En Tunisie, la violence de la crise percute l’apprentissage de la démocratie

Dix ans après la révolution et alors qu’elle est en proie à une grave crise économique et sociale, où en est la Tunisie dans son apprentissage de la démocratie ? « Les Tunisiens ne veulent plus entendre parler de cette démocratie qui ne les nourrit pas, qui ne paie pas leurs factures », constatent les chercheuses Khadija Mohsen-Finan et Olfa Lamloum.

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Mediapart revisite la première des révolutions qui ont secoué le monde arabe il y a dix ans. Celle dont on dit qu’elle est une exception. Parce qu’elle est la seule à avoir débouché sur un véritable processus démocratique. 

En décembre 2010, l’immolation d’un jeune vendeur ambulant, Mohamed Bouazizi, dans la petite ville de Sidi Bouzid entraînait des manifestations sans précédent en Tunisie, puis la chute d’une dictature : le régime de Zine el-Abidine Ben Ali. Tout cela en moins d’un mois. 

L’exemple tunisien galvanisera les Égyptiens, les Syriens, les Libyens, les Marocains, les Yéménites, qui reprendront les mêmes slogans, « Irhal ! » (« Dégage ! »), « Al-chaab yourid iskat al-nidham » (« Le peuple veut la chute du régime »).

La révolution tunisienne donnera le coup d’envoi d’un mouvement historique qui se poursuit encore aujourd’hui. Un puissant souffle de liberté. Malgré la férocité des contre-révolutions comme en Égypte, la bascule dans la guerre civile comme en Syrie ou en Libye, la flamme est toujours là. En témoignent les soulèvements en Algérie, au Soudan, en Irak, au Liban, ces deux dernières années. 

Où en est aujourd’hui la Tunisie dans son apprentissage de la démocratie ? Comment est-elle percutée par la grave crise économique et sociale dont le pays ne parvient pas à se sortir et qui affecte en premier lieu la jeunesse, qui constitue près de la moitié de la population tunisienne ? 

On en parle dans l’émission de Mediapart « Maghreb Express », avec nos deux invitées :

Khadija Mohsen-Finan est politologue, enseignante et chercheuse à l'université de Paris 1. Elle partage son temps entre la France et la Tunisie. Elle vient de publier Tunisie, l’apprentissage de la démocratie, 2011-2021 (Éd. Nouveau Monde). Un ouvrage entre histoire et géopolitique pour comprendre où va la Tunisie.

Olfa Lamloum est chercheuse, directrice du bureau tunisien de International Alert, une ONG qui soutient le processus de transition démocratique en promouvant l’inclusion des groupes exclus et marginalisés. Elle a réalisé avec Michel Tabet, en 2017, le documentaire Voices from Kasserine (« Voix de Kasserine »), qui donne la parole aux habitants du gouvernorat de Kasserine, une région déshéritée, frontalière de l’Algérie, dans le centre-ouest du pays, qui fut l’un des fiefs de la révolution de janvier 2011. Paysans, jeunes diplômés chômeurs, enfants, jeunes vivant de la contrebande, artistes et militants de la société civile racontent leurs conditions de vie, entre espoirs et désillusions.

  • Extraits de notre émission :

Olfa Lamloum : « Kasserine a donné le plus grand nombre de martyrs pendant la révolution. Les attentes y ont été très fortes. Ce gouvernorat d’un demi-million d’habitants incarne une fracture fondamentale : la fracture sociale et territoriale. D’où l’importance de regarder la révolution dix ans après à partir de cette marge économique, sociale.

Le chômage y est très fort. La situation des jeunes, dix ans plus tard, n’a pas changé. Plus de 66 % des jeunes sont sans couverture sociale, vous imaginez avec la crise sanitaire ? Dix ans après, on a toujours les mêmes mécanismes de reproduction de la relégation et de la pauvreté. 

On s’est débarrassés de Ben Ali, mais on a reconduit les mêmes politiques d’austérité, d’ajustement structurel, de privatisation, de priorité absolue donnée à la baisse de la dette publique. Il n’y a pas eu de politiques d’intégration sociale, de développement de ces régions. 

[…]

On a continué à criminaliser les pauvres et la pauvreté, surtout dans les marges : les régions de l’intérieur et les quartiers populaires. On a continué à avoir recours aux mêmes dispositifs précaires, comme “les chantiers”, un dispositif d’embauche très précaire avec des bas salaires et sans protection sociale mis en place sous Ben Ali et reconduit après la révolution, un dispositif qui reproduit la relégation, la marginalisation.  

[…]

Le bilan du nouveau président, on ne le voit pas. La Tunisie continue de connaître des pics très importants de tentatives d’émigration irrégulière des jeunes. On a conduit une enquête et posé la question aux jeunes de Kasserine : “Quel est le meilleur moyen d’améliorer la vie des jeunes ?” 35 % nous ont répondu : “Une autre révolution.” La forme centrale de participation politique de la jeunesse aujourd’hui est la protestation. »

Khadija Mohsen-Finan : « On a le sentiment que, pour les gouvernements qui se sont succédé, la révolution et le changement consistaient à se débarrasser de Ben Ali et à ne pas aller plus loin. L’urgence est allée au remboursement de la dette, alors qu’il fallait commencer par réduire les inégalités régionales, sociales.

Chaque fois qu’il y a eu des soulèvements dans les régions marginalisées, on a répondu aux attentes en achetant la paix sociale, en faisant des promesses et en créant quelques postes. Ce n’était pas une politique bien construite.

[…]

Les révolutions ne se font jamais en cascade, mais les raisons qui ont conduit à celle de l’hiver 2010-2011 sont toujours là. Il faut ajouter la frustration de ne pas avoir vu le changement se réaliser.

La démocratie tunisienne balbutiante est fragilisée d’une part par la non-réponse sociale à ces questions structurelles et, d’autre part, par un personnel politique qui manquait d’expérience, de vision, qui n’a pas profité des politiques de rapprochement entre des factions politiques porteuses de projets politiques différents pour construire un projet avec une portée sociale. Les Tunisiens ne veulent plus entendre parler de cette démocratie qui ne les nourrit pas, qui ne paie pas leurs factures. Ils veulent du changement et tout de suite. Il leur a été promis il y a dix ans et il n’a pas été fait. Les tensions sont très grandes entre la classe politique et la société.

[…]

Le mauvais bilan ne doit pas nous faire oublier que la révolte tunisienne a posé des questions-clés, dont celles des inégalités, de la dignité, de la liberté. Compte tenu du mécontentement des gens, on a l’impression qu’il y a un rejet de la révolution. Or c’est la manière dont la transition a été conduite qui a donné ces bilans négatifs. La révolte tunisienne a beaucoup apporté en termes d’élections libres, de liberté d’expression, d’attentes citoyennes, de coexistence entre des gens qui ont des projets politiques et de vie différents… » 

Voices from Kasserine (visible ici sur YouTube), documentaire de Olfa Lamloum et Michel Tabet

Tunisie, l’apprentissage de la démocratie, 2011-2021, par Khadija Mohsen-Finan (Éd. Nouveau Monde, en librairie le 6 janvier)

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