Derrière l’alibi des tableaux de Guéant, la piste de l’argent libyen

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Alors que l’ancien ministre de l’intérieur assure avoir obtenu, en 2008, 500 000 euros de la vente de deux tableaux d’un maître néerlandais, les investigations révèlent que le banquier soupçonné d’avoir effectué le virement en sa faveur, Wahib Nacer, était l’un des gestionnaires des comptes de Bachir Saleh, le patron du puissant fonds d’investissement libyen en Afrique.

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Pour Claude Guéant, c’est l’épreuve de vérité. Ce moment douloureux où devant les juges, la construction d’un alibi s’effrite, puis s’effondre. Le 27 février 2013, la justice découvrait lors d'une perquisition que l’ancien ministre de l’intérieur avait reçu en 2008 un virement de 500 000 euros lui permettant de s’acheter l’appartement de ses rêves, rue Weber, dans le XVIe arrondissement de Paris. L’alibi de Claude Guéant consistait à certifier qu’il avait vendu deux tableaux du maître flamand Andries van Eertvelt (1590-1652) quelques semaines plus tôt : Vaisseau de haut bord par mer agitée et Navires par mer agitée – des peintures à l’huile sur bois de 19,8×36,4 cm.

Justification difficile : le prix obtenu par le secrétaire général de l’Élysée était dix fois supérieur à la cote de l’artiste, et l’acheteur, représenté par un avocat malaisien, était resté inconnu. Claude Guéant ne parvenait même pas à préciser dans quelles circonstances il avait lui-même acheté ces toiles, au début des années 1990, avec sa femme, au Louvre des antiquaires…

Après deux ans d’investigations, l’ancien préfet et ancien ministre, âgé de 70 ans, a finalement été mis en examen le 7 mars pour « faux et usage de faux et blanchiment de fraude fiscale en bande organisée », pour avoir entre autres « organisé la vente fictive de deux tableaux du peintre van Eertvelt prétendument détenus depuis plus de douze ans ». L’enquête a permis d’établir que les 500 000 euros reçus par Claude Guéant – virés depuis la Malaisie via le cabinet d'avocat de Me Siva Rajendram – provenaient en réalité d'un compte ouvert à Djeddah au nom d’un richissime Saoudien, Khalid Bugshan, qui n’avait jamais rencontré Claude Guéant, ni acheté ses tableaux !

Nicolas Sarkozy et Claude Guéant, son secrétaire général de l'Elysée, en 2008. © Reuters Nicolas Sarkozy et Claude Guéant, son secrétaire général de l'Elysée, en 2008. © Reuters

L’enquête révèle aujourd'hui que le banquier soupçonné d’avoir effectué le virement, Wahib Nacer, financier de la famille Bugshan, et dirigeant du Crédit agricole suisse, était aussi l’un des gestionnaires des comptes de Bachir Saleh, le patron du puissant fonds d’investissement libyen en Afrique, le Libya Africa Investment Portforlio (LAP). Le 31 mars, le domicile et les bureaux de Wahib Nacer ont été perquisitionnés en Suisse, de même que ceux de l’intermédiaire Alexandre Djouhri, ce proche de Dominique de Villepin devenu, après 2007, l’un des conseillers officieux de Guéant.

En mai 2012, Alexandre Djouhri a organisé le départ en catastrophe de Bachir Saleh (alors visé par un mandat d'arrêt d'Interpol) de Paris vers Niamey, au Niger, peu après la publication par Mediapart de la note officielle libyenne faisant état de son rôle présumé dans le projet de financement de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy par la Libye, en 2007. Alors qu’une enquête se poursuit sur l’authenticité de cette note, l’homme d’affaires Ziad Takieddine a précisé aux juges que Bachir Saleh était venu à plusieurs reprises en France pour mettre en place la mécanique financière du soutien libyen et obtenir auprès de Claude Guéant les « indications bancaires » nécessaires aux virements. 

Lors de la perquisition d’un des lieux de résidence de M. Saleh en France, les enquêteurs ont découvert une attestation de Wahib Nacer, datée du 24 juillet 2008, au nom du Crédit agricole suisse, certifiant la « capacité financière » de Bachir Saleh. Et différents documents prouvant que Wahib Nacer était l’administrateur des comptes du dirigeant libyen.

Mis en examen en même temps que Claude Guéant, le Saoudien Khalid Bugshan, de son côté, n’est pas parvenu à expliquer le virement de 500 000 euros parti de son compte vers celui de Claude Guéant : il ne connaissait tout simplement pas son nom. Après avoir déclaré ne pas se souvenir du tout de cette opération bancaire, Bugshan a expliqué que Wahib Nacer, ancien cadre de la Banque franco-saoudienne de Djeddah – filiale d’Indosuez – gérait, depuis les années 1970, les comptes de sa famille, avant et après avoir rejoint le Crédit agricole de Genève. Le virement à l’origine de la bonne fortune de Guéant est parti de la National Commercial Bank de Djeddah vers la Malaisie, avant d’atterrir à Paris. Wahib Nacer pouvait effectuer très directement des opérations sur le compte du Crédit agricole suisse, mais aussi sur des comptes situés à Djeddah.

Bugshan lui demandait d’effectuer des retraits ou des versements par des ordres écrits au nom d’une des sociétés de sa famille. Mais Wahib Nacer était « bordélique », selon M. Bugshan. Il avait la fâcheuse habitude de lui apporter les documents ou papiers à signer « à la dernière minute » ou juste avant qu’il prenne l’avion, sans qu’il puisse en prendre connaissance. « Un nombre incalculable de papiers, y compris d’ouverture de comptes », a-t-il précisé.

Khalid Bugshan a souligné que s’il avait voulu verser 500 000 euros à Guéant, il lui aurait donné directement la somme. « Une petite somme », pour lui. Propriétaire de plusieurs biens immobiliers à Paris, M. Bugshan a servi d’intermédiaire aux Français lors de la vente des frégates à l’Arabie saoudite et il garde d’importantes « relations d’affaires » avec les groupes d’armement Thalès et EADS.

La méconnaissance totale de Bugshan de l’histoire des tableaux accable évidemment Claude Guéant. L’ancien ministre a tenté de conforter son alibi en communiquant aux juges une photo prise au cabinet de l’avocat malaisien Siva Rajendram, d'où est parti le virement. On y voit l’assistante de l’avocat tenir entre ses bras les deux marines de van Eertvelt, tandis qu'un journal local, le New Straits Times posé devant elle permet de dater le cliché. Mais cette apparition fantomatique a plutôt conforté l’idée que les tableaux n’avaient pas été vendus…

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Nous avons contacté Claude Guéant, ainsi que son avocat Me Philippe Bouchez El-Ghozi, qui n'ont pas répondu à nos sollicitations.