Quand la musique sert l’émancipation des peuples

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Que ce soit au Maroc, en Algérie ou en Tunisie, chants et chansons s’imposent comme des outils au service des luttes politiques, sociales, contre l’oppression coloniale et postcoloniale. Passage en revue de quelques emblèmes avec les historiennes Hajer Ben Boubaker et Naïma Yahi.

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Quand la musique sert l'émancipation des peuples
Mediapart remonte en musique le fil de l’histoire du Maghreb, de la colonisation à aujourd’hui, avec Naïma Yahi et Hajer Ben Boubaker, deux passionnées de musiques maghrébines, deux passeuses de mémoires musicales qui explorent depuis de longues années un champ de recherches qui fut longtemps un angle mort en France. Car la musique sert aussi l’émancipation des peuples. Chants et chansons s’imposent comme des outils au service des luttes politiques, sociales, contre l’oppression coloniale et postcoloniale, que ce soit au Maroc, en Algérie ou en Tunisie. 

Naïma Yahi est historienne, spécialiste des musiques maghrébines, titulaire d’un doctorat portant sur l’histoire culturelle des artistes algériens en France (1962-1987).

Hajer Ben Boubaker est chercheuse indépendante sur les musiques arabes et les luttes de l’immigration. Elle est la conceptrice et l’animatrice du podcast détonnant sur les musiques arabes Vintage Arab (à retrouver sur toutes les plateformes de streaming musical).

Le champ des musiques contestataires étant immensément vaste, notre émission Maghreb express revient sur quelques-uns des symboles connus ou moins connus. 

Yal Menfi par exemple (qui signifie « Le Banni ») est l’une des chansons les plus emblématiques de la contestation durant la colonisation de l’Algérie par la France. Ce vieux chant d’exil kabyle, composé au lendemain de l’insurrection de 1871 et de la condamnation à la déportation en Kanaky (renommé Nouvelle-Calédonie par le colonisateur) de la plupart des meneurs, est devenu un hymne culte qui fait l’objet de multiples reprises.

Emblème des souffrances endurées par les immigrés algériens de toutes les époques, il est ici repris par le grand Akli Yahiaten en 1962 passé par les geôles coloniales : Qulu l-umm-i Ma tbki… (« Dites à ma mère : “Ne pleure pas…” »)

Yal Menfi - Akli Yahyaten © excellency75

Il a aussi été repris par 1, 2, 3 Soleils, le trio formé le temps d’un album par trois ténors du raï de l’Hexagone qui ont l’Algérie dans le sang et qui ont marqué la fin des années 1990 : Rachid Taha, Khaled et Faudel.

1, 2, 3 Soleils – Cheb Khaled, Faudel , Rachid Taha (menfi) © DeepFreeze11

En Tunisie, la contestation de l’ordre colonial est passée par la création de la Rachidia, une association culturelle qui luttera pour la préservation des genres musicaux tunisiens contre l’influence française et s’imposera comme un espace pro-indépendance et nationaliste. L’ensemble de ces artistes deviendront l’élite culturelle de la Tunisie indépendante. 

Les femmes ne se sont pas tenues à l’écart. Elles ont pris le parti de défendre l’indépendance et la décolonisation, à l’image de l’une des plus grandes stars marocaines, une voix féminine incontournable : Hajja Hamdaouia, qui en 1953 compose Waili ya chibani, Ayta se moquant de la vieille gueule de Ben Arafa, illégitime remplaçant du roi Mohammed V.

Chaabi marocain - Haja El Hamdaouia 1 الحاجة الحمداوية © Vision amane

On ne peut pas ne pas évoquer aussi le mythe de Kharboucha, repris dans le chaabi marocain. Kharboucha, qui aurait réellement existé, s’est opposée avec courage au pouvoir central et à l’autorité du caïd Aïssa ben Omar en 1895, un homme très fortuné qui sera ministre puis collaborateur du protectorat français. Personnage devenu mythique, figure des luttes paysannes contre la tyrannie des gouverneurs locaux et des pouvoirs coloniaux au Maroc, elle continue de fasciner.

Fatna Bent Lhoucine, Si Jelloul - Kharboucha © settatbladi

Paris sera une base arrière du vedettariat et une place forte de la dissidence, même après les indépendances. Pour pouvoir critiquer, et le fait colonial et l'autoritarisme des régimes post-coloniaux, la capitale française demeure un refuge pour faire caisse de résonance avec une chanson engagée y compris féminine. Plusieurs parcours de chanteuses en témoignent telles ceux de Naâma pour la Tunisie, Noura, Chérifa, Cheikha Remitti pour l'Algérie, Hajja Hamdaouia pour le Maroc, etc.

Cheikha Rimitti - Nouar (une legende) "rimitti rimitti" © MisterTag

Les indépendances de la Tunisie, du Maroc en 1956 puis de l’Algérie en 1962 n’ont pas été synonymes d’ouverture démocratique. Dans les trois pays du Maghreb, des régimes autoritaires ont été instaurés. Les musiques sont alors devenues plus que jamais un outil de contestation, à l’image des créations du groupe Nass el Ghiwane, les Rolling Stones du Maroc. Né dans les années 1970 à Casablanca dans le quartier Hay Mohammadi, l’un des plus pauvres de la ville, Nass el Ghiwane va révolutionner la musique marocaine et maghrébine par son talent et son engagement à dénoncer toutes les oppressions, dont celles qui maintiennent les peuples dans la misère.

Nass El Ghiwane - Sabra Et Chatila © Oriental Music

Dans des pays où les manifestations sont violemment réprimées, quand elles ne sont pas interdites, la musique est un langage, un relais des revendications sociales et politiques. 

Ces dernières années, des chants tels la Casa d’el Mouradia d’Ouled El Bahdja, des supporters ultras du club de football algérois l’USMA en Algérie, ont été annonciateurs de soulèvements populaires comme le « Hirak » algérien, qui a chassé l’ancien président Abdelaziz Bouteflika du pouvoir. 

Ouled El Bahdja 2018 | La Casa Del Mouradia © Ouled EL Bahdja

Les stades, derniers lieux de rassemblement massif (avant que le Covid n’arrête tout), sont devenus des tribunes politiques par défaut, des lieux de contestation du pouvoir en place.  

Avec Fi bladi dhalmouni (« Dans mon pays frappé par l’injustice »), les ultras du Raja Casablanca au Maroc ont réalisé l’une des chansons contestataires qui s’est le mieux exportée ces dernières années, car elle peut s’appliquer aux situations des trois pays. Elle a été reprise durant le Hirak algérien, ainsi que durant des manifestations en Tunisie. 

F'bladi delmouni du public de RAJA CASABLANCA Version Française ترجمة في بلادي ضلموني بالفرنسية © Anass El Kabli

Au Maghreb, on peut d’ailleurs finir en prison pour une chanson contestataire. En mars 2013, le Tunisien Weld el 15, symbole de la liberté d’expression pour la jeunesse de son pays, est condamné à deux ans de prison ferme pour sa chanson Boulicia Kleb (« Les policiers sont des chiens »).

Weld EL 15 - Boulicia Kleb © Weld El 15

Au Maroc, la liste est longue de ceux qui finissent dans les geôles pour une chanson. Ceux qui peuvent fuient le pays, à l’instar du rappeur El Haqed, membre actif du Mouvement du 20 février 2011, auteur d’un tube déchirant, Walou (« Rien »).

L7a9d - Walou (Clip Officiel) 2014 © L7A9D

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