Quand la police monégasque se met au service du président de l’AS Monaco

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Dmitri Rybolovlev a de puissants relais sur le Rocher. Des textos exhumés du téléphone de son avocate montrent qu’en 2015, il a supervisé en coulisses l’enquête ouverte à Monaco contre son ancien marchand d’art Yves Bouvier. Le milliardaire russe transmettait ses desiderata au patron de la police judiciaire.

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C’était en mai 2017 : le prince Albert II et le président de l’AS Monaco tombaient dans les bras l’un de l’autre pour célébrer le titre de champion de France de Ligue 1, le premier depuis 17 ans. Un mois auparavant, c’était une qualification en demi-finale de la Ligue des champions qui avait provoqué des effusions entre les deux hommes. Près de cinq ans après s’être installé sur le Rocher et avoir pris le contrôle de l’ASM par l’intermédiaire d’un trust chypriote, le milliardaire russe Dmitri Rybolovlev s’est imposé comme l’homme providentiel. En dépensant des centaines de millions d’euros pour attirer des joueurs de renom et en se livrant à toutes sortes de transactions obscures, comme nous l’avions révélé dans les Football Leaks, il a redonné vie au football monégasque. On le célèbre. On se l’arrache.

Dmitri Rybolovlev, l'homme providentiel du foot monégasque, et le prince Albert II © Reuters Dmitri Rybolovlev, l'homme providentiel du foot monégasque, et le prince Albert II © Reuters

Mais ce que l’on sait moins, c’est la manière dont, à côté de ces succès footballistiques, il s’est appliqué à faire de Monaco sa base arrière, nouant des liens étroits au sein de l’establishment et du gouvernement monégasques, et obtenant même, à l’occasion, le soutien de la police pour régler ses affaires personnelles et écarter ses concurrents. « Le football à Monaco, c’est la clé d’entrée pour s’acheter une influence déterminante. Quand Rybolovlev a jeté son dévolu sur l’AS Monaco, il avait aussi ça en tête. Il continue à agir comme s’il était toujours en Russie », assure l’un de ses anciens proches.

Comme l’a appris Mediapart, la justice monégasque a aujourd’hui entre les mains des documents potentiellement explosifs, et plutôt embarrassants pour la réputation de la Principauté qui, le 13 juillet dernier, a été épinglée par le Greco (l’organe anticorruption du Conseil de l’Europe) dans un rapport sur une « gestion des politiques anticorruption » encore très lacunaire.  

Tetiana Bersheda, l'avocate de Dmitri Rybolovlev inscrite au barreau de Genève © DR Tetiana Bersheda, l'avocate de Dmitri Rybolovlev inscrite au barreau de Genève © DR
Il s’agit de textos montrant comment Dmitri Rybolovlev a, par l’intermédiaire de sa fidèle avocate genevoise Tetiana Bersheda, entretenu des contacts nourris et chaleureux avec le patron de la police judiciaire de la principauté – un commissaire français détaché depuis 2007 – et son adjoint, dans le cadre de la fameuse « affaire des tableaux ». C’est avec l’appui de ces deux commissaires qu’il a pu déclencher son offensive contre son ancien marchand d’art Yves Bouvier et s’immiscer dans la conduite de l’enquête.

De quoi s’agit-il exactement ? Pour comprendre, il faut revenir sur le scandale qui avait secoué il y a deux ans Monaco et les milieux de l’art. En janvier 2015, Dmitri Rybolovlev, propriétaire d’une vaste collection de peintures détenue par un trust chypriote, s’était soudain attaqué au Suisse Yves Bouvier. Il l’accusait de lui avoir vendu une quarantaine de toiles de maîtres à des prix surfacturés et exorbitants, pour près de 2 milliards d’euros. Le 25 février 2015, celui qui est aussi le grand manitou des ports francs « culturels » à Genève, Luxembourg et Singapour (ces lieux où les fortunes du monde entier entreposent leurs œuvres d’art et peuvent les revendre sans s’acquitter de taxes douanières) était interpellé par douze policiers à Monaco, puis inculpé d’escroquerie et de complicité de blanchiment. Une ancienne confidente de Dmitri Rybolovlev, Tania Rappo, était elle aussi arrêtée pour avoir touché de mirobolantes commissions de la main d’Yves Bouvier et inculpée pour blanchiment.

Le duo était finalement relâché au bout de 96 heures, mais le dossier, émaillé de toutes sortes d’irrégularités, devenait planétaire, avec des procédures au civil à Singapour, Hong Kong, une procédure à Paris et une enquête qui s’éternise à Monaco. Yves Bouvier s’est toujours défendu en arguant que les prix des œuvres d’art les plus rares dépendent essentiellement du montant que les acheteurs sont prêts à mettre, alors que ce marché reste très opaque.  

Moult rebondissements ont déjà eu lieu. En 2016, on découvrait que Tetiana Bersheda, l’avocate de Dmitri Rybolovlev, qui n’a pas froid aux yeux, avait réalisé avec son téléphone portable un enregistrement illégal de Tania Rappo, lors d’un dîner arrosé à la vodka, deux jours avant son arrestation. Ce qui a valu à la juriste une mise en examen pour violation de la vie privée en février 2016.

C’est dans le cadre de cette procédure annexe qu’un juge d’instruction monégasque, Édouard Levrault, a mandaté un expert pour analyser le contenu de son téléphone. Près de 9 000 textos qui avaient été effacés ont été finalement retrouvés et le rapport a été livré au magistrat en juillet dernier.

Christophe Haget, le chef de la division police judiciaire et commissaire principal à Monaco Christophe Haget, le chef de la division police judiciaire et commissaire principal à Monaco
On découvre que de janvier à septembre 2015, l’avocate du Russe était en contact régulier avec Christophe Haget, le commissaire principal et chef de la division police judiciaire de Monaco, et son adjoint Frédéric Fusari. Dès le dépôt de la plainte contre Yves Bouvier, le 9 janvier 2015, ces deux policiers ont été chargés du retentissant dossier.

À la lecture des textos, il apparaît que Maître Bersheda dirige les opérations. Le 23 février 2015, elle avertit MM. Haget et Fusari de l’arrivée imminente sur le Rocher du marchand d’art Yves Bouvier : « Bonsoir, il viendra le 25 [février – ndlr] le matin. C’est sûr. Il faudrait rester avec le plan A. Rappelez-moi quand vous pouvez svp. Merci ! Tetiana », écrit-elle. Haget lui répond le lendemain : « Très bien je vous rappelle du service. Cordialement. »

Quel était donc ce « plan A » qui suppose qu’il existait aussi un plan B ? Mystère. Le 26 février, le lendemain de l’interpellation d’Yves Bouvier et Tania Rappo, le commissaire Haget assure qu’il travaille pour prolonger les gardes à vue et propose de « se voir [le lendemain– ndlr] à vers 10 heures pour évoquer tous les points du dossier », en violation manifeste du secret de l’enquête.

Dmitri Rybolovlev exige d’être informé personnellement. Le 24 février 2015, une demande émanant de lui est transmise à Fusari. « Il voulait aussi vous parler en conf call si on ne se voit pas ce soir… Est-ce possible ? Par exemple vers 17 h 15-17 h 30 ? » écrit l’avocate. « Vers 17 h 30 », accepte Fusari. Le 2 mars, les deux policiers sont sollicités : « Bonjour. J’espère que vous avez passé un bon week-end. Serez-vous au bureau aujourd’hui ? DR [Dmitri Rybolovlev – ndlr] voudrait passer vous voir pour faire le point et discuter de la suite, avant son départ demain de MC [Monaco – ndlr] pour une semaine. Merci d’avance. Amitiés. Tetiana. »

Des textos aussi échangés avec le ministre de la justice monégasque

À ce stade, on ignore si le patron de l’AS Monaco a réussi à s’inviter dans les locaux de la police judiciaire pour « faire le point », mais cette requête interpelle. À l’époque, le milliardaire, qui était en plein divorce et cherchait à minimiser son patrimoine, avait un statut de simple « témoin » dans le dossier, se présentant comme « le consultant en art » du trust chypriote qui est à l’origine de la plainte contre Bouvier. Le 2 février 2015, il avait été entendu en cette qualité par… le commandant Fusari.

Au fil des SMS, la conversation entre l’avocate et les deux policiers devient de plus en plus cordiale. Christophe Haget propose de mobiliser ses contacts au sein d’Interpol pour donner un coup de main à Singapour et Hong Kong. Il transmet également des renseignements pour aider à l’ouverture d’une autre procédure visant Bouvier à Paris. On passe au tutoiement. La confiance semble totale, au point que la conversation en vient au football. Le 19 mars, le commissaire Fusari s’enthousiasme pour le match à venir de l’AS Monaco contre la Juventus [cette rencontre a eu lieu le 24 avril 2017 – ndlr] : « Les Italiens vont s’arracher les places », écrit-il. « J’ai vu ! C’est génial J))) je vous prends deux invitations ? » répond Maître Bersheda, qui joue également un rôle central dans les affaires de l’AS Monaco. « Nous verrons mais c’est gentil d’y penser », répond-il.

(voir dans l'onglet prolonger les questions adressées à maître Bersheda et voir sa réponse dans la boîte noire)

Depuis qu’ils sont tombés sur ces échanges pour le moins intrigants, les avocats de Tania Rappo jubilent. Ils déposeront prochainement à Monaco une plainte contre X pour « violation du secret de l’enquête et de l’instruction, recel de violation du secret de l’enquête et de l’instruction, corruption et trafic d’influence », espérant bien obtenir la preuve que Dmitri Rybolovlev a mobilisé la justice et la police monégasques pour régler ses comptes personnels, et attirer ainsi dans un piège son marchand d’art, qui avait eu l’outrecuidance de s’enrichir trop vite à ses dépens.

Ce qui jusqu’ici apparaissait comme une querelle entre un milliardaire et deux millionnaires répudiés pourrait prendre une autre dimension.

Philippe Narmino reçoit la Légion d'honneur. Août 2016 © Ambassade de France à Monaco Philippe Narmino reçoit la Légion d'honneur. Août 2016 © Ambassade de France à Monaco
Car dans le téléphone de Tetiana Bersheda ont aussi été retrouvées les traces de SMS qu’elle a échangés, à la même période, avec Philippe Narmino, le directeur des affaires judiciaires de la Principauté (l’équivalent du ministre de la justice), ainsi qu’avec Jean-Pierre Dreno, le procureur général de l’époque, et Gérard Cohen, administrateur délégué de la filiale de HSBC à Monaco. Tous trois sont soupçonnés par les défenseurs d’Yves Bouvier d’avoir, d’une manière ou d’une autre, prêté main-forte à l’oligarque russe dans sa guerre judiciaire.

Le contenu de ces échanges n’est pas encore connu. Le juge d’instruction Édouard Levrault n’en a rien fait, estimant qu’ils ne concernaient pas son enquête sur la violation de la vie privée. Mais l’affaire n’est pas enterrée car c’est désormais son collègue, Morgan Raymond, qui instruit la procédure principale dirigée contre Bouvier et Rappo qui s’y intéresse. Le 17 juillet, il a désigné le même expert en informatique pour analyser le téléphone de Maître Bersheda.

Très influent sur le Rocher, Philippe Narmino, qui est aussi président du Conseil d’État monégasque, a été fait chevalier de la Légion d'honneur en août 2016. Il se félicite régulièrement d’œuvrer pour que la Principauté s’inscrive dans un « mouvement global de transparence ». En novembre 2016, il avait été discrètement auditionné par des représentants du Greco venus évoquer le cas particulier des juges et des procureurs en prévision de leur rapport, comme l’a rapporté Le Point.

Le ministre a toujours balayé les accusations de collusion avec Dmitri Rybolovlev. Dans Monaco-Matin, il avait expliqué qu’il croisait le Russe « six ou sept fois par an », lors de réceptions officielles ou de matchs de football. Plusieurs articles, dont ceux de Mediapart, se sont fait l’écho de rencontres beaucoup plus secrètes entre l’oligarque russe et le numéro un de la justice monégasque, dont les goûts de luxe sont connus.

Le 12 février 2015, quelques jours avant l’arrestation d’Yves Bouvier, le ministre avait participé à Gstaad, en Suisse, à un événement mondain organisé par un joaillier genevois, où se trouvait également Dmitri Rybolovlev. Selon plusieurs témoins, le soir même, les deux hommes se sont vus dans le chalet du Russe, lors d’un dîner auquel une dizaine de personnes participaient. Il aurait été question de la plainte déposée contre Bouvier.

Jean-Pierre Dreno, l’ancien procureur de Monaco, avait quant à lui fait preuve d’une exceptionnelle célérité pour donner suite à la plainte déposée en janvier 2015 par le trust de Rybolovlev. Et ce alors que la question du for juridique se posait et se pose encore, la vente des tableaux litigieux s’étant déroulée en Suisse. Depuis, le magistrat, nommé à la cour d’appel d’Aix-en-Provence, a quitté Monaco, traînant derrière lui une affaire trouble qui est mentionnée dans le rapport du Greco sur la corruption à Monaco.

Le banquier Gérard Cohen, avec lequel Maître Bersheda a aussi échangé des textos, n’a jamais caché ses liens d’amitié avec Dmitri Rybolovlev qui est l’un des plus gros clients de l’établissement. Au début de l’enquête contre Bouvier, le 17 février 2015, s’était produite une chose étrange : HSBC Private Bank (Monaco) avait transmis au commandant Frédéric Fusari – encore lui ! – une lettre attestant que Tania Rappo était la bénéficiaire économique avec Yves Bouvier de trois comptes alimentés par les commissions versées par le Suisse lors de la vente de tableaux à Rybolovlev. La banque a ensuite admis avoir fait une regrettable erreur, Yves Bouvier n’ayant jamais eu de comptes à la banque HSBC. Mais le cafouillage aurait permis à Dmitri Rybolovlev d’obtenir que la qualification de « blanchiment » soit rajoutée à celle d’« escroquerie », et que la procédure soit ouverte à Monaco, puisque Mme Rappo est domiciliée sur le Rocher. Cette « solution » aurait été imaginée in extremis, le nom de cette sexagénaire qui n’a fait que s’enrichir de manière très classique comme « apporteuse d’affaires » ne figurant même pas dans la plainte initiale déposée. Une procédure est en cours à Monaco pour « faux et usage de faux ».

Le juge Morgan Raymond fait preuve d’une certaine témérité. Comme l’a appris Mediapart, il a demandé cet été à entendre Dmitri Rybolovlev. Au cours d’auditions qui se sont tenues le 23 juin et le 12 juillet 2017 derniers, le milliardaire russe, ne se doutant apparemment pas des découvertes faites dans le portable de son avocate, présente sa version des faits.

« Comment les services de police ont-ils su qu’Yves Bouvier se trouvait sur le territoire monégasque à cette date [le 25 février, le jour de son interpellation – ndlr] ? » lui demande le magistrat. « Il devait venir pour me rencontrer. Je ne sais pas comment la police a été informée de sa venue », répond-il, en contradiction totale avec les conversations menées par son avocate avec les deux policiers.

Quant à Maître Bersheda, elle a déclaré dans la presse locale qu’elle n’« avait aucun lien privilégié avec des représentants de la justice ou de la sûreté publique ». Une affirmation qui est aujourd’hui mise en doute.

Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr.

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Nous avons contacté les deux responsables de la police judiciaire monégasque, Christophe Haget et Frédéric Fusari.
Le premier nous a fait parvenir cette réponse : « Je vous invite à prendre contact avec la Direction de la Communication de la Principauté pour toute question relevant de la presse. Vous rappelant également que ce dossier est toujours en cours et donc couvert par le secret de l'instruction. »
Le second n’a, à ce jour, pas répondu.

Nous avons envoyé nos questions à Tetiana Bersheda, l’avocate de Dmitri Rybolovlev. Elle nous a fait parvenir cette réponse :
« Ni mes clients ni leurs avocats, y compris moi-même, ne répondrons aux multiples et vaines manœuvres, médiatiques ou judiciaires, visant à éloigner le public du fond du dossier : une enquête pour escroquerie et blanchiment de plusieurs centaines de millions d’euros, une enquête pour vol d’œuvres du maître Pablo Picasso, recel de ce délit et blanchiment. Ce système opaque et trompeur mérite d’être dénoncé et combattu pour assainir le marché de l’art.
Ni les vaines attaques et accusations mensongères contre les avocats des victimes de la gigantesque fraude dénoncée, ni les manœuvres dilatoires, ne détourneront l’attention portée par les juridictions saisies sur les questions de fond que mes clients ont soulevées. Notre confiance dans ces juridictions est totale. »

Nous nous sommes aussi adressés à Philippe Narmino, le directeur des services judiciaires de la principauté. Sa réponse est arrivée après la publication de l'article:
« Je constate que vous détenez des éléments tirés d’une procédure pénale en cours protégée par le secret de l’instruction, lequel a manifestement été violé en l’espèce. Il ne m’est donc pas permis de répondre à vos interrogations,d’autant que l’expertise en cause fait actuellement l’objet d’un recours. »

Enfin Emmanuel Pierrat, avocat de Tetiana Bersheda et de Dmitri Rybolovlev, a fait parvenir, avant publication de cet article, une lettre au directeur de la publication de Mediapart, Edwy Plenel. Dans ce courrier, l'avocat «met en demeure» Mediapart de ne pas «procéder à la publication des extraits précités. Une telle publication justifierait une réaction judiciaire à votre encontre». Nous ne pouvons que rappeler à Me Pierrat que les journalistes ne sont pas soumis au secret de l'instruction et que les informations que nous révélons sont d'un évident intérêt public.