Affaire Pogba-Raiola: comment la Fifa entretient l’impunité

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La Juventus Turin a été blanchie par la Fifa dans l’affaire des 49 millions d’euros de commissions versées à l’agent Mino Raiola sur le transfert de Paul Pogba, contre l’avis des enquêteurs de la Fifa. La fédération mondiale n’a pas durci sa réglementation pour faire cesser cette pratique « blâmable », ignorant les recommandations de son comité de discipline.

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Les clubs et les agents de joueurs peuvent violer les règles du foot en toute impunité. C’est la morale de l’affaire du transfert de Paul Pogba de la Juventus Turin à Manchester United en août 2016.

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Nous avions révélé lors de la première saison des Football Leaks que Mino Raiola, l’agent de l’international français, avait réalisé le casse du siècle : 49 millions d’euros ont fini dans sa poche, soit 38 % du montant du transfert (127 millions), un record absolu pour un agent (lire nos enquêtes ici et ).

Nos enquêtes montraient aussi que les commissions versées à l’agent par la Juventus (27 millions) et par Manchester (22 millions) violaient les règles de la Fifa et celles en vigueur au Royaume-Uni. La Juve a pourtant été blanchie par la Fifa en octobre 2017, tandis que la fédération britannique n’a, à notre connaissance, même pas ouvert d’enquête contre Raiola.

Paul Pogba (à droite) et son agent Mino Raiola sur la pelouse du Juventus Stadium de Turin le 23 juin 2015. © LaPresse - Spada Paul Pogba (à droite) et son agent Mino Raiola sur la pelouse du Juventus Stadium de Turin le 23 juin 2015. © LaPresse - Spada

Les nouveaux documents Football Leaks, obtenus par Der Spiegel et analysés par Mediapart et ses partenaires de l’EIC, montrent que le comité de discipline de la Fifa a innocenté la Juventus contre l’avis de ses enquêteurs internes. Nos documents révèlent aussi que la Fifa a ignoré les recommandations de son comité de discipline, qui s’était malgré tout dit choqué par l’affaire, et avait demandé à la fédération internationale de faire évoluer les règles pour qu’un tel abus ne se reproduise plus. 

La Fifa et son département TMS (Transfer Matching System, la police des transferts) prenaient pourtant l’affaire très au sérieux. Et pour cause : s’il a été éclipsé depuis par ceux de Mbappé et Neymar, le transfert de Pogba était à l’époque le plus cher de l’histoire du foot. 

En mars 2017, la juriste Kimberly Morris, responsable de la conformité du TMS, conviait même ses collègues de la Fifa à un déjeuner d'information sur le dossier. Voici le texte de l’invitation : « Chers collègues, saviez-vous que le FIFA TMS a été créé pour apporter plus de transparence au marché international des transferts ? Êtes-vous curieux de savoir ce qui s’est passé dans les coulisses du transfert de Paul Pogba de la Juventus Turin à Manchester United ? Nous aimerions partager ce que nous savons avec vous. »

Les coulisses de ce qui s’est passé à la Fifa sont pourtant aussi peu reluisantes que celles du transfert.

Dès la fin août 2016, le service TMS de la Fifa ouvre une enquête. Kimberly Morris supervise les opérations personnellement. Plusieurs demandes de documents sont adressées à la fédération anglaise, qui est donc parfaitement informée du dossier.

Le contrat entre Raiola et la Juve prévoyait que l’agent génère de la « hype » et une « guerre des enchères » autour de Pogba pour gonfler artificiellement son prix. En échange, il doit toucher 18 millions d'euros si le transfert atteint 90 millions, et 3 millions par tranche de 5 millions supplémentaires soit, à peu de chose près, 60 % des sommes touchées par la Juve au-delà des 90 millions.

Le rapport du TMS conclut que la Juventus a violé la réglementation Fifa, car le contrat revient à accorder à Raiola une partie de la propriété du joueur. Les enquêteurs estiment qu’il s’agit d’un cas de tierce propriété déguisée (la TPO, lire ici), pratique interdite par la Fifa en 2015. Les enquêteurs préconisent une amende de 65 000 francs suisses pour le club italien. C’est ridiculement faible (0,05 % du montant du transfert), mais il y a au moins une punition symbolique.

Le rapport est transmis en février 2017 au comité de discipline de la Fifa. Kimberly Morris n’a été informée de la décision que sept mois plus tard, le 28 septembre. Verdict : la Juventus est blanchie. Officiellement, c’est parce que les règles internes de la Fifa seraient trop floues pour pouvoir sanctionner.

Le comité de discipline est très gêné : dans son mail à Kimberly Morris, il écrit que les faits commis par le club sont « certainement blâmables » et « ne devraient pas être tolérés ». Le comité recommande à la Fifa que le règlement soit modifié pour que ce genre d’abus puisse être sanctionné dans le futur. Le courriel précise qu’il faut préparer un communiqué de presse.

Le communiqué a bien été publié, trois semaines plus tard. Mais il dit seulement que la Juventus a été blanchie faute d’éléments de preuve suffisants. Rien sur « l’absence de base légale claire », sur les pratiques « blâmables » du club et la nécessité de durcir le règlement. À la Fifa, la « transparence » tant vantée par Kimberly Morris, la patronne du TMS, n'existe que sur le papier. 

En interne, un salarié du TMS a écrit à Morris pour lui dire sa déception que le comité de discipline n’ait pas prononcé de sanctions. Il estime toutefois que le fait que le comité ait trouvé la pratique « blâmable » est un signe « encourageant ».

Il a tort. À notre connaissance, aucune réforme du règlement n’a été lancée. La recommandation du comité a été ignorée. Contactée par l’EIC, la Fifa n’a pas répondu.

La Fifa ne pouvait rien contre l'agent Mino Raiola, car elle s'est courageusement débarrassée de son pouvoir de sanction envers les agents, qu'elle a confié aux fédérations nationales en 2015.

Le second volet du dossier relève donc de la Football Association (FA), la fédération anglaise. Manchester United a payé 22 millions de commission à Mino Raiola. Or l'agent de Pogba n’a pas dit au club anglais et à la fédération qu’il était aussi le représentant de la Juventus et grassement rémunéré comme tel. C’est une violation du règlement britannique, qui impose de déclarer pareil conflit d’intérêts.

La FA avait été sensibilisée, puisque la Fifa l’a informée de ses investigations dès la fin 2016. Pourtant, à notre connaissance, la fédération anglaise n’a pas ouvert d’enquête. Interrogée par l’EIC, elle ne nous a pas répondu.

Il y a donc une morale à cette histoire hors norme, symbole de la prédation des agents : vous pouvez continuer à faire des fautes, l’arbitre ne sortira pas le carton rouge.

Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr.

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Après une première saison en 2016, quinze journaux européens regroupés au sein du réseau de médias European Investigative Collaborations (EIC) révèlent, à partir du vendredi 2 novembre, la deuxième saison des Football Leaks, la plus grande fuite de l’histoire du journalisme. Plus de 70 millions de documents obtenus par Der Spiegel, soit 3,4 téraoctets de données, ont été analysés pendant huit mois par près de 80 journalistes, infographistes et informaticiens.

Corruption, fraude, dopage, transferts, agents, évasion fiscale, exploitation des mineurs, achats de matchs, influence politique : les Football Leaks documentent de manière inédite la face noire du football. Nos révélations d’intérêt public, qui reposent sur des documents authentiques et de nombreux témoignages, s’étaleront de façon simultanée pendant trois semaines.

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