A la frontière polonaise, les réfugiés biélorusses rêvent d’un pays sans Loukachenko

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Le prix Sakharov des droits de l’homme a été décerné jeudi à l’opposition biélorusse. À Biala Podlaska en Pologne, à 30 km de la frontière avec la Biélorussie, les réfugiés sont de plus en plus nombreux, fuyant la répression depuis l’élection contestée du 9 août.

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Biala Podlaska (Pologne).– Le drapeau de la Biélorussie indépendante blanc-rouge-blanc, symbole de l’opposition contre Alexandre Loukachenko – son président autoritaire réélu frauduleusement le 9 août dernier – flotte à l’unisson avec le drapeau polonais sur une des artères principales de Biala Podlaska, une ville de l’est de la Pologne, à 30 km de la frontière biélorusse.

C’est ici, au rez-de-chaussée d’un petit édifice vert défraîchi, que Pavel Anushka a installé sa « fondation de Biała Podlaska de solidarité avec le Bélarus ». À l’intérieur de son minuscule local, parmi une multitude de drapeaux et pancartes, une amusante bannière « Stop au cafard » écrit en cyrillique croque Alexandre Loukachenko en bonhomme moustachu.

Au pied du bureau, un sac de vêtements destiné à des Biélorusses ayant quitté le pays à la hâte attend la prochaine distribution. L’entrepreneur en veste bleu marine et pantalon beige est formel. Il ne baissera pavillon dans la rue qu’« une fois la révolution achevée en Biélorussie », son pays d’origine qu’il a fui en 2015.

Pavel Anushka dans son bureau. © HB Pavel Anushka dans son bureau. © HB

Ce chef d’entreprise dans le secteur du bois avait alors refusé de graisser la pâte au régime de Loukachenko avant de prendre part à toutes les manifestations contestant l’élection présidentielle de 2010. Ne se sentant plus en sécurité, il avait alors fait le choix de l’exil en Pologne, où sa famille l’a ensuite rejoint.

Son pays d’accueil lui a depuis octroyé le statut de réfugié. « La Pologne est culturellement proche de la Biélorussie, on a même été un seul et même pays par le passé, affirme-t-il dans un polonais impeccable, faisant référence au grand-duché de Lituanie – en union avec le Royaume de Pologne du XVIe au XVIIIe siècle. Et puis, les Polonais savent ce que l’on vit en ce moment, ils ont connu la même chose pendant les années Solidarité et ils nous encouragent à lutter pour que la démocratie advienne en Biélorussie, y compris le premier ministre polonais », continue ce bavard aux yeux bleus perçants.

En plus de gérer une compagnie d’autobus qui relient Brest – en Biélorussie – à Varsovie, Pavel Anushka assiste depuis deux mois ses compatriotes, de plus en plus nombreux à demander l’asile en Pologne. De sources officielles, entre le 18 août et le 18 octobre au moins 707 Bélarusses sont arrivés en Pologne sous diverses formes de protection. En 2019, ils n’avaient été que 37 Biélorusses à demander l’asile. 

Igor et Natalia Ivaliev et leur fille de cinq ans font partie de ces nouveaux demandeurs d’asile, hébergés depuis début septembre dans le centre d’accueil de Horbów, à mi-chemin entre Biala Podlaska et la frontière biélorusse.

C’est dans ce récent complexe en briques planté de bouleaux que sont hébergés la plupart des Biélorusses nouvellement arrivés. « Je savais qu’un jour je serais forcé de partir, après tout, je suis dans l’opposition depuis 2012 », explique Igor Ivaliev, qui arbore la rose du Parti social démocrate biélorusse – Narodina Hramada –, une formation politique interdite par le régime de Loukachenko depuis quinze ans.

Igor a été arrêté lors d’une manifestation à Novopolotsk à la suite de l’élection du 9 août dernier. Il a purgé cinq jours de prison puis a fui par l’Ukraine jusqu’en Pologne. « Le plus dur en fait, c’est l’attente du verdict, rien ne garantit que nous obtiendrons l’asile. » Il déplore également le peu de soutien psychologique. « Nous savons que parmi nous vit une femme qui s’est fait violer en Biélorussie », confie le quadragénaire, bras droit de Pavel dans la distribution de biens de première nécessité au sein de deux centres d’accueil de Biala Podlaska où papier toilette et savon viennent parfois à manquer.

Ihar Loban aide volontiers Pavel à faire les courses pour les réfugiés dans un supermarché-hangar typique de ces zones transfrontalières où des Biélorusses de l’autre côté de la frontière viennent faire leurs emplettes à moindre coup.

La marche des femmes biélorusses à Varsovie le 10 octobre 2020. © HB La marche des femmes biélorusses à Varsovie le 10 octobre 2020. © HB

Le trentenaire au sweat-shirt à capuche gris était encore un inspecteur de police criminelle haut placé à Grodno, il y a deux mois. Fin août, alors qu’il était chargé d’enquêtes sur la pédophilie, le trafic de drogue ou le hacking, il décide de faire défection et embarque presque aussitôt avec sa famille pour la Pologne, à la faveur d’un visa humanitaire. « En 2009, j’avais prêté serment pour protéger la population. Toute cette violence, c’en était trop », explique celui qui n’a jamais particulièrement apprécié Loukachenko mais qui « n’avait jamais pensé que ce régime pouvait en arriver à des choses aussi horribles ».

À vrai dire, on lui avait déjà demandé de témoigner contre le blogueur et opposant biélorusse Sergueï Tikhanovski, arrêté fin mai à Grodno. « Je me suis dédouané en prétextant avoir un peu trop bu, non sans éveiller quelques soupçons », ajoute-t-il.

Parmi ses confrères, peu ont eu le courage de faire de même, mais Ihar Loban, qui avait assisté incognito, cagoulé, au meeting de la femme du blogueur et candidate à la présidentielle Svetlana Tikhanovskaïa à Grodno, reçoit régulièrement des messages de félicitations.

Désormais, ce demandeur d’asile, en instance de déménagement à Varsovie, a bien l’intention de jouer un rôle dans la transition depuis la capitale polonaise. Il va tout faire pour que justice soit faite le jour où le régime tombera, convaincu que la société biélorusse n’est plus en mesure de tolérer le leader actuel. « Il faut documenter cette violence en recueillant témoignages, photos, documents auprès des Biélorusses qui arrivent en Pologne. Ce seront autant de pièces à conviction pour accuser les coupables », argumente-t-il.

Et pour ce faire, Ihar Loban compte bien utiliser ses contacts restés en Biélorussie. « Des collègues au ministère de l’intérieur m’écrivent en disant qu’ils ont des documents susceptibles de m’intéresser. Moi qui suis plus libre, je vais pouvoir les exploiter. » Ihar Loban travaillera d’ailleurs de pair avec un autre inspecteur démissionnaire au sein du « centre de solidarité biélorusse » à Varsovie.

Car si de nombreux citoyens biélorusses passent par la case Biala Podlaska dans leur exil, les plus engagés finissent souvent par rejoindre cette ONG fondée, il y a un mois à peine, par la jeune diaspora biélorusse au bord de la Vistule.

Yury Ravavoi a justement bénéficié de l’aide de ce centre lorsqu’il est venu de Biélorussie en septembre. « Je sais quel genre de difficultés peuvent avoir les Biélorusses quand ils arrivent pour ouvrir un compte en banque, se procurer une carte sim ou une carte de transport, et ici, on est là pour les aider ! »

Ce jeune de 27 ans fait partie d’un syndicat indépendant à Grodno Azot, une usine d’engrais aux 10 000 employés à Grodno où il travaille depuis ses 20 ans. Et ici, comme dans plusieurs autres grandes entreprises d’État biélorusses, un vent de révolte souffle depuis la présidentielle. « Avant, nous n’avions que 22 membres dans notre syndicat indépendant, aujourd’hui nous en avons plus de 300 », note le jeune homme qui tapote sur son ordinateur.

Quelques jours après l’élection présidentielle, plusieurs centaines de travailleurs ont demandé le départ de Loukachenko et la tenue d’une nouvelle élection en brandissant la menace de la grève générale. Yury Ravavoi était d’ailleurs à la tête du comité de grève. Le jour où un agent du KGB s’est pointé en bas de chez lui, il a compris qu’il lui faudrait prendre la direction de la Pologne.

Sa femme et sa fille de sept ans ont fait le voyage un mois plus tard. Le jeune travailleur espère aussi apporter sa pierre à l’édifice pour faire tomber le régime de Loukachenko. Puisque l’usine est une source de devises étrangères, Yury continue ses efforts de coordination pour parvenir à une grève générale. « L’histoire de la Pologne nous montre que cela peut prendre du temps, au moins six mois, mais dans tous les cas nous devons préparer l’après », lance-t-il, résolu.

Le Parlement européen a montré jeudi son soutien à leur combat en décernant le prix Sakharov des droits de l’homme à « l’opposition démocratique » au président Alexandre Loukachenko, emmenée par sa figure de proue Svetlana Tikhanovskaïa. 

« C’est un honneur d’annoncer que les femmes et les hommes de l’opposition démocratique en Biélorussie sont les lauréats 2020 du prix Sakharov », a écrit son président David Sassoli sur son compte Twitter« Ils ont de leur côté une chose que la force brutale ne pourra jamais vaincre : la vérité. N’abandonnez pas votre combat. Nous sommes à vos côtés », a-t-il lancé.

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Hélène Bienvenu est journaliste indépendante, basée à Varsovie. Il s’agit de son premier papier pour Mediapart depuis la Pologne.