Deux ans après l’incendie de Grenfell Tower, l’inaction coupable de Theresa May

Par

En juin 2017, l’incendie de la tour HLM de Londres Grenfell Tower a fait 72 victimes et suscité une vague d’indignation dans le pays. Mais au terme de son mandat, le bilan de la première ministre Theresa May est catastrophique, incapable d’améliorer la sécurité de centaines d’immeubles considérés à risques dans le pays.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

Londres, de notre correspondante.– À Barking, dans l’est de Londres, le 9 juin dernier, deux ans presque jour pour jour après l’incendie de Grenfell Tower, le feu a ravagé une partie d’un immeuble en l’espace de quelques minutes. Pete Mason, le président de l’association de riverains, a assisté à la scène. « Je me suis précipité dès que j’ai aperçu les flammes », raconte ce Londonien, qui habite dans une maison voisine du nouveau quartier en cours de construction au bord de la Tamise, situé près de l’aéroport de la City.

Pete a été choqué par la vitesse à laquelle s’est propagé l’incendie. Choqué mais pas surpris. Depuis l’incendie meurtrier de Grenfell Tower le 14 juin 2017, les habitants de Riverside Barking et leurs voisins s’inquiétaient pour leur sécurité.

Certes, la résidence Samuel-Garside est six fois moins élevée que la tour HLM de l’ouest de Londres – recouverte depuis 2018 d’une immense bâche –, qui culmine à 67,3 mètres de hauteur. Cependant, en janvier dernier, un rapport indépendant commandé par la société chargée de l’entretien de l’immeuble, Residential Management Group, a établi entre autres que les balcons en bois de la résidence risquaient d’accélérer la propagation du feu en cas d’incendie. Residential Management Group est pourtant resté les bras croisés.

En mai dernier, l’inquiétude des résidents de Riverside Barking est montée d’un cran après la diffusion d’un reportage sur la BBC. L’enquête du groupe audiovisuel public britannique a montré que certains logements construits dans le sud-ouest de l’Angleterre, dans le Kent et en Écosse par Bellway Homes, l’entreprise cotée à la Bourse de Londres qui a construit l’immeuble de Barking, ne respectaient pas les normes anti-incendie.

Pete Mason a alors écrit au responsable du service relation avec la clientèle de Bellway Homes, John Enright. « Il m’a répondu : “Ne vous inquiétez pas, le bois des balcons est traité. En cas d’incendie, il faut une demi-heure avant que le feu ne se propage à tout l’immeuble” », se souvient le président de l’association de riverains de Barking Riverside.

Le 9 juin, la résidence de six étages s’est pourtant enflammée en l’espace de quelques minutes. L’incendie, qui s’est produit en journée, n’a heureusement fait aucun mort. Mais vingt appartements ont brûlé, soit un quart des habitations de la résidence.

La Grenfell Tower en feu le 14 juin 2017. © Reuters La Grenfell Tower en feu le 14 juin 2017. © Reuters

Deux ans après la tragédie de Grenfell Tower, qui selon le bilan officiel a fait 72 morts, aucune leçon n’a-t-elle été tirée de l’incendie le plus meurtrier du Royaume-Uni depuis 1988 ? Qu’en est-il des promesses faites par Theresa May ? Dans un discours sur le logement, en mars 2018, la première ministre avait pris l’engagement que « la location d’un logement, dans le secteur privé ou le secteur social », devait être « sûre ». En réalité, à l’heure de son départ de Downing Street, l’ex-leader du parti conservateur montre un bilan dominé par l’inaction.

Dans les semaines qui ont suivi l’incendie de Grenfell Tower, en juillet 2017, les autorités ont bien lancé un programme visant à renforcer la sécurité des bâtiments de plus de 18 mètres.

Ce “Building Safety Programme”, qui concerne uniquement l’Angleterre, a recensé 437 bâtiments – des résidences privées, des résidences HLM et des bâtiments du secteur public dont des hôpitaux – recouverts d’un revêtement identique à celui de Grenfell Tower : un matériau composite fait d’aluminium et de plastique (aluminium composite material, ACM) hautement inflammable.

Le remplacement des panneaux d’ACM est un processus très lent au regard du risque mortel encouru par les occupants des bâtiments concernés : fin avril, selon des chiffres publiés par le ministère du logement, les plaques d’aluminium et de polyéthylène n’avaient été retirées que sur environ un quart des 437 bâtiments listés, pour la plupart des HLM gérées par des municipalités ou des bailleurs sociaux éligibles à des fonds publics débloqués par le gouvernement en novembre 2018.

Le 9 mai dernier, sous la pression d’une campagne menée notamment par le média spécialisé dans le logement Inside Housing, le gouvernement s’est résolu à annoncer la création d’un second fonds, d’un montant de 200 millions de livres sterling, destiné aux immeubles de plus de 18 mètres détenus par des entreprises privées, extrêmement réticentes à assumer le coût de travaux pourtant indispensables.

Étant donné les multiples manquements aux règles les plus élémentaires en matière de protection anti-incendie mis au jour par l’incendie de Grenfell, il était légitime de penser que Theresa May agirait rapidement et de manière méthodique pour éviter une nouvelle catastrophe humaine. C’est tout l’inverse : l’action du gouvernement est lente et lacunaire.

Devant la commission parlementaire chargée du logement, le 9 juillet dernier, Ed Daffarn, qui habitait au 19e étage de la tour et avait prédit un bilan meurtrier en cas d’incendie sur le blog des occupants de Grenfell, a dénoncé la « désinvolture » qui prévaut au sommet du pouvoir. « S’il n’y a pas eu un second Grenfell, c’est uniquement dû au facteur chance », a dénoncé ce travailleur social au nom de Grenfell United, l’organisation qui représente les familles endeuillées et les victimes de l’incendie.

Ce qu'il reste de la Grenfell Tower, en octobre 2017. © Reuters Ce qu'il reste de la Grenfell Tower, en octobre 2017. © Reuters
Tom Woolley est du même avis. Tous les matins, il se réveille la peur au ventre. Ce professeur d’architecture, installé en Irlande du Nord, vit dans la crainte qu’un incendie se déclare la nuit dans l’une des trois tours de Belfast recouvertes de PVC Vinylit.

« Ce matériau a été développé en Allemagne pour des maisons de deux étages. Il n’a jamais eu vocation à être utilisé sur des tours. Quand le PVC Vinylit brûle, il émet de très larges quantités de chlorure d’hydrogène. Cette fumée extrêmement toxique ne laisse pas le temps aux occupants d’un immeuble en feu de s’échapper. Elle les tue sur place », explique Tom Woolley.

Dans les jours qui ont suivi l’incendie de Grenfell Tower, dans un rapport, l’architecte a mis en garde l’organisme public nord-irlandais responsable du logement social, le Northern Ireland Housing Executive. « La toxicité des fumées dégagées par le PVC a été complètement ignorée par les autorités », déplore-t-il.

La crainte de ce militant du droit à un logement décent de voir l’une des tours de Belfast se transformer en bûcher est d’autant plus grande que ces logements vétustes sont habités, précise-t-il, « par des personnes extrêmement vulnérables ». « Les gens finissent dans ces tours parce que c’est leur seul espoir de trouver un logement », résume Tom Woolley.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous