Aux racines de l’inconscience écologique

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L’Apocalypse joyeuse montre comment de savants dispositifs administratifs ont systématiquement balayé les réticences des citoyens devant le risque technologique.

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Ruse de l’histoire ou hasard du calendrier : alors que l’écologie politique française perd en influence et en poids électoral, paraissent ces temps-ci d’importants livres pour qui s’intéresse aux liens entre environnement, économie et démocratie. Ils reflètent l’intensité du travail intellectuel désormais en cours dans les universités pour comprendre les rapports – complexes – entre humains et non humains : Carbon Democracy de l’Américain Timothy Mitchell sur les effets du pétrole sur la démocratie moderne, Fixing the Sky de James Fleming sur les utopies technicistes du climat, Marchands de doute d’Erik Conway et Naomi Oreskes, tout juste traduit en français, qui raconte la guerre des climato-sceptiques contre l’intervention de l’Etat  ou encore le récent livre d’un historien français de l’environnement, Jean-Baptiste Fressoz : L’Apocalypse joyeuse.

Erudit et précis, cet ouvrage revisite l’histoire du risque technologique au prisme de quelques grandes controverses qu’il a suscitées depuis le XVIIIe siècle : l’inoculation de la variole, la régulation des pollutions de l’industrie chimique au XIXe, l’introduction de l’éclairage public au gaz, et, dans une moindre mesure, le chemin de fer.

La thèse de l’auteur est que, contrairement aux idées reçues, nos récents ancêtres n’étaient pas d’invétérés progressistes aveugles aux dommages écologiques de leurs inventions industrielles. Mais que, bien au contraire, l’innovation technologique s’est constamment heurtée à des résistances sociales (critiques scientifiques, méfiance des médias, réactions citoyennes…), elles-mêmes mues par le souci de l’air, de la nature ou de la protection des citadins contre les risques d’accident. Or ces oppositions au progrès des techniques ont été systématiquement balayées par de savants dispositifs administratifs, savants et industriels qui ont autorisé et, au fond, rendu légitimes des pollutions et des activités à risque pour leur environnement. Ainsi, « l’histoire du risque technologique (…) n’est pas l’histoire d’une prise de conscience, mais l’histoire de la production scientifique et politique d’une certaine inconscience modernisatrice ».

Pour Jean-Baptiste Fressoz, cette histoire démontre que la norme régulatrice s’est adaptée à la technique, et non l’inverse. Autrement dit, il y a eu inversion du rapport de force entre la règle commune censée protéger tout un chacun et les besoins de l’industrie, parce qu’elle incarnait à la fois le progrès civilisationnel et la promesse d’un enrichissement pour l’élite. C’est déjà en soi une forme d’injustice, ou du moins, une sérieuse entaille dans la glorieuse histoire de la technologie.

"Combustion de varech", Denis Diderot et Jean Le Rond d'Alembert (dir), Encyclopédie, op.cit., Recueil de planches, pl. XVII. "Combustion de varech", Denis Diderot et Jean Le Rond d'Alembert (dir), Encyclopédie, op.cit., Recueil de planches, pl. XVII.

Mais l’auteur pousse plus loin encore le raisonnement, et tente de cerner les conséquences culturelles, ou même anthropologiques, de cette victoire des facteurs de risque sur ceux qui voulaient s’en prémunir. Il fait alors des emprunts à la psychologie et parle de « désinhibition moderne » ou encore d’« ontologies anxiolytiques ». Car au fil des ans, les réglementations environnementales nous ont rassurés, malgré toutes leurs limites. La modernité a ainsi fabriqué en nous de l’inconscience, voire de l’ignorance, et nous a rendus vulnérables. C’est ainsi que nous avons laissé le monde s’ajuster à l’impératif technologique, tout en nous imaginant l’inverse. D’où ce beau titre d’« apocalypse joyeuse », oxymore (selon le sens commun du terme) qui veut décrire notre situation actuelle de pollueurs heureux, plus ou moins ignorants.

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J'ai rencontré Jean-Baptiste Fressoz et pu appréhender sa critique de l'optimisme écologique postmoderne lors du colloque “Climat, savoirs, politique” qu'il a co-organisé à l'Ecole normale supérieure en septembre 2011.