Espagne: face à Ciudadanos, le PP revient aux fondamentaux de l’époque Aznar

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Pablo Casado, jeune loup de 37 ans, a remporté la primaire du PP samedi 21 juillet et devient le successeur de Mariano Rajoy à la tête du parti. Sa stratégie : droitiser encore davantage la formation sur les questions de société comme sur la Catalogne, en réponse au succès de Ciudadanos.

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C’est une énième preuve du durcissement des droites en Europe : les cadres du Parti populaire (PP) espagnol ont choisi la droite la plus dure pour les représenter. Lors d’un congrès extraordinaire qui s’est achevé ce samedi 21 juillet dans un luxueux hôtel de Madrid, Pablo Casado, un jeune loup de 37 ans, a réuni 1 701 votes de grands électeurs, soit plus de 57 % des voix, contre 1 250 pour sa rivale, Soraya Sáenz de Santamaría, 47 ans.

Cette dernière, qui fut la vice-présidente toute-puissante des gouvernements de Mariano Rajoy, incarnait une forme de continuité avec le bilan de Rajoy au pouvoir (2011-2018), quand Casado, lui, défendait davantage l’héritage des années de José Maria Aznar (1996-2004). Avec la défaite de Sáenz de Santamaría, les quatre principaux partis espagnols restent dirigés par des hommes (PP, PSOE, Podemos et Ciudadanos), alors que la question de l’égalité hommes-femmes figure en haut de l’agenda politique depuis des années en Espagne.

« Le PP est de retour », a lancé Casado peu après la proclamation des résultats samedi en début d’après-midi, avant d’ajouter, à l’adresse de Mariano Rajoy : « Il sera très difficile d’être à ta hauteur […]. Nous aurons toujours besoin de toi à nos côtés. » Ce congrès extraordinaire avait été convoqué dans la précipitation, après la motion de censure lancée par les socialistes du PSOE fin mai, qui a provoqué la chute du gouvernement Rajoy.

Pablo Casado le 24 mai 2015 à Madrid © Reuters / Juan Medina. Pablo Casado le 24 mai 2015 à Madrid © Reuters / Juan Medina.

Au premier tour de cette primaire, qui s’est tenu le 7 juillet, où l’ensemble des militants du PP avaient participé, Sáenz de Santamaría était arrivée en tête, avec près de 37 % des voix, devant Casado (34 %). Mais l’ancienne ministre María Dolores de Cospedal, en troisième position, et adversaire politique de Sáenz de Santamaría, avait par la suite annoncé son soutien à la candidature de Casado. Rajoy, lui, avait choisi de rester neutre.

La candidature de Casado, né à Palencia en 1981, était une relative surprise. Celui qui fut le porte-parole du PP dans les médias ces trois dernières années, s’est engouffré dans la brèche in extremis, profitant du refus d’Alberto Núñez Feijóo, président de la Galice et homme fort du parti, bien plus expérimenté, de se lancer dans la course. Il semble avoir fait le plein des votes à Madrid, quand Sáenz de Santamaría était plus forte en Andalousie.

Casado, qui se dit admirateur de l’ancien président colombien Alvaro Uribe, prend la présidence d’un parti en piteux état, menacé de disparition en Catalogne, et ravagé par des affaires de corruption au cœur de sa machine – dont la plus connue, l’affaire Gürtel, fut le déclencheur de la chute de Rajoy. Dans les urnes, confronté au surgissement du parti de droite libérale Ciudadanos, le PP a perdu près de trois millions de voix en cinq ans, de 2011 (10,8 millions de voix) à 2016 (7,9 millions).

« La victoire de Casado condamne le “marianisme” [la droite de Mariano Rajoy – ndlr] et consolide le modèle libéral, catholique, patriotique », écrit Rubén Amón, éditorialiste d’El País. Dès 2015, Aznar, qui n’a pas soutenu officiellement Casado pour ce scrutin interne, avait déclaré, en référence à la nécessaire rénovation du PP : « Si quelqu’un doit me “rénover” un jour, que ce soit Casado, qui est un type génial. »

Aussi jeune soit-il pour prendre la présidence d’un parti, Casado incarne depuis longtemps la ligne dure de sa formation. El País se souvient de ses premiers meetings aux côtés de l’ex-femme forte de la région de Madrid, Esperanza Aguirre – l’une de ses mentors, avec Aznar –, où Casado parlait de Che Guevara comme d’un assassin, refusait d’utiliser le mot de mariage pour les unions de personnes de même sexe (même après l’adoption de la loi sur le sujet), ou se lançait dans de longues digressions sur l’« unité de l’Espagne », contre la décentralisation des compétences au sein des régions.

Durant la courte campagne en 2018, il s’est prononcé contre la dépénalisation de l’euthanasie – un temps évoquée par Pedro Sánchez – et a plaidé pour une baisse des impôts sur les revenus des sociétés. Sur la Catalogne, il réclame purement et simplement l’interdiction des partis indépendantistes, au motif qu’ils ne respectent pas la Constitution espagnole de 1978. Concernant l’avortement, il propose d’en revenir à une loi de 1985 que même Rajoy et les siens jugent dépassée (ce texte a été remplacé par la suite par une loi de 2008, qui autorise l’avortement « libre » durant les 14 premières semaines de grossesse, ce qui n’était pas prévu en 1985).

Quant à l’exhumation des restes du général Franco, que l’actuel chef de gouvernement socialiste veut réaliser cet été, Casado y est, sans surprise, opposé, au nom des risques que cette opération fait peser sur ce qu'il appelle le « consensus national ». Lors de l’une de ses dernières sorties médiatiques, il a même déclaré: « Depuis 1975 [année de la mort de Franco, ndlr], n’importe quelle personne peut chercher les restes de ses proches avec le soutien entier du gouvernement. » Ce qui est erroné, les associations de victimes déplorant depuis des années – y compris sous la gauche de Zapatero – l’absence totale de soutien financier de l’État pour lancer des recherches de cadavres toujours enfouis dans les fosses communes, et encore aujourd’hui non identifiés. Le grand-père de Casado fut pourtant un médecin républicain, condamné à trente ans de prison sous la dictature franquiste.

Casado a reçu le soutien d’un collectif ultra-catholique, proche de l'extrême droite, Hazte Oir [Fais-toi entendre], qu’il a assumé : « Certains disent que l’on remporte des élections en renonçant à ses principes, moi, je suis persuadé du contraire, c’est grâce à eux qu’on les remporte » Il a également compté sur l’appui d’une association de victimes de l’ETA, Dignité et Justice, qui reprochent à Sáenz de Santamaría, de ne pas avoir empêché, durant ses années au pouvoir, la libération d’une centaine de prisonniers de l’ETA (en 2013 et 2014).

Mais Casado reste, à la différence d’autres droites dures européennes, de la Ligue italienne au Fidesz hongrois, un défenseur du projet européen, comme la quasi-totalité du personnel politique en Espagne. Avec la victoire de ce jeune député médiatique, le PP espère tourner la page des scandales de corruption associés à l’ère Rajoy. Mais des affaires pourraient se profiler plus vite que prévu. Lors du scandale qui a touché au printemps 2018 Cristina Cifuentes, l’ex-présidente de la région de Madrid, et figure du PP, qui avait obtenu un diplôme de complaisance et s’était défendue en produisant des faux, Casado s’était trouvé éclaboussé lui-aussi. La justice enquête ces jours-ci sur d’éventuelles irrégularités liées à l'obtention de son master en droit obtenu en 2008 à l’université Rey Juan Carlos – le même établissement où Cifuentes avait obtenu ses diplômes contestés.

La proclamation des résultats samedi 21 juillet © El Diario.

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