A la Maison Blanche, une hémorragie sans fin

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Le secrétaire à la Défense James Mattis, considéré comme un des moins extrêmes de l’administration américaine, va quitter son poste fin février. La suite, et sans doute pas la fin, d'une série historique de départs autour de Trump.

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New York (États-Unis) de notre correspondant. – James Mattis a démissionné. Pas à un mensonge près, Donald Trump, qui a annoncé la nouvelle sur Twitter, a tenté de faire croire qu'il s'agissait d'un départ à la retraite. En réalité, le secrétaire à la Défense, le patron du Pentagone et de la première armée du monde, au budget pharaonique, a bien claqué la porte.

Selon la presse américaine, la décision unilatérale de Donald Trump de retirer les 2 000 soldats américains encore en Syrie – une décision saluée par la Russie, la Turquie et le président syrien Bachar al-Assad, a été la goutte de trop.

Quelques heures après sa démission, on apprenait que Donald Trump, visiblement soucieux de coller à ses promesses de campagne à deux ans de la présidentielle, envisageait de retirer dans les prochains mois la moitié des troupes américaines en Afghanistan, soit 7 000 soldats.

La lettre de démission du chef du Pentagone est sans ambiguïté : Mattis propose à Trump de recruter un nouveau secrétaire à la Défense « mieux aligné » sur ses vues. Dans ce courrier, le général Mattis, un ancien des guerres du Golfe, d'Afghanistan et d'Irak, ne cache rien de ses désaccords avec Trump lorsqu'il juge nécessaire de « traiter les alliés [des États-Unis] avec respect », ou encore de contrer la Chine et la Russie, et leur « modèle autoritaire », alors même que Trump est soupçonné de faire les yeux doux à Moscou.

À la télévision, Donald Trump l'avait récemment qualifié de « démocrate », l'insulte suprême auprès de sa base, un signe que le feu couvait.

Les lamentos d'une grande partie de la presse américaine et de la plupart des politiques, dans le droit fil de l'exceptionnalisme militariste américain, ont sans nul doute quelque chose de gênant. Mattis, un général qui occupa plusieurs postes de commandement des forces armées, est un faucon intégral qui dit un jour trouver « amusant » de tuer des talibans. En 2013, il fut même limogé de son poste de commandant en chef de l'armée américaine au Moyen-Orient par Barack Obama, à cause de ses vues trop bellicistes envers l'Iran.

Le général James Mattis. © Reuters Le général James Mattis. © Reuters

Il n'en reste pas moins que son départ marque un tournant. Membre du gouvernement américain depuis l'arrivée de Trump à la Maison Blanche, le général multi-décoré apparaissait au sein d'une administration en crise permanente comme le dernier élément (relatif) de modération, après les départs du secrétaire d'État Rex Tillerson, du conseiller à la sécurité nationale H.R. McMaster, ou du conseiller économique Gary Cohn.

« Son départ laisse l'administration orpheline d'un des rares officiels à s'interposer entre un président fantasque et le tumulte du monde », commente le New York Times.

« C'est effrayant car M. Mattis était un îlot de stabilité dans le chaos de l'administration Trump », déplore le sénateur démocrate Mark Warner.

« Le départ du dernier adulte dans la pièce alors que Trump est de plus en plus isolé, irrationnel et erratique va vraiment effrayer les parlementaires et nos alliés », écrit Jennifer Rubin, une chroniqueuse conservatrice anti-Trump du Washington Post.

Dans son livre Fear, le célèbre journaliste Bob Woodward raconte comment Mattis a évité pendant des mois tout conflit avec Trump, « montrant respect et déférence, procédant intelligemment, voyageant autant que possible, restant en dehors » de Washington.

Puis Mattis a « adouci » ses vues sur l'Iran face à l'intransigeance de Trump, désormais conseillé de près par le va-t-en-guerre John Bolton, qui menait depuis ces derniers mois une campagne active contre Mattis.

Le chef du Pentagone a refusé de retirer les troupes d'Afghanistan et de Syrie, s'est opposé aux « guerres commerciales » prônées par Donald Trump et son directeur de campagne d'extrême droite Steve Bannon. Il a joué l'apaisement avec l'OTAN, voué aux gémonies par Trump. Il a discrètement enterré plusieurs initiatives de la Maison Blanche, comme la parade militaire inspirée du 14 Juillet français dont le président américain rêvait.

Plus glaçant, Woodward raconte comment Mattis a ignoré l'ordre donné en avril 2017 par Trump de « buter » Bachar al-Assad, après une attaque chimique en Syrie attribuée à Damas. Passé expert dans l’art du contournement, Mattis a dit « oui » mais a ordonné au Pentagone de ne surtout pas obéir.

Cet énième départ, le 34e en deux ans d'une personnalité de haut rang dans l'administration selon le site Axios, prolonge surtout une hémorragie inédite à la Maison Blanche. Jamais l'administration américaine n'avait été aussi désertée. Selon la chercheuse Kathryn Dunn Tenpas, 65 % des conseillers les plus en vue ont quitté la Maison Blanche, et douze membres du cabinet ont quitté leurs postes.

Le Who's who des hauts responsables de la Maison Blanche qui ont quitté leur poste depuis l'arrivée de Trump au pouvoir, compilé par le site Vox.com. © DR Le Who's who des hauts responsables de la Maison Blanche qui ont quitté leur poste depuis l'arrivée de Trump au pouvoir, compilé par le site Vox.com. © DR

Ces dernières semaines, à l'issue des élections de mi-mandat où les républicains ont perdu le contrôle de la Chambre des représentants du Congrès, les départs se sont succédé. Le ministre de la justice, le pourtant très conservateur Jeff Sessions, a été limogé sur Twitter pour ne pas avoir assez entravé l'enquête du procureur spécial Robert Mueller sur une possible entente entre la campagne Trump et des émissaires russes pendant la présidentielle.

L'ambassadrice aux Nations unies, Nikki Haley, a quitté son poste, de même que Nick Ayers, le chef de cabinet du vice-président Mike Pence (qui a refusé ce même poste auprès du président). Ces départs de jeunes ambitieux ont été interprétés comme une volonté de ces derniers de se démarquer d'un président dont l'avocat personnel vient d'être condamné à trois ans de prison, dont la fondation personnelle et le comité chargé de la cérémonie d'investiture font l'objet d'enquêtes judiciaires, et dont d'anciens collaborateurs éminents ont été inculpés par le procureur spécial Mueller.

Le secrétaire à l'intérieur Ryan Zinke a dû démissionner à cause de dépenses somptuaires. John Kelly, le chef de cabinet, lui aussi un ultraconservateur, a finalement décidé de partir après des mois de querelles intestines avec Donald Trump.

Tout comme le conseil de la Maison Blanche, Donald McGahn, qui a jeté l'éponge cet été après avoir constaté, selon Woodward, que Trump courrait à sa perte s'il devait un jour témoigner face au procureur Mueller.

Depuis deux ans, l'administration Trump a connu quatre responsables de la communication, quatre ministres responsables des vétérans, quatre secrétaires à la sécurité nationale et à la santé, trois chefs de cabinets présidentiels. Et la liste pourrait s'allonger : responsable de la politique migratoire, la secrétaire à la sécurité intérieure, une protégée de Kelly, est actuellement dans le collimateur de Donald Trump.

Les raisons de ce turn-over sont très souvent personnelles, tant Trump est imprévisible et insupportable. Parfois politiques, comme dans le cas de Mattis, ces départs peuvent aussi être la conséquence d'accusations (avérées) de violences domestiques ou de commentaires racistes.

À plusieurs reprises, ils ont été causés par de très lourds soupçons de corruption : les jets privés de l'ancien secrétaire à la santé Tom Price ; les dépenses et les conflits d'intérêts de l'ex-administrateur de l'agence pour l'environnement, le climatosceptique Scott Pruitt ; ou encore les soupçons de « crimes financiers » à l'encontre de John McEntee, l'assistant personnel de Donald Trump, débarqué manu militari de la Maison Blanche en mars dernier… et réembauché peu après par l'équipe qui prépare une nouvelle candidature de Trump à l'élection présidentielle de novembre 2020.

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