisément à éviter : l’essor d’un groupe djihadiste puissant, bien entraîné, riche et implacable. Au moins 1 700 soldats de l’armée irakienne auraient ainsi été exécutés à Tikrit et dans les autres nouveaux bastions conquis par l’État islamique, si l’on en croit des clichés postés vendredi et samedi sur des forums djihadistes (voir ci-dessus). Des crimes de guerre aussitôt condamnés par les États-Unis et l’ONU.

Pour les États-Unis comme pour la communauté internationale, la crise irakienne actuelle marque bien une double défaite. Celle de l’interventionnisme des années Bush. Celle, aussi, du désengagement décidé par Obama en réaction aux choix de l’administration précédente.

L'origine de la conception de la politique interventionniste sous George W. Bush remonte aux lendemains de la chute du mur de Berlin. En septembre 1990, l'historien Bernard Lewis publie un article intitulé « The Roots of Muslim Rage » dans la revue mensuelle Atlantic Monthly où il évoque l’existence d’« un choc des civilisations », qui constitue la base de la théorie du nécessaire « affrontement » avec l’islam, après des années d’« alliance dans la seconde moitié du XXe siècle, entre les États-Unis et certains disciples de l’Islam les plus conservateurs et les plus fanatiques » pour lutter contre les Soviétiques (lire, sur ce thème, le formidable CIA et Jihad, 1950-2001, du journaliste John K. Cooley, traduit en France aux Éditions Autrement, et dont est extraite cette dernière citation). Cette thèse d’un « choc des civilisations » est développée par la suite par Samuel P. Huntington en 1993 dans la revue Foreign Affairs. Huntington y suggère que la source fondamentale de conflit n’est désormais ni idéologique ni économique mais culturelle, et qu’un choc des civilisations entre l’Islam et l’Occident dominera l’ère post-guerre froide. Sur la base de cette vision binaire des relations internationales, les défenseurs de la théorie de l’« affrontement » considèrent que l’islam politique a remplacé le communisme en tant que menace stratégique principale des intérêts américains.

Voilà pour la théorie. Une décennie plus tard, les attentats qui frappent les États-Unis le 11 septembre 2001 arriveront à point nommé pour permettre aux néoconservateurs de la mettre en pratique. Dans leur volonté de faire table rase du régime de Saddam Hussein et de considérer l’Irak comme le cobaye de leur théorie d’un Grand Moyen-Orient pacifié, démocratisé et ouvert de force aux investissements américains, les néo-conservateurs iront jusqu’au bout. « La politique de "débassification" (référence au « Baas » irakien, le parti de Saddam Hussein) a eu, de l’avis de tous les experts, un effet dévastateur sur le processus de reconstruction, écrit Fanny Lafourcade dans son ouvrage, Le Chaos irakien, dix clés pour comprendre, paru en 2007 aux Éditions La Découverte, en décapitant les élites académiques, intellectuelles et administratives d’un pays où, sous Saddam, l’adhésion du Parti est quasiment un passage obligé pour entrer dans la fonction publique. Des dizaines de milliers d’instituteurs et professeurs, mais aussi de médecins, de juges sans parler des militaires de carrière, perdent leur travail. (…) Dans les faits, plus de 200 000 personnes auraient été écartées. »

À cette logique destructrice d’un pays et de son élite, Barack Obama prétend substituer une politique du dialogue dès son arrivée à la Maison Blanche.

Obama, tacticien sans stratégie : l’exemple égyptien

Barack Obama préfère l’approche dite « accommodante », à laquelle adhèrent plusieurs membres de son équipe de planification stratégique, tel Peter Mandaville, directeur de l'Ali Vural Ak Center for Global Islamic Studies, think-tank qui se donne pour but de livrer une lecture « nuancée des sociétés musulmanes ». Pour les tenants de cette approche, les islamistes ne peuvent pas être caractérisés comme intrinsèquement anti-occidentaux ou anti-démocratiques, et l’Islam politique n’est pas non plus monolithique. Il est donc possible d’inclure certaines de ses composantes dans le jeu démocratique.

Le discours du président Obama prononcé au Caire le 4 juin 2009 – intitulé symboliquement « Nouveau Départ » – est ainsi conçu pour marquer la rupture d’avec les années Bush. C’est pourtant la politique égyptienne des États-Unis qui mettra la première en lumière le manque d’anticipation et les errements du département d’État américain et de l'administration actuelle.

Outre son échec sur le dossier israélo-palestinien, la nouvelle politique d’Obama connaît un premier accroc pendant la révolution égyptienne de 2011. Envoyé spécial du président Obama en Égypte, Frank Wisner déclare début février devant un groupe de diplomates que « l’ensemble du leadership du président Moubarak est arrivé à un seuil critique ». Des propos contradictoires avec ceux de la secrétaire d’État Hillary Clinton qui a, elle, présenté une vue stratégique globale favorable à ce que « le président Hosni Moubarak (cède) la place au vice-président Omar Suleiman pour qu’il puisse engager des pourparlers avec les leaders d’opposition sur les changements constitutionnels à venir et des élections libres ». Ces déclarations de la secrétaire d’État, alors que les manifestants égyptiens ne veulent ni plus ni moins que la chute de la dictature, hypothèquent d’emblée les efforts de l’administration Obama pour redorer l’image des États-Unis, largement dégradée par les offensives de Bush et son soutien aux dictatures du Moyen-Orient.

Le rapprochement progressif amorcé depuis 2009 avec les Frères musulmans, qui culminera lors la rencontre de la secrétaire d’État Hillary Clinton avec le président égyptien Mohamed Morsi, le 14 juillet 2012, ne conduit pas non plus à changer cette image. Les États-Unis sont pris de court par les décisions unilatérales de Morsi, notamment celle de forcer à l’adoption du texte constitutionnel, de même que par l’impopularité croissante des Frères que n’anticipe pas l'ambassadrice au Caire, Anne Patterson, grande artisane du rapprochement avec les « Frères ». Lors du coup d’État militaire de juillet 2013, Obama se fait photographier dans la « war room » à Washington pour montrer sa « préoccupation ». Mais le pragmatisme et les contingences de « stabilité-sécurité », selon la formulation en vogue à Washington, ont pris le dessus sur les ambitions initiales. Et Obama prend bien garde de ne pas qualifier l’initiative du maréchal Sissi de « coup », ce qui aurait conduit automatiquement à la suspension de l’aide américaine annuelle de 1,3 milliard de dollars à l’Égypte. Le 14 août 2013, lorsque la répression féroce de l’armée s’abat sur les Frères, tuant plusieurs centaines de militants au Caire, Obama, alors en vacances, laisse au nouveau secrétaire d’État, John Kerry, le soin de prononcer une déclaration publique qui qualifie l’action des forces de l’ordre égyptienne de « déplorable et contraire aux aspirations égyptiennes de paix, d’inclusion et la démocratie ».

Trois mois plus tard, la visite de John Kerry en Égypte vient cependant légitimer le gouvernement militaire, car elle valide la feuille de route pour la transition vers la démocratie – un référendum sur la constitution puis des élections présidentielles au printemps 2014. Épilogue de ces aventures égyptiennes révélatrices des évolutions de l’administration américaine en matière de politique étrangère : le 4 juin 2014, après l’annonce de son élection à la présidence de l’Égypte lors d'une parodie de scrutin, Washington fait part de son impatience de travailler avec Sissi « pour faire avancer notre partenariat stratégique et les nombreux intérêts communs aux États-Unis et à l'Égypte ».

Le temps du discours du Caire et du « nouveau départ » est déjà loin derrière nous. « Les États-Unis sont dans une position difficile en Égypte, explique Jeremy Shapiro, ancien membre de l’équipe de planification du département d’État pour le Moyen-Orient, et régulièrement consulté par l’administration actuelle. Ils n’ont pas d’autre choix que d’avoir un lien fort avec le pouvoir égyptien, quel qu’il soit. Ils veulent soutenir tout processus démocratique, mais ils feront passer en priorité le maintien de la coopération sécuritaire. C’est ce qu’ils ont fait sous Moubarak, sous Morsi, et ce sera probablement encore le cas avec Sissi. Ce qui compte pour Washington, c’est la position stratégique de l’Égypte face au canal de Suez et à Israël, et le rôle majeur que le pays peut être amené à jouer dans la région. »

La permanence du soutien à Maliki, l’erreur d’Obama

Du temps des néoconservateurs, les défenseurs de l’approche de « confrontation » avec l’Islam exhortaient le gouvernement américain à éviter de presser leurs alliés au Moyen-Orient de s’engager dans un processus de réformes démocratiques, dans la mesure où ce processus pourrait, selon eux, conduire à substituer des régimes faibles et pro-américains à des régimes islamistes encore plus répressifs. Sous Obama, alors que l’exemple d’Ennahda en Tunisie incarne la possibilité pour l'Islam politique de s’inscrire dans un processus démocratique, l’alignement derrière les régimes autoritaires est justifié par la nécessité de préserver une alliance sécuritaire et stratégique avec les sphères dirigeantes dans les pays clés, en Égypte comme en Irak, et ce, quelle que soit la nature du pouvoir en place. Dans le contexte irakien, cette stratégie s’est révélée catastrophique.

Concepteur d’une politique basée sur la division ethnique, l'activation du clivage sunnite-chiite, la répression massive des opposants politiques et le démantèlement de l’État, le premier ministre irakien Nouri al-Maliki est en poste depuis 2006. À l’époque, les États-Unis croient avoir trouvé en lui un allié faible et facilement manipulable, parfait pour assurer la continuité d'un État irakien fantoche à la botte des Américains, à l’image de l’Afghanistan de Hamid Karzaï. Mais même sur le choix des hommes, l’administration Bush se trompe. Maliki se montre très habile et place très vite sous sa coupe ce qu’il reste de l’armée irakienne et des institutions de l’État.

La grande erreur d’Obama à son arrivée à la Maison Blanche fut de considérer le premier ministre irakien comme un moindre mal. « En 2009, Obama, par désillusion face une situation complexe, a continué de le soutenir, affirme Myriam Benraad. Ne pas le faire aurait signifié s’impliquer davantage dans le jeu politique, pour rapprocher les acteurs et inclure de nouveau les sunnites dans le jeu. En se désengageant, Obama a choisi de faire le contraire, et Maliki a eu dès lors les coudées franches pour mener sa politique de division. » 

Cette absence d’implication politique et de réforme au sein de l’appareil militaire irakien, alors même que le retrait les rend absolument nécessaires pour consolider des institutions durement éprouvées par l’occupation américaine, la politique de Maliki et la guerre civile (lire à ce propos notre entretien avec Michael Knights, rattaché au Washington Institute For Near East), se retrouve sur le dossier syrien, où l'inaction des États-Unis a pour corollaire l'apparition d'un sanctuaire pour l’expansion de l’EIIL et du djihad international. « Je ne fais pas l’erreur de croire que les Américains pèchent par naïveté, nous confiait en mai l’opposant syrien Michel Kilo, à son retour de Washington. Ils mènent la politique dont ils croient avoir besoin, et ils vont arriver à leurs objectifs. À l’heure actuelle, leur position en Syrie demeure très forte : s’ils entrent dans le conflit, tous les autres céderont. (...) Il ne s’agit donc pas d’essayer de convaincre les Américains, mais de leur dire : vous avez dépensé des milliards de dollars dans votre guerre contre le terrorisme, et maintenant le terrorisme en Syrie est dans une situation assez extraordinaire, inimaginable. Et vous avez le choix de prendre en compte cette réalité dans votre politique. » 

Cette analyse fait bondir Jeremy Shapiro : « Cette idée que la Maison Blanche ne s’intéresse pas au problème syrien est ridicule !, s’emporte cet ancien membre de l’équipe de planification du département d’État sous Obama. Je ne comprends pas pourquoi jeter quelques armes à l’opposition pourrait arranger la situation. Notre expérience montre que cela marche très rarement. Et surtout, cela ne fonctionne jamais quand plusieurs pays sont impliqués et arment différentes parties dans le cas d’une guerre civile. Dans le cas de la Syrie, il s’agit de 6 à 7 pays, sans même mentionner les donateurs privés. » Jeremy Shapiro disqualifie en outre l’idée que l’engagement américain suffirait à résoudre le conflit syrien : « Dans les déclarations de Michel Kilo, et celles que les opposants syriens font tout le temps, il y a l’idée de dire : "Oh, tout ce qu’ont à faire les États-Unis, c’est de s’intéresser aux causes du problème, et ils pourront le résoudre." Ce n’est absolument pas vrai ! Nous avons eu 150 000 soldats en Irak, c’était la priorité numéro un des États-Unis pendant tant d’années. Et pourtant le problème a empiré ! Il n’y a aucune certitude que l’intervention américaine puisse résoudre la crise syrienne. Elle pourrait au contraire la rendre pire ! Il faudrait en outre que l’opposition syrienne soit unie, capable de contrôler ses hommes sur le terrain, et soit relativement en adéquation avec les valeurs défendues par les États-Unis, ce qui n’est pas le cas, et ce, depuis le début du conflit. »

En Syrie, les États-Unis n’ont plus bougé depuis l’accord sur les armes chimiques conclu avec la Russie à l’été 2013. Depuis trois ans, la volonté américaine de ne pas intervenir, et de ne pas aider l’opposition armée syrienne en lui fournissant des armes sophistiquées, a coïncidé avec le pourrissement de la situation en Syrie et en Irak, et démontré l'incapacité de la communauté internationale à gérer les crises suscitées par l’intervention d’acteurs transnationaux, tels que l’EIIL mais aussi le Hezbollah libanais, qui a maintenu en vie le pouvoir d’Assad et fait basculer la guerre civile en Syrie au printemps 2013.

Une approche internationale défaillante face aux acteurs transnationaux

Au lendemain de la prise de Mossoul, le New Yorker publiait un article intitulé « Dans l’essor de l’Irak extrémiste, l’héritage américain », dans lequel le journaliste soulignait la responsabilité américaine dans le délitement de l’État irakien, malgré huit années d’efforts et d’investissements pour reconstruire les institutions détruites en 2003. « Ce que nous avons construit part actuellement en lambeaux. Voilà le véritable héritage de la guerre américaine en Irak », concluait l’article.

Plus encore que le constat de l’échec de l'occupation, la crise actuelle et l’offensive spectaculaire de l’EIIL ont démontré à quel point les autorités irakiennes et, par ricochet, leur allié américain sont dépassés par des événements qu’ils n’ont pas anticipés, de même qu'ils n'avaient pas vu venir l’engagement massif un an plus tôt du Hezbollah libanais aux côtés des troupes de Bachar al-Assad. Engagement qui a fait basculer le conflit en faveur du dictateur syrien. Samedi 15 juin 2014, le reporter du quotidien britannique The Guardian basé à Bagdad racontait comment la prise de Moussoul avait surpris les officiels irakiens et leurs homologues de la CIA, qui venaient pourtant de mettre la main sur une masse d’informations concernant l’identité de centaines de membres de l’EIIL.

Ces derniers mois, le camp républicain a eu beau jeu de remettre en question l’actuelle politique étrangère américaine. Il n’avait pas tout à fait tort : l’attaque de l’EIIL démontre qu’en Irak, comme en Égypte ou en Syrie, les États-Unis n’ont pas une idée claire de la politique à mener à moyen terme, ce qui fragilise leur stratégie pour toute la région, à commencer par le dossier sur le nucléaire iranien, « priorité numéro un » de l’administration américaine au Moyen-Orient, selon Jeremy Shapiro.

Ce lundi 16 juin se sont en effet rouvertes les négociations pour mettre en application l’accord avec Téhéran signé à Genève en novembre 2013 pour encadrer le programme nucléaire iranien. En grande difficulté sur le plan économique et pressé de conclure un accord qui allégerait l’embargo qui le frappe depuis trente ans, l’Iran voyait en outre avec inquiétude la révélation dans la presse internationale de son trafic de carburant avec son voisin turc, à la faveur du conflit interne en Turquie. L’asphyxie économique était proche. La crise irakienne a cependant remis l’Iran en selle : au moment de l’offensive de Mossoul, les Iraniens discutaient déjà, eux, d’une contre-offensive potentielle à Bagdad. De même, c’est l’appel de l’ayatollah Sistani qui a poussé des milliers de chiites à s’enrôler pour lutter contre l’EIIL. Ce sont les milices liées à Téhéran qui combattent aux côtés de l’armée irakienne pour tenter de défaire l’EIIL. Mercredi 18 juin, le président Hassan Rohani a mis les choses au point en déclarant que l'Iran ferait le nécessaire pour « protéger les lieux saints chiites en Irak ».

Les Iraniens, qui ont évoqué mardi avec les Américains les développements de la crise irakienne en marge de la réunion sur le nucléaire, disposent donc aujourd’hui d’autres arguments à faire valoir auprès de Washington que le seul encadrement du programme d’enrichissement d’uranium pour obtenir l'allégement, voire la fin, de l’embargo international, annoncée désormais pour 2016.

L’Iran est d’autant plus incontournable qu’en Irak, le processus politique est désormais complètement dépassé. Ironie du calendrier, la cour suprême irakienne a annoncé, lundi 16 juin, qu’elle validait le résultat des dernières élections législatives, qui laissaient prévoir un autre scénario, négocié, avant la prise de Mossoul. « L’offensive de l’EIIL a changé toute la donne, explique Myriam Benraad. L’heure est au réarmement des milices chiites, et les combats vont durer. Encore une fois, l’incroyable désengagement politique d’Obama, à l’heure où les États-Unis faisaient également partir leurs troupes, a offert les clés de l’Irak à l’Iran, autant qu’il a réduit les chances de voir émerger un accord constructif entre Maliki et l’opposition sunnite, qui aurait coupé l’herbe sous le pied de l’EIIL. Le désengagement américain a été l'un des facteurs avec le virage autoritaire de Maliki qui ont ôté toute chance au pays de se sortir de la crise à court terme. » 

Le sort des Irakiens ne se décide donc plus seulement à Bagdad, dans les couloirs de l’Assemblée, mais aussi à Téhéran qui, sauf en cas d’une improbable victoire éclair de l’armée irakienne, choisira le futur premier ministre, Maliki ou un autre, en fonction des seuls intérêts iraniens, et non pas seulement de ceux des Irakiens et des autres États de la région. Seul l’Iran a aujourd’hui les moyens de rapprocher Bagdad des Kurdes, tout-puissants au nord-est, et les miliciens sunnites et chiites pour contrer l’EIIL.

Les prochains mois seront donc iraniens. Au-delà même du territoire irakien, Téhéran garde dans son jeu le régime syrien grâce à ses investissements dans l'économie syrienne, comptant aussi sur la présence à Damas de ses conseillers militaires, et dispose d’un accès direct au Hezbollah libanais, qu’il a créé. Appelé à jouer les médiateurs alors qu’il est partie prenante du conflit, Téhéran mettra en place une situation à son avantage. Dans ce cadre, la solution à la crise, quelle qu’elle soit, ne fera que repousser le problème un peu plus loin. Et soulignera un peu plus, s'il était besoin, l’incapacité de la communauté internationale, États-Unis compris, à élaborer une gestion de crise rationnelle et durable qui lui donne à la fois accès aux États, mais aussi aux organisations transnationales devenues, en 2014, les principaux facteurs d’instabilité au Moyen-Orient.

Pierre Puchot

Mediapart est actuellement en accès libre : profitez-en et faites-le savoir ! Découvrez tous nos contenus gratuitement C’est l’occasion pour celles et ceux qui ne nous connaissent pas de découvrir un journal totalement indépendant et sans publicité qui ne vit que de l’abonnement de ses lecteurs.
L’information est la première force sur laquelle nous devons compter. Une information de qualité, au service du public, soucieuse de l’intérêt général.
Articles, contenus vidéos, podcasts, enquêtes, dossiers... : découvrez-les et jugez par vous-même.
Si vous souhaitez nous soutenir et prolonger votre lecture après la période d’accès-libre abonnez-vous !

Soutenez-nous