L’Equateur en guerre contre WikiLeaks

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Les autorités accusent WikiLeaks d’un complot visant à « déstabiliser » le pays. Ola Bini, informaticien proche de Julian Assange, avait été interpellé le même jour que lui. La justice vient d’ordonner l’arrestation de l’ancien ministre des affaires étrangères, qui avait accordé l’asile au fondateur de WikiLeaks.

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Après avoir remis Julian Assange à la justice britannique jeudi 11 avril, les autorités équatoriennes se sont lancées dans une répression contre WikiLeaks, accusée de tenter de « déstabiliser » le pays.

Vendredi 19 avril, l’agence Reuters rapportait qu’un juge équatorien avait ordonné le placement en détention de Ricardo Patiño, ancien ministre des affaires étrangères sous la présidence de Rafael Correa, qui avait accordé à Julian Assange l’asile dans son ambassade de Londres.

Ricardo Patiño, qui avait quitté l’Équateur mercredi, n’a pas été interpellé. Mais la justice de son pays a demandé à Interpol son placement sur sa « liste rouge ». Officiellement, l’ancien ministre est recherché afin d’être jugé pour avoir « donné un discours dans lequel il incitait le peuple à prendre les institutions publiques et à fermer les routes ».

Les charges exactes contre Ricardo Patiño n’ont pas encore été révélées, mais selon le bureau du ministère public, cité par Reuters, l’enquête viserait notamment ses liens avec un autre soutien et proche de Julian Assange, l’informaticien suédois Ola Bini, lui-même interpellé jeudi 11 avril, quelques heures après le fondateur de WikiLeaks.

 © freeolabini.org © freeolabini.org
Âgé de 36 ans, Ola Bini est un développeur réputé, hacktiviste, et défenseur de longue date de WikiLeaks. Il a rendu visite à plusieurs reprises à son fondateur à l’ambassade de Londres. Il vivait depuis plusieurs années en Équateur, où il travaillait sur les questions de vie privée et de chiffrement au sein du Center for Digital Autonomy (centre pour l’autonomie numérique).

Il a pour l’instant été placé en détention provisoire et les charges contre lui n’ont pas été révélées. La ministre de l’intérieur Maria Paula Romo a indiqué à la presse qu’Ola Bini était notamment accusé de faire partie d’un complot contre le gouvernement équatorien.

« Depuis plusieurs années maintenant, un des membres de cette organisation WikiLeaks, qui est une personne proche de Julian Assange, a vécu en Équateur, a notamment affirmé Maria Paula Romo. Et nous avons des preuves suffisantes qu’il a participé à des tentatives de déstabilisation contre le gouvernement. »

Au-delà des cas d’Ola Bini et de Ricardo Patiño, le gouvernement équatorien accuse depuis plusieurs semaines WikiLeaks d’ourdir un complot à son encontre. Maria Paula Romo a par exemple affirmé qu’elle soupçonnait l’organisation de vouloir se venger de l’arrestation de Julian Assange. « Nous ne laisserons pas l’Équateur devenir un centre du piratage et de l’espionnage, a affirmé la ministre de l’intérieur. Cette période de notre histoire est terminée. »

Maria Paula Romo a également affirmé que deux hackers russes avaient été identifiés, sans plus de précision. « Nous avons suffisamment de preuves. Cela ne peut pas être pris à la légère », a-t-elle déclaré.

Le conflit entre WikiLeaks et l’Équateur dure en fait depuis l'élection présidentielle de mai 2017 à laquelle Rafael Correa, qui avait été jusqu’à présent le principal protecteur de Julian Assange, ne se présente pas. Son successeur, Lenin Moreno, s’était très vite démarqué de son prédécesseur. En janvier 2018, il avait ainsi qualifié le fondateur de WikiLeaks de « problème hérité » et de « nuisance » pour son pays.

Les défenseurs de Julian Assange accusaient depuis Lenin Moreno de vouloir se débarrasser de cet hôte encombrant afin d’améliorer les relations diplomatiques du pays avec les États-Unis. Au mois de décembre dernier, le New York Times avait révélé que le lobbyiste Paul Manafort, proche de Donald Trump, s’était rendu à Quito et avait négocié avec Lenin Moreno une possible remise de Julian Assange à la justice américaine.

Le conflit larvé s’est transformé en guerre ouverte lorsque, au mois de février dernier, des hackers ont mis en ligne les INA Papers, une masse de documents dont certains ont valu à Lenin Moreno des accusations de corruption en cours d’investigation. Ce leak n’a pas été publié sur le site de WikiLeaks, mais sur un site que l’organisation a relayé dans un tweet en date du 25 mars.

L’organisation a par ailleurs démenti à plusieurs reprises être à l’origine de cette fuite. Lenin Moreno affirme pourtant être certain de sa responsabilité. Dans un tweet publié le jour de l’arrestation de Julian Assange, Rafael Correa a accusé son successeur d’avoir expulsé celui-ci parce qu’il avait « exposé » sa « corruption ».

L’arrestation d’Ola Bini a également suscité une vague d’indignation au sein de la communauté informatique, où il était à la fois respecté du fait de son travail pour la défense de la vie privée et de ses compétences en tant que développeur. Il est notamment connu pour son travail sur de nombreux projets de logiciels libres. « Ola est une personne formidable qui a consacré sa vie à ce qu’il croit juste et correct, proclame une lettre de soutien signée par plusieurs dizaines d’organisations. Il est un membre respecté et important de notre communauté. Il est l’un des nôtres. Pendant des années, notre communauté, notre travail a été persécuté, diffamé et criminalisé. Le cas d’Ola le prouve à nouveau : son cas montre à quel point nous sommes vulnérables et non protégés. »

L’hacktiviste suédois s’est lui-même prononcé sur son incarcération dans un communiqué publié sur son site de soutien : « Les leaders du monde mènent une guerre contre le savoir. Cette affaire contre moi est fondée sur les livres que j’ai lus et sur la technologie dont je dispose. C’est orwellien – crime de pensée. Nous ne pouvons pas laisser cela arriver. Le monde se resserre de plus en plus autour de nous jusqu’à ce qu’il ne nous reste plus rien. Si l’Équateur peut le faire, d’autres le peuvent aussi. Nous devons arrêter cela avant qu’il ne soit trop tard. »

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Mise à jour du 21 avril. L'article indiquait que le président Rafael Correa avait perdu l'élection présidentielle de mai 2017. Il ne s'était en réalité pas présenté.