Autriche: dans l'est du pays, l'extrême droite est déjà au pouvoir

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300 000 réfugiés fuyant l'Irak et la Syrie sont passés à l'automne dernier dans le village autrichien de Nickelsdorf, à la frontière avec la Hongrie. Dans cette région du Burgenland, l'extrême droite est déjà aux manettes, allié aux sociaux-démocrates. Un scénario qui pourrait se reproduire au niveau fédéral, si le candidat Norbert Hofer remportait l'élection présidentielle.

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Nickelsdorf (Autriche), de notre envoyée spéciale.- Sur le grand parking qui jouxte le poste-frontière campent deux gigantesques barnums. Les portes sont closes, mais l'on peut voir, à travers les vitres, des tas de couvertures et des lits de camps soigneusement empilés. « Quelque chose d’anormal se produit ici », écrivait, début septembre, notre collègue Christophe Gueugneau, lorsqu'il s'était rendu sur place pour observer les premiers passages organisés de migrants depuis la Hongrie voisine. En quelques heures, des milliers de personnes étaient arrivées dans le dénuement le plus total. Les villageois de Nickelsdorf, de nombreux bénévoles venus de Vienne ainsi que la Croix-Rouge s'étaient alors mobilisés en catastrophe. Distribution de nourriture, de vêtements, de duvets… Pour quelques heures, les exilés pouvaient se réchauffer, avaler un morceau, avant de poursuivre leur périple, en train, vers l'Allemagne.

Au poste-frontière de Nickelsdorf, par lequel sont passées quelque 300 000 personnes en septembre et octobre 2015. © AP Au poste-frontière de Nickelsdorf, par lequel sont passées quelque 300 000 personnes en septembre et octobre 2015. © AP

Jusqu'à ce que la Hongrie décide, fin octobre, de fermer ses frontières avec ses pays voisins des Balkans, le village autrichien de Nickelsdorf a constitué le principal point d'entrée en Autriche. Par ici sont passés quelque 300 000 personnes en six semaines. « Nous sommes prêts si le flux redémarrait, assure le maire, Gerhard Zapfl. Mais ce n'est pas ce que nous souhaitons. » Ce monsieur affable à l'élocution appliquée pour la journaliste étrangère explique comment il s'est efforcé, face à cette situation extraordinaire, de communiquer à travers le journal municipal, les réseaux sociaux, les discours… afin de rassurer les habitants et d'éviter les tensions. « Nous sommes un village de 1 800 habitants. Certains jours, il y avait jusqu'à 8 000 arrivées… Je n'ai pas observé d'hostilité en public, mais sur les réseaux sociaux, il y a eu des réactions négatives. Beaucoup d'habitants avaient peur, tout simplement parce qu'on ne savait rien : ces gens arrivaient sans interruption, jour et nuit… Combien d'autres allaient encore venir ? Allaient-ils rester à Nickelsdorf ? On était incapable de donner une réponse ! »

Gerhard Zapfl est social-démocrate (SPÖ). Mais il est complètement désabusé par le chancelier sortant, pourtant issu du même parti, Werner Faymann, qui a démissionné à la suite du premier tour dévastateur de l'élection présidentielle. Le SPÖ, pilier de la Seconde République autrichienne, a connu le score le plus bas de son histoire : 11 %. Pour la première fois, il n'est même pas au second tour de la présidentielle, ce dimanche. Le parti semble complètement éclaté. « Le 10 septembre dernier, il y avait près de 10 000 migrants dans les rues du village, raconte le maire. J'ai appelé le chancelier. Sa secrétaire m'a répondu qu'il n'était pas disponible pour me parler… En fait, il n'a jamais réagi, jamais essayé d'aider face à la situation à Nickelsdorf. » Le résultat dans les urnes a été sans appel. Dans le village, l'extrême droite du FPÖ a récolté près de 44 % des voix au premier tour.

« Le droit vient du peuple. » Affiche électorale du candidat du FPÖ, Norbert Hofer, à l'entrée du village de Nickelsdorf. © AP « Le droit vient du peuple. » Affiche électorale du candidat du FPÖ, Norbert Hofer, à l'entrée du village de Nickelsdorf. © AP

Ce sentiment d'être délaissé par le pouvoir fédéral, par des partis de gouvernement complètement déconnectés de la réalité, est largement partagé dans le Burgenland, cette région agricole orientale de l'Autriche collée à la Hongrie voisine. « C'est la région la plus pauvre du pays », assure Werner Friedl, élu social-démocrate au parlement régional. C'est une situation inédite : le SPÖ y a formé une coalition avec le FPÖ… et les deux se sont réparti les postes au sein de l'exécutif du Land.

Alliage annonciateur de ce qui pourrait se passer au niveau fédéral ? De fait, le candidat FPÖ Norbert Hofer est en position de l'emporter, ce dimanche soir, à l'issue du deuxième tour de la présidentielle. S'il gagne, il a deux possibilités : soit convoquer de nouvelles élections – une pratique qui ne s'est jamais faite en Autriche, où la tradition politique repose sur le compromis et les coalitions ; soit chercher des partenaires du côté des partis de gouvernement – en l'occurrence le SPÖ, qui a nommé pendant l'entre-deux-tours un nouveau chancelier, précisément pour rester dans la prochaine équation politique.

Werner Friedl n'est pas choqué par un tel scénario. « Si l'on se met autour d'une table avant, et que l'on se met bien d'accord sur le programme avec le FPÖ, je n'ai rien contre une coalition avec ce parti. Je ne souhaite pas exclure une formation a priori. » D'ailleurs, dans les instances régionales, le FPÖ se comporte selon lui de manière tout à fait correcte. « Au gouvernement régional, il est en charge de la sécurité, de l'économie et du tourisme. Le SPÖ a tout le reste : éducation, finances, culture, énergie, environnement, politique familiale, agriculture. » Autrement dit, le FPÖ « est complètement sous contrôle », selon cet élu qui estime que « ceux qui bloquent tout, aujourd'hui, ce sont les conservateurs, et pas le FPÖ ». Sa seule crainte en fin de compte, en cas de victoire du FPÖ ce dimanche, c'est l'impact au niveau international. « J'ai peur que l'Autriche soit victime d'un embargo économique si Norbert Hofer devient président. »

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