Quand la France a fait de l’Algérie rurale un vaste camp de concentration

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Dorothée Myriam Kellou a filmé son père Malek dans son retour au pays, à Mansourah, en Algérie, où il n’était pas revenu depuis un demi-siècle, depuis que l’armée française avait transformé son village en un camp de déportation pendant la guerre d’indépendance. Ensemble, ils documentent une tragédie occultée: les camps de regroupement.

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Mediapart poursuit sa série sur l’histoire entre la France et l’Algérie avec un troisième volet qui interroge tout à la fois un silence et une quête. Le silence d’un père qui s’est tu sous le poids des violences de la colonisation. La quête d’une enfant qui, à l’âge adulte, a voulu savoir, combler les trous d’un récit familial tronqué.

© Mediapart

Dorothée Myriam Kellou a filmé son père Malek dans son retour au pays, au bled, à Mansourah, en Algérie, où il n’avait pas mis les pieds depuis plus de 50 ans, un demi-siècle, depuis que l’armée française avait transformé son village kabyle à l’est du pays en un camp de déportation pendant la guerre d’indépendance. C’était en 1955.

À Mansourah, tu nous a séparés est un film bouleversant (visible ici jusqu’à la fin du mois d’octobre sur Mediapart) qui documente une tragédie de grande ampleur largement occultée en France, celle des camps de regroupement de populations pendant la guerre d’Algérie, dont les conséquences ravageuses se font encore sentir aujourd’hui. 

Plus de la moitié de la population rurale algérienne a été déplacée de force de son lieu d’habitation d’origine, dans des conditions inhumaines, par l’armée française durant ce conflit que la France n’a nommé guerre qu’en 1999. Elle représente les « derniers grands silenciés » de la guerre d’Algérie, pour reprendre la formule de l’historien Benjamin Stora. 

Faute de chiffres précis, on estimait ainsi en 1962 à près de quatre millions le nombre d’Algériens expulsés de leur milieu naturel, déportés et enfermés dans ces camps absents des mémoires collectives, véritables tabous en France mais aussi en Algérie. 

« L’objectif des regroupements était d’abord militaire : priver l’Armée de libération nationale (ALN) de tout soutien logistique, voire politique, de la population rurale », rappelle Dorothée Myriam Kellou, que nous retrouvons avec son père dans un petit restaurant du XIarrondissement de Paris qui respire l’Algérie, tenu par une cousine. Il s’agissait d’anéantir « l’ennemi » en le coupant d’une des forces du pays. 

L’objectif était aussi politique : la France entendait placer la population rurale algérienne sous sa surveillance et son influence directes, dans l’espoir de grossir les rangs de sa force armée « indigène », les harkis, ces Algériens musulmans qui ont combattu aux côtés de la France et qui seront totalement méprisés et oubliés par celle-ci à l’indépendance. 

Deux types de camps ont prospéré. Avec eux, les maladies, en particulier le choléra et une terrible mortalité, notamment infantile : des camps à base de tentes ou baraquements de fortune créés volontairement par l’armée française dans les endroits les plus hostiles de la ruralité algérienne, soumis à une dureté climatique, aux vents, au froid, à l’extrême chaleur…, et des camps-localités, des villages ou bourgs entiers placés sous surveillance militaire française et ceinturés de barbelés électrifiés, qui rappellent « les hameaux stratégiques » des Américains pendant la guerre du Vietnam.

Malek Kellou avait une dizaine d’années quand son village de Mansourah est devenu un « camp de terreur organisée », quand sa maison a été envahie par plusieurs autres familles déplacées par l’armée française et que la guerre est venue durcir un quotidien fait de survie sous l’effet des décennies de colonisation. Il se souvient de ce jour « comme si c’était aujourd’hui ».  

Les tensions étaient maximales, les bombardements au napalm – cette arme incendiaire redoutable, faite d’essence gélifiée, arme de guerre des puissances coloniales que la France n’a jamais admis avoir employée ni pendant la guerre ni dans les années qui ont suivi – étaient de plus en plus fréquents. Ils changeaient la couleur du ciel, détruisaient les récoltes, le bétail, décimaient militaires et civils. 

« C’est allé crescendo, témoigne Malek Kellou. Le FLN [Front de libération nationale, créé en 1954, chef de file du mouvement indépendantiste algérien – ndlr] avait brûlé les écoles françaises. Les populations habitant dans les hameaux alentour ont toutes été ramenées à Mansourah par l’armée française, qui a entouré de barbelés le village. Elle nous a laissé deux portes, celle de l’ouest pour emmener nos morts, celle de l’est pour aller chercher de l’eau, car nous n’avions pas d’eau à l’intérieur du village. Dans ma propre maison, nous étions quatre familles. On a tout partagé, l’eau, le pain, les calamités. »

« Lorsqu’on nous a regroupés, poursuit Malek Kellou, nous étions affamés. Nous ne pouvions plus utiliser nos terres, nous étions privés de nos ressources économiques. Soit on se soumettait, on prenait les armes contre le FLN, et l’on devenait harkis et on aurait les “bienfaits” de la colonisation, soit on mourait de faim. »

Fin 1959, Malek Kellou raconte que son village a été momentanément « libéré », le temps d’une visite très médiatisée du général de Gaulle qui présidait la France et passait par Mansourah pour se rendre d’Alger à Constantine : « La presse suivait le cortège. Pour ne pas qu’elle voie les camps de concentration de la France en Algérie, l’armée a enlevé les barbelés électriques. »

C’est l’année où fuite dans la presse française en avril un rapport officieux
explosif sur les camps de regroupement en Algérie, une réalité qu’ignore l’opinion publique. Il décrit de l’intérieur les violences infligées par l’armée française aux populations algériennes les plus démunies, les villageois parqués avec leurs enfants dans le dénuement le plus total qui meurent par centaines chaque jour, l’absence de soins, de nourriture, la famine qui menace, l’indifférence des autorités civiles et militaires. 

Il est signé par un ancien dirigeant des étudiants socialistes qui deviendra une figure de la politique française, de la gauche, aujourd’hui décédée, Michel Rocard, alors stagiaire à l’Inspection des finances. Et il est transmis à deux journaux, France Observateur et Le Monde, par le cabinet même d’Edmond Michelet, ministre de la justice du gouvernement de Michel Debré (ce dernier criera au complot communiste).

Dorothée Myriam Kellou s’est plongée dans ce rapport, dans des archives militaires du Service historique de l’armée de terre (SHAT) près de Paris, mais aussi dans les travaux des sociologues Pierre Bourdieu et Michel Cornaton, qui ont documenté les changements profonds et irréversibles de cette politique sur les modes de vie et les mentalités des populations.

Destruction de l’organisation familiale et sociale, abandon de l’agriculture familiale et de l’artisanat, développement du salariat, d’un sous-prolétariat, attentisme et immobilisme social, exode en masse vers les villes, émigrations… Les regroupements de population ont transformé à jamais le visage de l’Algérie rurale. Sans compter qu’ils ont causé la perte d’un patrimoine culturel immense dans l’indifférence générale. 

« Des millions de personnes ont perdu un ancrage territorial, linguistique, spirituel. Ces villages étaient aussi des lieux de protection des ancêtres. » Dorothée Myriam Kellou a mis du temps à comprendre la violence de ces déplacements forcés de quelques kilomètres que ne réparera pas la plantation de quelques figuiers ou oliviers. 

Quand le scandale des camps a éclaté, les autorités françaises se sont défendues en arguant que cet univers concentrationnaire, rappelant celui des nazis mais sans la politique d’extermination d’un peuple, était un « outil de modernisation » de l’Algérie rurale. 

« Les autorités françaises ont essayé d’effacer la violence de cette histoire en enjolivant la réalité, en disant que c’étaient des villages de regroupement, des outils de modernisation de l’Algérie rurale, avec un dispensaire, un médecin, un instituteur, bientôt l’électricité, l’eau. On en a fait une idée de développement de l’Algérie rurale très négligée et très peu administrée à l’époque. »

Pour crever les abcès des mensonges et tabous, mettre en images ces camps qui n’existaient que dans les images de propagande de l’armée française et faire ce film qui la hantait, Dorothée Myriam Kellou a mené une enquête sur plusieurs années, jalonnée d’obstacles, dont le premier était le silence. Un silence multiple, paternel, familial, collectif, politique. 

À Mansourah, tu nous a séparés a pour point de départ la quête d’une enfant qui, arrivée à la trentaine et devenue journaliste, veut savoir ce qui est arrivé à son père sexagénaire pour qu’il taise tout un pan de sa vie, de sa mémoire intime, familiale. Comme des dizaines de milliers de compatriotes, Malek Kellou s’est exilé loin de sa terre natale. Il a échoué en France à Nancy, épousé une Française, avec laquelle il a eu deux filles.

Un soir de Noël, il leur a offert l’ébauche d’un documentaire sur « une vie brisée par l’errance et l’exil » qui n’était autre que la sienne et qu’il n’avait jamais eu la force de réaliser lui-même, lui, pourtant réalisateur de métier. Sa cadette s’en saisira. Mais pas immédiatement… En l’embarquant à Mansourah comme guide, narrateur, traducteur, confident, acteur.

« Cette enfance dans les camps est une grande blessure qui me rend muet, explique Malek Kellou. Ce n’est pas honorable. Je ne veux pas dire à mes enfants : j’ai faim. Je suis aussi francophone, francophile, j’ai fait des études, j’ai grandi dans une culture française, vous voulez que je retourne l’arme contre moi-même ? On a fait la guerre d’Algérie pour être libres, pas contre les Français. Les Français aussi ont fait la guerre d’Algérie. Beaucoup nous ont soutenus dans notre quête de liberté. »

Malek Kellou a cru que le silence protégerait ses filles. Mais le silence, quand il est effacement, ne protège pas. Sa fille, à laquelle il a tenu à donner deux prénoms, un pour la France (Dorothée), un pour l’Algérie (Myriam), l’a aujourd’hui convaincu. Elle raconte combien « c’est perturbant de grandir dans une famille, un pays où il n’y a pas de place pour l’Algérie ou alors c’est une place difficile, avec des crispations, du mépris, de l’incompréhension, pas de confort ». 

« Très fière que [son] père soit algérien, c’est comme un drapeau », Dorothée Myriam Kellou ignorait néanmoins tout de l’Algérie. C’est en documentant l’occupation israélienne qu’elle a commencé à s’interroger sur ce que la colonisation peut infliger à ceux qu’elle colonise et à leurs descendants. Son père avait refusé de lui rendre visite en Palestine, de peur de « revivre les check-points ». Puis elle a étudié l’histoire aux États-Unis et commencé à questionner directement la mémoire de son père, encouragée par l’un de ses professeurs, un Libanais américain, spécialiste de l’Algérie coloniale : « Il m’a dit d’aller chercher du côté de l’oubli. »

Quelques années plus tard, voici Dorothée Myriam Kellou « apaisée » et son père « délesté » grâce à leur film. À Mansourah, tu nous a séparés est autant une thérapie familiale entre un père et sa fille qu’une thérapie collective à l’échelle d’un village dépossédé. Si cette déportation oubliée est méconnue de ce côté-ci de la Méditerranée, elle l’est aussi en Algérie, où ces camps seront réutilisés après l’indépendance par le pouvoir algérien pour en faire des « villages socialistes »

Pour faire « ressurgir la mémoire présente mais dans le silence » de ces camps, Dorothée Myriam et Malek Kellou ont projeté des images d’archives de l’armée française auprès des habitants de Mansourah sur plusieurs générations : « Elles ont provoqué une grande colère car elles révélaient le mensonge. Non, les camps, ce n’étaient pas des poignées de main et des sourires avec l’armée française. » Père et fille ont aussi organisé une grande fête au village pour visionner tous ensemble le film et fêter « la prise de parole ».

> À Mansourah tu nous as séparés est visible ici jusqu’à la fin du mois d’octobre sur Mediapart grâce à notre partenariat avec la plateforme documentaire Tënk. Vous pouvez également prolonger cet entretien et ce film par ce podcast remarquable en 12 épisodes « L’Algérie des camps » de Dorothée Myriam Kellou, diffusé par France Culture. 

> Cette émission peut aussi s’écouter en version audio.

> Retrouvez tous les grands entretiens du Studio. 

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