Pierre-Jean Luizard : «Nous sommes dans le piège tendu par l’Etat islamique»

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Le chercheur Pierre-Jean Luizard remet en perspective la récente histoire de l'Irak. Pour souligner les errements de la politique communautariste chiite-sunnite menée depuis 2003. Et pour déplorer l'absence de propositions politiques pouvant enrayer la surenchère guerrière.

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Les Occidentaux, dont la France, et un certain nombre de pays arabes ont déclaré la guerre à l’État islamique, et entamé une campagne de bombardements aériens. L’État islamique, parfois appelé Daech, est devenu le nouvel épouvantail contre lequel tout le monde est sommé de se mobiliser : au nom de la lutte antiterroriste, au nom de la cruauté affichée par les djihadistes, au nom de la stabilité de la région…

Mais en intervenant de cette manière, et sans quasiment aucune préparation politique pour « l’après-Daech », ne se condamne-t-on pas à répéter les erreurs déjà commises dans le passé récent ? Pour nous éclairer sur ce baril de poudre qu’est devenu l’Irak, et pour remettre en perspective les événements de ces dernières semaines, nous avons interrogé Pierre-Jean Luizard, directeur de recherche au CNRS, spécialiste de ce pays ainsi que de l’islam. (Pour un certain nombre de notions de base à propos de l’Irak, on peut se référer à l’onglet Prolonger.)

Pierre-Jean Luizard. © Reuters Pierre-Jean Luizard. © Reuters

Mediapart. Dans l’émergence et les victoires de l’État islamique en Irak, quelle est la part de la motivation religieuse et la part de revendication politique contre la gestion du gouvernement central ?

Pierre-Jean Luizard. Cette question renvoie à une différence entre politique et religion telle qu’elle s’est institutionnalisée en France depuis maintenant plus d’un siècle, mais qui n’est pas la même dans les pays musulmans et en particulier en Irak. L’islam dans les pays arabes du Moyen-Orient n’est pas une simple spiritualité, et la politique n’est pas, loin s’en faut, indépendante de la religion. La direction religieuse chiite a une longue tradition d’intervention dans les affaires politiques. De grands ayatollahs ont directement dirigé les mouvements de lutte contre la mainmise européenne sur les économies d’Iran et de l’empire ottoman, mais aussi contre les occupations par les puissances européennes durant la Première Guerre mondiale : en 1914-1918, de grands ayatollahs se sont ainsi transformés en chefs de guerre, dirigeant le djihad sur le terrain contre l’invasion britannique. La révolution de 1920 contre le mandat britannique a également été dirigée par un grand ayatollah chiite.

Nous n’avons pas la même histoire : l’histoire de l’islam n’est pas identique à l’histoire du catholicisme ou du protestantisme en Europe. L’islam en particulier a joué un rôle de mobilisation dans les luttes anticoloniales et cela a été particulièrement vrai en Irak. Cette vision franco-française, réductrice et fausse, de ce qui est religieux et de ce qui est politique en islam, se manifeste dans la dichotomie que l’on fait abusivement à Paris entre islam et islamisme.

Dans nos dictionnaires, il est écrit « l’islamisme désigne l’islam politique ». On veut voir l’islam non pas comme il est, mais comme l'on voudrait qu’il soit ! Le mot « islamisme » a été utilisé il y a plusieurs siècles par Voltaire comme un synonyme d’islam. Puis c’est dans les années 1970 que Bruno Étienne et Gilles Kepel ont commencé à parler d’islamisme, non pas tant pour cibler l’islam politique mais pour montrer qu’il y avait un processus de sécularisation de la religion et d’idéologisation de la religion. C’est-à-dire que l’islam devenait le langage du politique et du social. Cet islam qui ne serait pas politique n’a existé que dans les désirs des puissances coloniales, notamment de la France, qui a toujours vu la religion comme quelque chose qu’il fallait contrôler, et qui a promu cette image d’un bon islam apolitique.

Il n’y a donc pas de séparation, en contexte chiite ou sunnite, entre religion et politique. D’autant moins que les systèmes politiques fondés par la Grande-Bretagne en 1920 et par les États-Unis en 2003 étaient assis sur un système communautaire à la libanaise, mais inavoué. Aux débuts de l’État irakien, on ne parle pas de chiites ni de sunnites, mais une fois la défaite du mouvement chiite consommée en 1925, c’est bien un État sunnite qui s’est mis en place, avec un certain nombre d’élites militaires issues des confréries soufies, et avec d’anciens fonctionnaires de l’Empire ottoman qui ont monopolisé le pouvoir et exclu les trois quarts de la population chiite et kurde.

En 2003, les Américains ont pris les exclus de l’ancien système, et c’est ce tandem chiito-kurde qui s’effondre aujourd’hui.

C’est ce contexte historique communautaire et communautariste qui est aujourd’hui au cœur des enjeux. C’est religieux ET politique. L’identité religieuse est une appartenance qui, en Irak aujourd’hui, est devenue hélas la plus importante. Beaucoup de mes amis qui étaient des militants de la gauche laïque, communistes notamment ou baasistes, avaient oublié qu’ils étaient sunnites ou chiites. Désormais, ils ne peuvent plus ignorer une appartenance à laquelle le système politique en place les a assignés.

Est-ce que ce système de quotas communautaires inavoué, instauré par les Américains, n’est pas la faille originelle qui aboutit à la situation actuelle ?

Le premier État irakien a été construit contre la société irakienne, y compris contre les Arabes sunnites qui, à la fin du régime de Saddam Hussein, ont été à leur tour soumis à la répression. Mais si les grandes puissances avaient laissé les Irakiens libres de leur destin, ce système se serait effondré à la fin des années 1970. Il y avait à l’époque une guerre civile larvée entre le parti Baas et le mouvement religieux chiite renaissant, avec les Kurdes et avec le parti communiste irakien. Ce système confessionnel a été sauvé par la fuite en avant de Saddam Hussein et de sa guerre contre l’Iran. Il a exporté hors des frontières une lutte qui était intérieure. Ceci n’a été possible que grâce au soutien militaire et politique des pays occidentaux au régime de Saddam Hussein. On connaît la suite, avec la descente aux enfers de l’Irak.

En 2003, les Américains se sont retrouvés face aux mêmes enjeux que les Britanniques en 1920. Dans la société irakienne, dans le contexte d’une occupation étrangère, on ne peut pas s’adresser aux électeurs sur des bases citoyennes. Il y a des réflexes primaires, claniques, tribaux, locaux et communautaires, qui l’emportent. Les Américains n’ont pas sciemment tenté de reconstruire l’Irak sur des bases confessionnelles, mais c’est la réalité qui s’est imposée à eux dans un contexte d’occupation. Ils auraient très bien pu essayer de ressusciter un leadership sunnite, mais le traumatisme de la chute de Saddam Hussein pour les sunnites a fait que les Américains ont été contraints de s’adresser à l’opposition.

Ils ont mis en place ce système des quotas, avec un président kurde et deux vice-présidents sunnite et chiite, un chef de gouvernement chiite et deux vice-chefs de gouvernement kurde et sunnite, un chef du parlement sunnite et deux vice-présidents chiite et kurde, et ainsi de suite dans tous les ministères…

Pas de mobilisation sans confiance
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Cet entretien a été réalisé jeudi 18 septembre 2014 à Paris. Pierre-Jean Luizard l’a relu et légèrement corrigé. Ces corrections ont été introduites dans l’article après sa publication, dimanche 21 septembre, à 13 h 00.