Economie: pourquoi l’Allemagne semble faire mieux

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Les spécialistes tablent sur un recul du PIB plus modéré outre-Rhin qu’en France, en raison des structures des économies et de la gestion de la crise pandémique. Le « modèle » allemand est tout de même contraint de se réinventer.

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L’Allemagne pourrait-elle sortir économiquement plus vaillante que la France de la crise du coronavirus ? C’est une hypothèse qui semble s’imposer, du moins à court terme. La dernière mouture du projet de loi de finances rectificative du gouvernement français prévoit ainsi un recul de 8 % du PIB français sur 2020. Une estimation encore optimiste, puisqu’un confinement de deux mois avec une reprise très partielle pourrait coûter entre 10 % et 15 % de PIB à la France, selon les calculs de l’économiste Éric Dor. De l’autre côté du Rhin, le ministère fédéral des finances ne publiera ses estimations officielles que le 29 avril, mais les instituts de conjoncture estiment que la chute du PIB allemand serait comprise entre 2,8 % et 5,4 %. L’estimation des cinq grands instituts de conjoncture allemands se situe à - 4,2 %, soit en deçà du choc de 2009.

L’écart est donc important. Il faut cependant immédiatement apporter des précautions d’usage : la pandémie est loin d’être terminée et on ignore en réalité son effet entier. Les comparaisons n’auront de sens qu’avec du recul. Ainsi, les hypothèses de l’IFO reposent très largement sur une reprise en « V » de l’économie allemande, avec un recul du PIB de 9,8 % au deuxième trimestre et une reprise de 8,5 % au troisième trimestre et de 3,5 % au quatrième trimestre. Autrement dit, on devrait en 2021 retrouver le niveau d’activité de début 2020. C’est une hypothèse très optimiste, comme on le verra, et qui, il est vrai, n’est plus du tout envisagée pour la France pour réaliser les projections de croissance.

En fin de journée à Francfort, au pied du siège de la Deutsche Bank. En fin de journée à Francfort, au pied du siège de la Deutsche Bank.

Il n’en reste pas moins que certains signes viennent confirmer cette meilleure résistance de l’Allemagne. Les indices PMI réalisés par Markit pour avril, qui reposent sur les informations des directeurs d’achats et sont des indicateurs avancés assez fiables, montrent ainsi que la France est à 11,2 (un chiffre inférieur à 50 signale une récession) contre 17,1 en Allemagne. La chute est vertigineuse dans les deux pays, mais, effectivement, elle est un peu moins forte en Allemagne.

  • Les facteurs structurels

Comment l’expliquer ? D’abord par la nature même de la crise. En 2008-2009, cette crise était une crise de la demande mondiale provoquée par une brusque fermeture de l’accès au crédit. L’Allemagne, économie dont la dynamique repose d’abord sur les exportations, avait naturellement été touchée de plein fouet par la mise à l’arrêt de son industrie. À l’inverse, la France, moins touchée par la chute de la demande mondiale, avait pu laisser jouer son État social pour contrecarrer un effet sur la demande nationale. En conséquence, la contraction du PIB français en 2009 n’avait été « que » de 2,8 % contre 5,9 % outre-Rhin. Mais la reprise avait été moins vigoureuse en France, l’Allemagne ayant été tirée par la relance chinoise.

Évolution du PIB selon les instituts de conjoncture. © Gesamtdiagnose/IFO Évolution du PIB selon les instituts de conjoncture. © Gesamtdiagnose/IFO

Cette fois, le schéma est différent : on a mis à l’arrêt l’économie par la fermeture des lieux de transactions, les magasins. Dès lors, les stabilisateurs automatiques ne peuvent pas jouer puisqu’il y a impossibilité de réaliser la demande. Naturellement, un pays comme la France, plus sensible à ce mécanisme, est plus touché. Cette « épargne forcée » – pour reprendre le terme de l’OFCE dans son étude du 20 avril – de 55 milliards d’euros ampute la demande sans qu’il existe aucun moyen de la compenser. Ce phénomène est sans doute plus préjudiciable à un pays comme la France qui, en régime de croisière, affiche un déficit courant, et doit donc faire appel à l’épargne étrangère pour financer sa croissance, qu’à l’Allemagne qui affiche un excédent d’épargne de 7,5 % de son PIB et est donc dans un état de sous-demande permanent. C’est sans doute ici une première explication de cet écart.

À cela s’ajoute une différence de structure des deux économies. Le poids de l’industrie dans le PIB est plus fort en Allemagne qu’en France (24,2 % d’un côté, 16,9 % de l’autre). Or, l’industrie a pu être mobilisée pour lutter contre l’épidémie, ce qui a pu jouer en faveur d’une chute moins forte de l’Allemagne. Par ailleurs, le secteur de la construction est plus important dans le PIB en France qu’en Allemagne (11,2 % contre 5,6 %) et, selon l’Insee, ce secteur a vu son activité reculer de 79 %, alors qu’il semble en perte plus faible en Allemagne (les chiffres strictement comparables n’existent pas, mais l’IFO prévoit une baisse de 6 % des dépenses de construction sur le deuxième trimestre).

Enfin, si le poids de la consommation des ménages dans les deux pays est proche, la structure de cette consommation est très différente. L’IFO souligne que 45 % de la consommation allemande sont constitués par le logement, l’eau, l’énergie et la finance. Ces secteurs sont épargnés par la crise. Si on ajoute l’alimentation (10 %), on constate que 55 % de la consommation allemande ne sont pas affectés par la situation. En France, les mêmes secteurs représentent 45 % de la consommation des ménages. La France est donc logiquement plus touchée.

  • La gestion de la crise sanitaire

Vient ensuite la nature du confinement. Le confinement allemand est différent du confinement français, étant plus centré sur la distanciation sociale que sur l’assignation à domicile. Mais économiquement, on peut estimer que le résultat est le même : fermeture générale des magasins et, selon une étude IFO du 23 avril, environ 55 % des salariés en activité partielle à terme, soit le chiffre actuellement enregistré en France. Néanmoins, il existe quelques mesures significatives. Chaque Land a en effet ses propres règles. Certaines de ces différences concernent le commerce et, par exemple, le Frankfurter Allgemeine Zeitung s’amusait fin mars à déterminer où l’on pouvait manger des glaces à emporter, une grande passion allemande. Finalement, ce plaisir restait possible dans onze des seize États fédérés.

Les exceptions à la fermeture généralisée sont également parfois différentes, et cela a pu influer sur le maintien d’une activité outre-Rhin. En sus des magasins d’alimentation et les pharmacies, les drogueries sont demeurées ouvertes et les artisans ont pu continuer à travailler. Par ailleurs, Markit souligne, concernant l’Allemagne, que la résistance relative de l’industrie s’explique par la poursuite de certaines livraisons et une tendance à la reconstitution des stocks.

L'indice PMI Markit allemand des directeurs d'achats. © Markit L'indice PMI Markit allemand des directeurs d'achats. © Markit

Surtout, l’élément déterminant a été le facteur temps. Les fermetures de magasins sont intervenues à partir du 23 mars en Allemagne, soit une semaine après la France. Les premières mesures d’ouverture ont été prises le 20 avril avec la réouverture des magasins de plus de 800 mètres carrés et des librairies, garages automobiles et magasins de cycles, quelles que soient leurs tailles. Le 4 mai, les coiffeurs pourront aussi rouvrir. Si les salles de spectacle devraient rester fermées pendant dix-huit mois selon certains dirigeants allemands, on voit que la durée du confinement strict a été plus courte outre-Rhin. Cela a un impact direct sur les performances en termes de PIB puisque l’Insee a estimé à 3 points de PIB l’effet d’un mois de confinement complet, avec un effet de plus en plus fort au fil du temps. Si l’Allemagne a un confinement d’un mois et la France de deux, une grande partie de l’écart de 4 points s’explique de cette façon.

C’est ici que l’on mesure l’impact des stratégies de lutte contre la maladie et de la confiance dans ces dernières. Les autorités allemandes ont réussi à maintenir un équilibre entre les trois contraintes du moment – sanitaire, psychologique et économique – en parvenant principalement à contenir rapidement l’épidémie. Dès lors, la confiance dans l’avenir peut renaître plus rapidement, le déconfinement se faire plus vite, et donc l’activité repartir. Dans le cas français, le long confinement n’a pas vraiment permis de construire une telle confiance. Il est désormais question, selon Le Parisien, d’une stratégie de déconfinements et de reconfinements successifs (« stop and go »). Dans ce cadre, l’activité ne peut que rester durablement en attente. Qui, dans ces conditions, va réaliser des achats de biens durables ? Qui va investir dans une machine coûteuse ? Autrement dit, au-delà de la période de confinement, il y a bien un effet dynamique des stratégies sanitaires sur l’économie. Une méthode brouillonne et inefficace à la française a nécessairement un coût économique plus élevé. Autrement dit, ce n’est pas « l’économie ou le confinement » comme on l’entend parfois, mais au contraire : la reprise de l’économie ne sera possible que par la maîtrise de l’épidémie, déconfinement ou pas.

  • Un plan de soutien massif

La stratégie allemande plaide donc pour le choix des conjoncturistes d’outre-Rhin de privilégier l’hypothèse d’une reprise rapide de l’investissement. Un autre élément plaide en ce sens : la stratégie de soutien à l’économie. La France a un plan total de 90 milliards d’euros pour compenser les pertes de revenus, 20 milliards d’euros d’éventuelles prises de participation dans les grandes entreprises et une garantie bancaire pour des prêts visant à compenser jusqu’à trois de mois de chiffre d’affaires pour une enveloppe de 300 milliards d’euros. Ce plan suit un peu le désastre avec du retard. Plus les pertes de revenus sont élevées, plus il est important. L’explosion du chômage partiel et les difficultés de certains artisans et indépendants ont donc conduit le gouvernement à revoir à la hausse sa copie. Mais globalement, c’est un plan de colmatage.

Angela Merkel et son ministre des finances, Olaf Scholz. © Reuters Angela Merkel et son ministre des finances, Olaf Scholz. © Reuters

En Allemagne, le plan a d’emblée été plus ambitieux. 156 milliards d’euros de dépenses nouvelles ont été annoncées. Mais ces dépenses ne prennent pas en compte celles qui peuvent être assurées par les excédents, notamment des comptes sociaux, qui financeront largement le chômage partiel. L’Allemagne a donc consacré 50 milliards d’euros à un fonds de soutien aux indépendants et aux très petites entreprises (contre 7 milliards d’euros en France) et 50 autres milliards à d’éventuelles prises de participation (contre 20 milliards d’euros pour la France, centrés sur les grandes entreprises). Le reste est consacré à des soutiens fiscaux, notamment la baisse de 19 % à 7 % de la TVA sur la restauration, à un élargissement de la couverture du chômage partiel et à de nouvelles dépenses sanitaires. À cela s’ajoute un système de prêts beaucoup plus vaste que ce que propose la France, s’élevant en tout à 600 milliards d’euros.

En tout, donc, 750 milliards d’euros ont été mis sur la table avec une autorisation de crédits supplémentaires de 200 milliards d’euros qui seront réservés sans doute à un vaste plan de relance. Si tout est débloqué, on sera sur un soutien massif de près de 28 % du PIB de 2019 (21,4 % pour ce qui est disponible), alors que, pour l’instant, la France a mis en jeu 18,4 % de son PIB de 2019.

Cela signifie que les entreprises allemandes auront donc sans doute moins à prendre en charge une partie du coût de la crise que les entreprises françaises. En théorie, cela permettra un redémarrage plus rapide de l’économie outre-Rhin et plaide donc pour un recul plus faible du PIB en 2020. Ce devrait être d’autant plus vrai que, comme on l’a vu, les entreprises allemandes sont assises sur une épargne généreuse et accumulée.

L’argument voulant que l’excédent passé de l’Allemagne lui permette de lever davantage de fonds que la France en déficit est cependant peu crédible. Si l’Allemagne bénéficie d’une confiance forte des marchés en raison de sa « vertu budgétaire », l’ampleur de l’effort mis en place aurait de quoi décourager tout investisseur en régime « normal » : son déficit budgétaire en 2020 atteindra 8 % du PIB. La différence avec les 10 % attendus en France n’est pas en mesure de causer une confiance supplémentaire. En réalité, la France comme l’Allemagne ont accès à ces fonds parce que la BCE assure la tenue du marché de la dette publique en zone euro. Les vendeurs sont donc assurés de trouver un acheteur. La différence entre les plans se fait donc principalement sur des questions de choix politiques.

  • L’Allemagne pas encore sortie de la crise

Tout n’est cependant pas si simple. L’Allemagne pourra mieux passer le cœur de la crise que la France ou que le reste de la zone euro, mais cette reprise ne pourra demeurer « allemande ». D’abord parce que le modèle industriel allemand était, il convient de s’en souvenir, en crise avant l’arrivée du virus. Les difficultés d’adaptation de l’industrie automobile et le ralentissement de la demande mondiale avaient réduit la croissance allemande depuis 2018. La crise actuelle ne va notamment pas arranger les affaires de l’industrie automobile. Les derniers chiffres cités par l’IFO montre un recul de 30 % de la production en volume d’automobiles en mars. Cette industrie clé ne pourra guère reprendre des couleurs avant la fin de l’épidémie qui devrait voir dans toute l’Europe les restrictions de circulation se lever. Tant que ce n’est pas le cas, ce secteur devrait connaître des jours sombres et l’on voit mal comment l’investissement pourrait reprendre sans rebond des ventes. Or, le secteur automobile en Allemagne, c’est bien plus que les grands constructeurs, c’est aussi tout un écosystème d’entreprises moyennes de fournisseurs. C’est une épée de Damoclès redoutable pour l’ensemble de l’économie allemande.

Une autre épée de Damoclès, c'est le secteur bancaire. Deutsche Bank est un véritable zombie bancaire et va sans doute traverser une période de fortes perturbations dans les prochains mois. Commerzbank, en partie nationalisée en 2009, reste peu vaillante, au point que l’État fédéral n’a jamais pu revendre sa participation de 25 %. L'enjeu est donc de maintenir à flot ces géants bancaires qui sont sur tous les marchés les plus risqués du monde, et qui sont en survie depuis des années. Une crise bancaire serait catastrophique pour le pays et c’est sans doute ce qui explique que le gouvernement fédéral ait décidé de soutenir aussi massivement les PME : il s’agit de réduire le plus possible les faillites pour préserver les bilans bancaires. Mais ce sera un danger permanent qui risque bien de faire rechuter le pays, et le reste de l’Europe.

Et de fait, la « victoire » au petit jeu des chiffres dérisoires du PIB de 2020 ne fait guère de sens. L’Allemagne ne pourra pas « repartir » seule. D’autant moins que son modèle exportateur sera mis à rude épreuve par une crise du coronavirus qui va accélérer la remise en cause de la libre circulation des biens et des services. L’institut IW Köln, proche du patronat, tire la sonnette d’alarme à ce sujet, estimant que l’après-crise pourrait bien mettre au défi la prospérité du pays. Dès lors, l’Allemagne aurait tout intérêt à sortir de sa logique habituelle pour s’assurer un Hinterland solide avec la zone euro et l’Union européenne, lui assurant des débouchés et des fournisseurs. Mais pour cela, elle devra sans doute exiger de ses partenaires autre chose que de la vertu budgétaire et des réformes de compétitivité. Elle devra les aider à construire leur propre prospérité. C’est tout l’enjeu des discussions actuelles au sein de la zone euro. L’annonce par Angela Merkel le 23 avril que l’Allemagne était désormais prête à « contribuer beaucoup plus » au budget européen est une bonne nouvelle. Mais il faudra qu’elle se concrétise dans l’abandon de conditionnalités en termes de compétitivité pour obtenir du soutien, et dans une action beaucoup plus vaste.

La crise actuelle met au défi l’Allemagne de définir un nouveau modèle économique, plus adapté aux nouvelles conditions internationales. Mais c’est là qu’elle est certainement le moins à son aise. La tentation sera grande de revenir, une fois l’orage passé, aux vieilles recettes de compétitivité et d’austérité budgétaire et salariale. Le ministre fédéral de l’économie, le Bavarois Peter Altmaier avait d’ailleurs, le 24 mars, prévenu que, pour lui, il faudrait « retourner à l’austérité » après la crise. Ce serait alors le pire des scénarios, car, comme en 2010, cette décision entraînerait l’ensemble de l’Europe dans une nouvelle spirale récessive. Mais il est vrai que si le « frein à l’endettement » constitutionnel allemand autorise les dépenses exceptionnelles en cas de calamité, l’article 109 de la Loi fondamentale exige l’amortissement de ces dépenses exceptionnelles et le prompt retour à la normale.

Comme souvent pour l’Allemagne, le risque principal est que si cette récession de 2020 se révèle in fine moins forte qu’ailleurs, cela la conforte dans ses choix économiques désastreux pour l’ensemble de l’Europe, et pour elle également. Les chiffres de 2020 ne peuvent être la justification d’une nouvelle austérité budgétaire, ou bien il y a fort à parier que le bilan économique global pour l’Allemagne pourrait devenir bien plus désastreux. À la différence de la période 2009-2017, cette fois, la Chine ne pourra pas devenir le débouché des automobiles et machines-outils allemandes, assurant sa croissance. La crise est mondiale et s’est produite dans un contexte de stagnation. L’heure est à la remise en question des modèles économiques, à commencer par le modèle allemand.

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