L’histoire secrète de la fortune offshore de Hamad al-Thani

Par

Après des débuts pour le moins maladroits, l’émir Hamad al-Thani a mis en place un système très organisé pour placer son gigantesque magot à l’étranger en toute opacité dans des paradis fiscaux, afin d’échapper à l’impôt et de se protéger d’un éventuel coup d’État.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Chercher la fortune de Hamad al-Thani, c’est faire le tour du monde. Îles Vierges britanniques, Gibraltar, île de Man, Luxembourg, Turks et Caïcos, Pays-Bas, Panama : l’ancien émir du Qatar a planqué sa fortune en toute opacité dans une ribambelle de paradis fiscaux, à la fois par allergie à l’impôt et pour éviter de susciter la convoitise, dans un pays marqué par les coups d’État familiaux.

Grâce à des centaines de documents confidentiels, Mediapart a pu retracer l’histoire secrète et rocambolesque de cette fortune offshore. D’abord piètre gestionnaire, Hamad al-Thani a multiplié les investissements baroques depuis les îles Turks et Caïcos, conseillé par un ex-décathlète, son physiothérapeuthe et son professeur de plongée ! Avant de mettre en place, au début des années 2000, un système redoutablement efficace, qui a accompagné l’explosion de sa fortune, passée en l’espace de dix-huit ans d’une petite centaine de millions à plus de 4,5 milliards d’euros.

Hamad ben Khalifa al-Thani, émir du Qatar de 1995 à 2013 © Reuters Hamad ben Khalifa al-Thani, émir du Qatar de 1995 à 2013 © Reuters

Tout commence en 1983. À 31 ans, Hamad al-Thani n’est encore que le prince héritier de son père, l’émir Khalifa. Il est déjà riche, même si c’est « seulement » à millions. Il vient d’acheter sa première villa à Mouans-Sartoux, sur les hauteurs de Cannes, pour 10 millions de francs. Et il cherche à placer ses économies.

Hamad al-Thani fait appel… à un ancien champion belge de décathlon, Freddy Herbrand. Embauché à la fin des années 1970 par Khalifa al-Thani pour entraîner l’équipe qatarie d’athlétisme, il devient vite un intime de l’émir et de ses enfants (lire ici et ). Sans que l’on sache pourquoi, c’est l’ancien sportif que le prince héritier choisit d’écouter pour réaliser ses premiers investissements.

Freddy Herbrand lui conseille d’investir dans son pays, la Belgique. À partir de 1983, Hamad al-Thani achète à tour de bras, pour un total de 42 millions d’euros, des logements locatifs sans charme, un hôtel, ou encore un chalet de chasse à Malmédy, la ville d’origine du décathlonien. Des investissements qui se révéleront presque tous déficitaires.

Au même moment, le même Freddy Herbrand initie l’émir aux charmes des îles Turks et Caïcos, un paradis fiscal des Caraïbes qui vit de la finance offshore et cherche à développer le tourisme. Hamad al-Thani y achète d'abord 280 hectares de terrains sur une plage. C’est pour porter les investissements immobiliers aux Turks et Caïcos qu’est créée en 1983 la société locale HAB Limited, immatriculée sur l’île de Providenciales, et dirigée par Freddy Herbrand. Pour effectuer les formalités, le prince héritier et l'ex-décathlonien font appel à un avocat local, Barrie Cooke. En 1989, sollicité à nouveau pour aider Hamad al-Thani à construire un golf à Providenciales, Me Cooke donne au futur émir un bon conseil sur le choix du terrain. C’est ainsi qu’il est repéré.

Le Provo Golf Club de l'île de Providenciales est l'un des premiers investissements de l'émir Hamad al-Thani dans l'archipel des Turks-et-Caïcos © DR Le Provo Golf Club de l'île de Providenciales est l'un des premiers investissements de l'émir Hamad al-Thani dans l'archipel des Turks-et-Caïcos © DR

Un an plus tard, Barrie Cooke est convoqué par la cheikha Mozah, la seconde épouse et femme préférée de Hamad al-Thani, mère de l’actuel émir Tamim. Séduite par l’opacité et la fiscalité zéro des Turks et Caïcos, elle demande à Barrie Cooke de transformer HAB Limited en family office, chargé de gérer les actifs du prince héritier à travers le monde.

L’avocat, devenu l'adjoint du patron de HAB Freddy Herbrand, s’exécute et structure un réseau de sociétés offshore, aux Turks et Caïcos mais aussi à l’île de Man. Le fait que le prince héritier contrôle HAB doit rester un secret absolu. « Dans tous les documents où il apparaît, nous détruisons les notes ou nous noircissons son nom avant de les transmettre à l’extérieur », écrit Barrie Cooke dans un courrier.

Désormais salarié de l’émirat, il se décrit comme l'« avocat de la famille ». Cooke rapporte directement à la cheikha Mozah, qui avait à l’époque la haute main sur les finances de son mari. Le numéro deux de HAB lui parle toutes les semaines et la rencontre une fois par mois, à Doha, à Londres ou sur la Côte d’Azur. « J’avais une relation très cordiale et très marquée par la gestion des affaires avec la cheikha Mozah. […] Elle portait un grand intérêt à l’ensemble des aspects du business et me donnait des instructions au nom de son altesse royale. » Elle veillait aussi de près à la défense de ses intérêts, au point de demander une consultation d’avocats sur la meilleure façon de récupérer la villa de son mari sur la Côte d’Azur.

La cheikha Mozah al-Thani, épouse préférée de l'émir Hamad, avait jusqu'à la fin des années 1990 la haute main sur la fortune de son mari © Reuters La cheikha Mozah al-Thani, épouse préférée de l'émir Hamad, avait jusqu'à la fin des années 1990 la haute main sur la fortune de son mari © Reuters

Mais Barrie Cooke et la cheikha Mozah s’arrachent les cheveux. Jusqu’à la fin des années 1990, Hamad al-Thani est un piètre businessman, à la fois dépensier et influençable, qui multiplie les investissements hasardeux. Sur les conseils de son physiothérapeuthe, il achète en 1991 une orangeraie de 1 200 hectares au Brésil, qui ne rapportera quasiment rien. L’achat est conclu pour 6 millions de dollars… dont 4,5 atterrissent sur un compte en Suisse dont même les conseillers de l’émir ignorent le nom du bénéficiaire.

Dans la même veine, le prince héritier achète une vaste pinède à Fayence (Var), à 30 km au nord de Fréjus. Cette fois, il a suivi les conseils de Jean-Marie Josse, son professeur de plongée, qui veut convertir le terrain en ferme biologique. Malgré de gros travaux et des pertes récurrentes (l’émir y a englouti 4 millions d’euros), l’exploitation n’a jamais rien produit. Lorsque Josse, bombardé patron de la société locale, suggère de virer de bord en construisant un hôtel, la cheikha Mozah finit par taper du poing sur la table et persuade son mari d’arrêter les frais. La propriété est mise en vente, apparemment sans succès puisque Hamad al-Thani la possède toujours aujourd’hui.

Tout bascule en 1995. Le 26 juin, Hamad al-Thani, alors âgé de 43 ans, renverse son père Khalifa et se proclame émir, au terme d’un coup d’État réalisé sans violence. Mais une bien mauvaise surprise l’attend. Comme l’ont raconté dans leur livre les journalistes Christian Chesnot et Georges Malbrunot (Qatar, les secrets du coffre-fort, Michel Lafon), l’émir Khalifa, qui était à Zurich lors du coup d’État, avait vidé les caisses du pays, accumulant une fortune de 4,5 milliards de dollars.

Prudent, il a planqué le magot par l'intermédiaire d'un dédale de sociétés offshore, et refuse désormais de le rendre ! Selon Chesnot et Malbrunot, il faudra attendre neuf ans pour qu’un accord financier, assorti d’une amnistie et du droit pour Khalifa de rentrer au pays, soit conclu en 2004 entre l’émir et son père, qui aurait accepté de restituer environ 75 % de ses biens. Cela servira de leçon à Hamad al-Thani.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

Cette série d'enquêtes sur la fortune du cheikh Hamad al-Thani s'appuie sur des centaines de documents confidentiels obtenus par Mediapart. Nous ne pouvons en préciser ni la nature ni l'origine, étant donné la nécessité particulièrement forte de protection des sources dans ce dossier.
Contactés par Mediapart, l'ambassade du Qatar à Paris et Chadia Clot, patronne du
family office de l'ex-émir à Paris, n'ont pas donné suite.