En Ukraine, les oligarques sont les maîtres du jeu électoral

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Ils incarnent ce que les rassemblements du Maïdan dénonçaient : la corruption, la collusion entre politique et intérêts économiques, le règne du non-droit. Ils sont toujours là aujourd'hui et leur pouvoir s'est même accru, tant ils semblent tenir les ficelles de l'Ukraine de demain. Les oligarques sont, plus que jamais, au cœur du système ukrainien.

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Ce n'est pas l'extrême droite ukrainienne qui sortira gagnante du scrutin législatif de ce dimanche 26 octobre, comme veulent le faire croire la propagande russe ou certains milieux politiques en France. Ceux-là agitent la menace de formations extrémistes qui n'ont, en fait, aucune chance de franchir le seuil des 5 % nécessaires pour entrer au Parlement. Il est un milieu, en revanche, qui n'a rien à perdre à ces élections : ce sont les oligarques.

Ces derniers ont en effet placé leurs hommes sur les différentes listes électorales en présence. Ils devraient continuer à exercer leur influence dans les différentes sphères du pouvoir, comme ce fut le cas sous les présidences Ianoukovitch, Iouchtchenko et Koutchma. Surtout, certains de ces Ukrainiens richissimes ont assis leur domination dans de nouveaux secteurs, à la faveur de la guerre dans laquelle est plongé le pays. Onze mois après les premiers rassemblements sur le Maïdan, la place centrale de Kiev, la volonté de réformer le pays et de le débarrasser de la « clique » Ianoukovitch semble comme rendue caduque par des intérêts qui la dépassent.

« L'Ukraine fait actuellement face à deux processus : une contre-révolution interne et une contre-révolution venue de l'extérieur, explique le président de la Fondation pour la bonne gouvernance Mikhaïlo Minakov. En 2005, les idéaux de la Révolution Orange avaient été trahis par les élites ukrainiennes. En 2014, il y a non seulement une trahison par les élites ukrainiennes, mais de plus, le pays est victime d'un coup porté par l'extérieur, la Russie. »

Ce double processus empêche, selon cet observateur, les idéaux portés par le Maïdan de se réaliser. Car la contre-révolution interne est une « contre-révolution oligarchique » : « Des oligarques prennent le contrôle dans des domaines qui étaient du ressort de l'État, dans lesquels ils n'intervenaient pas jusqu'à présent : des zones géographiques, des branches militaires, des groupes paramilitaires. Pourquoi ? Parce que la société ukrainienne vit un moment de peur, c'est cela qui donne la possibilité aux groupes financiers de prendre le pouvoir en échange d'une promesse ou d'un espoir de sécurité. »

Petro Porochenko, le président ukrainien, lors d'une conférence de presse, septembre 2014 © Reuters Petro Porochenko, le président ukrainien, lors d'une conférence de presse, septembre 2014 © Reuters

Élément clef de cette nouvelle configuration : le président lui-même, Petro Porochenko, milliardaire dont la fortune ne repose certes pas sur le commerce du gaz ou du pétrole, comme celles de la plupart des oligarques ukrainiens, mais sur un groupe de confiserie, Roshen. L'homme avait promis, avant son élection, de se séparer de sa chaîne de télévision (Canal 5) qui avait largement soutenu le mouvement du Maïdan. Aujourd'hui, Porochenko président est toujours propriétaire de la chaîne, ce qui, même si le média n'est pas le plus regardé du pays, pose un évident problème de conflit d'intérêts.

En août, le président a annoncé la vente prochaine de ses actifs dans Roshen – une opération confiée au groupe Rothschild – et ses biens en Russie ont été gelés – ce qui a porté un sérieux coup à sa société. Mais selon Mikhaïlo Minakov, dont la fondation, indépendante, conseille différents partis politiques ukrainiens, ces premiers mois de présidence montrent en réalité que Porochenko est encore dans la perpétuation du système. « On voit, à travers ses nominations et la constitution des listes électorales, que Porochenko cherche une rente politique », même si l'homme, soutient-il, est le mieux formé et le plus compétent que le pays ait jamais vu à ce poste.

De même, le n°2 de l’administration présidentielle s'avère être lui aussi un homme d'affaires : Iouri Kosiouk, agro-industriel, est l’un des premiers Ukrainiens à avoir obtenu, six mois avant le sommet de Vilnius, le certificat de conformité avec les standards européens.

Sur la liste électorale du camp présidentiel et intitulée « Bloc Porochenko », on trouve par ailleurs le fils du chef de l'État et un certain nombre de personnalités liées à des oligarques. Sans compter deux figures du journalisme ukrainien indépendant : Serghiy Lechtchenko, directeur adjoint du journal Ukraïnska Pravda, et Mustafa Nayyem, rédacteur en chef de Hromadstke TV que Mediapart avait rencontré à Kiev en mai dernier. Après avoir observé avec une distance critique l'arrivée au pouvoir de Petro Porochenko, ces deux hommes se sont donc finalement ralliés à celui que l'on appelle en Ukraine le « roi du sucre »… Nul doute qu'ils privent aussi, ce faisant, le quatrième pouvoir ukrainien de deux voix percutantes.

Mustafa Nayyem, rédacteur en chef de Hromadske TV, candidat sur la liste du "Bloc Porochenko" © Amélie Poinssot Mustafa Nayyem, rédacteur en chef de Hromadske TV, candidat sur la liste du "Bloc Porochenko" © Amélie Poinssot

De fait, représentants des oligarques, journalistes et figures du Maïdan irriguent la plupart des listes en compétition ce dimanche 26 octobre : elles sont à l'image des partis politiques ukrainiens, coincées entre la volonté d'avancer sur les réformes et la nécessité de s'arranger avec ceux qui détiennent encore le pouvoir sur le terrain.

« Les listes de candidats comprennent des activistes civiques, des hommes d'affaires de second rang, des politiciens de carrière, des escrocs de toutes sortes et même des responsables de détournements majeurs de fonds de l’État, constate sévèrement l'ancien rédacteur en chef de Forbes Ukraine, Vladimir Fedorin, dans un article publié dans Moscow Times. Il y a un groupe qui manque, ce sont les réformateurs – des leaders qui comprennent qu'il ne faut pas privilégier les mesures de soulagement de court terme sur les développements économiques de long terme. »

Se couper complètement des escrocs et autres entrepreneurs véreux ? L'affaire n'est pas si simple. « Couper les ponts avec les oligarques n'est pas une décision aisée, estime Mikhaïlo Minakov, qui, avant d'être conseiller, fut infirmier puis doctorant en philosophie… Il y a un tel besoin de financement dans le pays, or ce sont eux qui ont l'argent ! Et puis, il faut bien avoir en tête qu'en Ukraine, les partis politiques représentaient jusqu'à présent des intérêts économiques, pas des idées comme dans l'Union européenne… » On ne construit pas un nouveau système politique en quelques mois.

De fait, les réformes démocratiques voulues par le Maïdan n'avancent guère. Au mois de mai, le premier ministre Arseni Iatseniouk avait annoncé la mise à jour de la liste des entreprises d’État à privatiser – quelque 10 000 sociétés que le gouvernement avait répertoriées en 1993, dont 15 % avaient alors officiellement été vendues et dont le reste était passé, de facto, sous contrôle des oligarques sans qu'ils dépensent la moindre hryvnia pour les acheter. Procéder à une vente en bonne et due forme afin que les oligarques s'acquittent de leur dû faisait donc partie des objectifs du chef de l'exécutif… Objectif oublié aujourd'hui, tout comme la réforme du système d'imposition pour les entreprises, elle aussi annoncée au printemps.

L'annulation de ces réformes va dans le sens des intérêts de deux hommes, estime Mikhaïlo Minakov que Mediapart a rencontré lors de son récent passage à Paris : Rinat Akhmetov et Igor Kolomoïski.

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