Ecrire pour exploser le tabou du viol au Maghreb

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Dans Enjamber la flaque où se reflète l’enfer, l’écrivaine et poétesse algérienne Souad Labbize explore et explose sans répit le tabou des violences sexuelles, en deux langues, l’arabe et le français. Débat-vidéo aux côtés de son éditrice française, Oristelle Bonis.

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C’était un an avant #MeToo, un été caniculaire. Dans son appartement à Toulouse, l’écrivaine et poétesse algérienne Souad Labbize s’attelait à expurger par l’écriture un drame enfoui dans les limbes familiaux, le meurtre de sa grand-mère maternelle, enceinte de neuf mois, par son grand-père, dans l’Algérie colonisée des années 1940. C’est l’indiscrétion d’une tante qui lui avait ouvert les yeux à 51 ans sur ce qu’il fallait appeler un féminicide. 

Contrairement au récit qu’on se passait de génération en génération à mots couverts, sa grand-mère n’était pas morte en couches. Elle était morte sous les coups de son mari. Grand-père avait tué grand-mère. À l’heure de coucher cet assassinat dénié en prose pour dénoncer le cercle infernal des violences faites aux femmes, Souad Labbize s’est retrouvée projetée dans sa propre cave intime, rattrapée par ses propres traumatismes. 

Avant d’écrire les violences infligées à sa grand-mère, elle devait écrire les siennes. Dire le viol subi alors qu’elle était une enfant de 9 ans et enterré pendant plus de quarante années sur injonction impitoyable de sa mère, la première figure d’attachement, de protection. Et toutes les autres violences subies dans son corps, dans son être, parce qu’elle est une fille, une femme. 

« Rien de grave n’est arrivé depuis que ma mère a hurlé. Mon récit balbutiant a buté contre l’écho de sa voix. Mes paroles se sont recroquevillées autour de leur noyau, d’autres moins souples ont implosé, semant un arbre à grenades dans les plis de la gorge. » Ainsi commence Enjamber la flaque où se reflète l’enfer, né cet été caniculaire de 2016 à contre-sanglots.

Il a jailli comme le sang après une coupure, mettant à nu les plaies béantes, à vif, du silence imposé, de la parole interdite, verrouillée, du déni qui nourrit la culture du viol et de la culpabilité qu’on fait peser sur les victimes. Quarante pages qui explorent et explosent le tabou des violences sexuelles, en deux langues, l’arabe et le français, décuplant la force de ce petit livre qui tient dans une main, dans une poche. 

« Comment des adultes peuvent-ils en venir à demander à des enfants victimes de telles violences de se taire ? Qu’ont-ils vécu eux-mêmes pour ne pas entendre la parole d’un enfant, le reconnaître victime ? » Voilà deux interrogations qui lancinent encore Souad Labbize, invitée de notre nouveau numéro de « Maghreb Express » aux côtés de son éditrice française, Oristelle Bonis, à la tête des éditions iXe, une maison indépendante française, spécialisée dans le féminisme. 


Souad Labbize, Enjamber la flaque où se reflète l’enfer – Dire le viol, éditions iXe (France), Barzakh (Algérie).

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