Au Maroc, « journalistes la tête haute, ni achetés ni vendus »

Par Aida Alami

Pendant deux mois, trois célèbres journalistes marocains, Omar Radi, Soulaimane Raissouni et Imad Stitou, ont été jugés dans des conditions iniques. Des procès qui signent la condamnation du journalisme indépendant au Maroc. Reportage entre les salles 7 et 8 du tribunal de Casablanca.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

Casablanca (Maroc).– C’est avec le même mélange d’horreur et de sentiment d’impuissance que le public a assisté, ces dernières semaines au Maroc, aux procès des journalistes Omar Radi et Soulaimane Raissouni. Au fil des audiences, les deux amis, incarcérés à l’isolement dans la même aile de la prison d’Oukacha, ont vu leurs destins s’entremêler, et la tragédie qu’ils incarnent symbolise désormais les derniers souffles de la liberté d’expression au royaume du Maroc.

Jugés tous les deux par la cour d’appel de Casablanca, ils ont partagé la même équipe d’avocats bénévoles, des spécialistes de la défense des droits humains. Leurs audiences au tribunal ont même fini par se dérouler les mêmes jours. Celles de Soulaimane Raissouni dans la salle 7, celles d’Omar Radi dans la salle 8.

Ce ne sont pas là leurs seuls points communs.

Deux journalistes devenus des symboles

Ils ont tous les deux passé environ un an en détention provisoire – Soulaimane Raissouni a été arrêté en mai 2020, Omar Radi deux mois plus tard, en juillet, après, à chaque fois, une campagne de diffamation profondément troublante. Ils ont tous les deux été accusés de crimes sexuels (Omar Radi les cumulant avec une accusation d’espionnage).

Leurs procès ont été jugés inéquitables par les organisations internationales de défense des droits humains. Et ils sont désormais tous les deux officiellement condamnés.

À l’ère d’après #MeToo, donner la parole aux plaignant·e·s dans les affaires de violences sexuelles aurait pu être un moment décisif au Maroc, un pays où les juges infligent des peines minimales aux auteurs de délits ou de crimes sexuels et ne poursuivent que très rarement les hommes puissants accusés de tels faits. En d’autres circonstances que celles visant Omar Radi et Soulaimane Raissouni, les féministes et les organisations internationales auraient applaudi des deux mains la volonté de la justice marocaine d’entendre et de poursuivre de telles affaires.

Un militant tient une banderole à l'effigie de Soulaimane Raissouni, lors de la manifestation de soutien aux journalistes emprisonnés, le 10 juillet 2021, à Rabat. © Photo Fadel Senna / AFP Un militant tient une banderole à l'effigie de Soulaimane Raissouni, lors de la manifestation de soutien aux journalistes emprisonnés, le 10 juillet 2021, à Rabat. © Photo Fadel Senna / AFP

Mais ce que ces procès ont révélé, c’est l’iniquité de la procédure et le fait que les deux procès ont été entachés d’irrégularités et d’atteintes aux droits de la défense, comme l’ont noté de nombreuses organisations et observateurs. Ce qui se jouait en réalité, dans ces deux salles de Casablanca, c’est la liberté de la presse et le droit pour les opposants à un procès équitable.

De mai à juin, les partisans de Soulaimane Raissouni et Omar Radi ont parcouru le palais de justice et partagé leur temps entre les deux salles d’audience, témoins d’un tournant de l’histoire marocaine des libertés publiques.

Soulaimane Raissouni, condamné sans avoir pu présenter sa version des faits

Soulaimane Raissouni est l’ancien rédacteur en chef du quotidien Akhbar Al Youm, un des derniers médias indépendants du Maroc jusqu’à sa fermeture en mars dernier, en raison de difficultés financières. Il est l’un des éditorialistes les plus en vue au Maroc pour sa plume acérée, sa critique acerbe de la monarchie, sa dénonciation de la corruption, son combat contre l’injustice sociale.

En 2018, le fondateur et directeur du même journal, Taoufik Bouachrine, avait déjà été condamné à 12 ans de prison lors d’un procès politique, selon le Groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire. La peine a été alourdie en appel à 15 ans. En 2019, la nièce de Soulaimane Raissouni, Hajar Raissouni, a quant à elle été condamnée à un an de prison pour « avortement illégal » et « relation sexuelle hors mariage », avant d’être graciée après une campagne internationale de soutien.

Soulaimane Raissouni a été arrêté en mai 2020, après la publication d’un post sur Facebook, signé avec un pseudonyme, par un militant pour les droits LGBTQ+ qui affirmait avoir subi « une tentative de viol en 2018 » au domicile du journaliste.

Une enquête avait aussitôt été ouverte, alors qu’aucune plainte n’avait, à notre connaissance, été déposée. Un événement rare, sinon inédit, au Maroc, un pays où on criminalise lhomosexualité. Démarré en février, le procès de Raissouni a ensuite été reporté à plusieurs reprises.

Le 8 avril 2021, le journaliste entame une grève de la faim. Selon Amnesty International, des gardiens de prison ont aussitôt fouillé sa cellule et saisi ses biens en représailles. Il a également été transféré dans une autre cellule, près de la cuisine de la prison.

Sa santé a suscité et suscite toujours de vives inquiétudes, car il n’a pas comparu devant le tribunal depuis le mois de juin. Ce jour-là, sa famille et ses amis ont éclaté en sanglots en le voyant lutter pour s’asseoir sur une chaise, très affaibli et méconnaissable du fait de son amaigrissement. Sa famille dit qu’il a perdu près de 40 kilos.

Le journaliste de 49 ans n’a jamais reparu en public depuis. Selon ses avocats, il a demandé une ambulance et un fauteuil roulant pour être transporté au tribunal. Sa demande ayant été rejetée, il a refusé de quitter sa cellule de prison.

Selon sa famille et ses avocats, Soulaimane Raissouni peut mourir à tout moment. Les autorités pénitentiaires et le Conseil national des droits de l’homme nommé par l’État jurent quant à eux que son état est stable.

« Il ne s’est pas présenté parce qu’il ne peut pas se lever ou bouger du tout, il avait donc besoin d’une assistance spéciale, a plaidé l’un des avocats du journaliste, Miloud Kandil. C’était son droit constitutionnel de comparaître à son propre procès. »

Raissouni a finalement été jugé et condamné sans jamais avoir eu l’occasion de présenter sa version des faits, de s’expliquer et de répondre aux accusations.

Et à mesure que l’attention internationale s’est focalisée sur l’affaire, le rythme du procès s’est accéléré alors que la communauté internationale reprochait au Maroc de le maintenir trop longtemps en détention préventive.

Le juge a mis fin aux débats sur la présence de Raissouni et a décidé de continuer sans lui en envoyant au journaliste un avertissement. Il a refusé d’entendre les témoins de la défense. Quant au plaignant, il a été entendu tard un jeudi soir de juillet, à une heure où tous les soutiens de Raissouni, y compris sa femme, et la presse avaient quitté le tribunal. Impossible donc d’en lire un compte-rendu fiable.

Quant aux avocats du journaliste, ils n’étaient pas non plus dans la salle : quelques jours plus tôt, ils avaient quitté l’audience pour protester contre l’absence de leur client. Le juge, ensuite, ne les a plus jamais convoqués.

Le lendemain, toujours en son absence, Soulaimane Raissouni a été condamné à cinq ans de prison et une amende de 9 500 euros.

Omar Radi, un journaliste surveillé par Pegasus

Cofondateur du site du Desk, Omar Radi, 35 ans, est un journaliste d’investigation marocain et un activiste des droits humains. Il a couvert avec passion tous les mouvements de protestation au Maroc et était toujours là pour soutenir les activistes emprisonnés. Il était aussi connu pour sa liberté de ton, même quand la répression contre les journalistes marocains s’est intensifiée.

En juin 2020, Amnesty International a révélé que son téléphone avait été infecté par le logiciel espion Pegasus, de la société israélienne NSO (aujourd’hui au cœur d’un scandale mondial – lire notre dossier), ce que le Maroc a toujours démenti. Peu après, Omar Radi fut lui-même accusé d’espionnage et, au milieu des auditions par la police, il fut également accusé de viol. Le journaliste a alors été placé en détention provisoire jusqu’à son procès.

Comme Raissouni, il décide d’une grève de la faim mais abandonne à la demande de sa famille. Lui a pu se défendre devant le tribunal. Mais, là encore, la plupart des demandes de ses avocats, comme l’audition de témoins importants, ont été refusées.

Ainsi, la cour n’a pas entendu les propriétaires de la maison dans laquelle le viol aurait eu lieu. D’autres personnes qui s’y trouvaient cette nuit-là n’ont pas non plus été convoquées par le tribunal.

La plaignante avait aussi indiqué, à titre d’élément de preuve, qu’elle était en conversation, en vidéo, avec un fiancé aux États-Unis, quand les faits se seraient déroulés. Cet homme en instance de divorce, qu’elle n’a rencontré que sur Internet, a bien témoigné devant les policiers, en août 2020. Mais il n’a jamais été convoqué à l’audience, et la défense n’a jamais eu l’occasion de l’interroger.

Durant le procès, les deux accusations, de viol et d’espionnage, ont été débattues simultanément. Le juge passait d’un dossier à l’autre, sans aucune transition, demandant alternativement à Omar Radi s’il était un espion néerlandais ou s’il avait l’habitude d’avoir des relations sexuelles en public, en passant des questions sur son soutien au mouvement populaire de 2016 et 2017, qui a secoué la région du Rif (nord du Maroc).

Au tribunal, le journaliste a été implicitement accusé d’avoir influencé le gouvernement néerlandais à propos des droits de l’homme au Maroc après avoir notamment rencontré un Belge, Arnaud Simons, ancien attaché culturel à l’ambassade des Pays-Bas à Rabat. Selon l’accusation, Simons était un pseudonyme pour un espion qu’ils n’ont jamais pu localiser. À plusieurs reprises, le Belge a demandé publiquement à être entendu par le juge. Il n’a jamais été reçu au tribunal. Il voulait témoigner en faveur de Radi.

Durant une audience, le juge a aussi demandé au journaliste d’expliquer pourquoi il utilisait Skype et la messagerie WhatsApp pour communiquer dans le cadre de ses investigations – une pratique nécessaire pour la presse qui doit protéger ses sources.

D’un ton ferme, Radi s’est défendu avec véhémence. « Durant l’enquête, la presse me diffamait déjà en disant que j’étais un espion. J’avais compris que les enquêteurs étaient sous une grosse pression de prouver que j’en étais un », a-t-il dit au juge, tout en refusant de livrer ses sources à propos d’une enquête en cours sur le business de l’agriculture. « Le procureur renverse la charge de la preuve et me demande de prouver mon innocence. C’est comme si on disait : “Tu es une sorcière, prouve-moi le contraire” », a aussi lancé Radi au tribunal.

La plaignante pour viol a quant à elle témoigné à huis clos. Impossible, donc, pour la presse d’assister à son témoignage et à son contre-interrogatoire par la défense. Ses avocats et le procureur ont eux aussi plaidé et requis dans une salle d’audience fermée au public.

Accusé de complicité de viol, Imad Stitou, l’ami et le témoin d’Omar Radi, a assuré qu’il dormait dans la même pièce que son camarade et qu’il a entendu une relation sexuelle consentie. « Depuis le départ, on nous a traités comme des condamnés et il faut arriver à notre condamnation, quel que soit le prix », a expliqué le journaliste. Avant de faire entendre ces derniers mots jusqu’au prononcé du jugement : « J’ai donné mon témoignage devant la justice, Dieu, le public, l’histoire... et le plus important : ma conscience... J’ai la conscience tranquille. »

Le 19 juillet, les deux hommes ont été condamnés. Radi n’a pas été autorisé à pénétrer dans la salle d’audience pour entendre le jugement. Il était dans une salle à l’arrière. Il a cependant entendu les slogans de ses amis et de sa famille, leur colère mais aussi leur détermination à ne pas s’arrêter là : « Omar n’est pas seul », « Imad n’est pas seul », « Journaliste la tête haute, ni acheté ni vendu ».

Omar Radi, Imad Stitou et Soulaimane Raissouni, s’il survit à sa grève de la faim, pourront se battre pour retrouver la liberté lors de leurs procès en appel. En attendant, leurs jugements signent la condamnation du journalisme indépendant au Maroc.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous

Aida Alami est journaliste marocaine et écrit notamment pour le New York Times. Elle a assisté aux procès des trois journalistes à Casablanca. Cest son premier article pour Mediapart.

Rédigé en anglais, il a été traduit et adapté par Rachida El-Azzouzi et Lénaïg Bredoux.