L’économie du Venezuela agonise

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L'horizon s'obscurcit pour les Vénézuéliens, qui font face à une inflation étouffante, et dont le pays a été déclaré en « défaut partiel » par deux agences de notation. Les sanctions états-uniennes ferment des portes de sortie et jettent Caracas dans les bras de la Russie et de la Chine.

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De moins en moins de bus traversent Caracas. Les pièces de rechange sont introuvables ou atteignent des prix trop élevés pour que les propriétaires puissent se les procurer. Dans les rues, toujours plus de personnes font les poubelles. En un mois, le prix des œufs a doublé, comme celui de la farine de blé. Le prix du kilo de pâtes a quintuplé… Helena (le prénom a été changé à sa demande) décrit la situation de sa ville et estime être une « privilégiée ». Cette employée de banque a accès à un restaurant d'entreprise. « Je ne paye que 4 000 bolivars le repas [soit 4 centimes d'euros au marché noir, 50 centimes au marché officiel – ndlr] alors qu'il coûte 40 000 bolivars [40 centimes, 5 euros]. » Son salaire mensuel, qu'elle juge confortable, s'élève à 650 000 bolivars (6,78 euros, 83 euros), l'équivalent de 10 kilos de pâtes. À en croire les projections du FMI, l'inflation dépassera 1 000 % en 2017 et même 2 500 % en 2018. 

Sur un marché de Caracas, le 13 novembre 2017. L'inflation pourrait atteindre 1 000 % en 2017. © reuters Sur un marché de Caracas, le 13 novembre 2017. L'inflation pourrait atteindre 1 000 % en 2017. © reuters

Dans ce contexte, la décision des agences de notation S&P Global Ratings (Standard and Poor's) et Fitch de revoir à la baisse les capacités de remboursement du Venezuela est vécue par les Vénézuéliens comme un énième épisode de cette crise économique qui a d'ores et déjà bouleversé leur vie. Comment cela peut-il être pire ? La semaine dernière, les mauvaises nouvelles se sont accumulées. Le lundi 13 novembre, S&P estimait que le pays était en « défaut partiel », prenant acte de son incapacité à honorer le remboursement de deux prêts obligataires d'environ 200 millions de dollars (170,6 millions d'euros). Le lendemain, Fitch lui emboîtait le pas. Les décisions des agences de notation coupent encore un peu plus le Venezuela des marchés. Pour enfoncer le clou, le jeudi 16, l’Association internationale des produits dérivés (ISDA) constate le défaut de paiement de la compagnie pétrolière nationale PDVSA, la principale source de richesse du pays. Les retards de paiement atteindraient 1,16 milliard de dollars, selon l'AFP. Cette association représentant des créanciers compte parmi ses membres les banques Goldman Sachs, Barclays ou encore la Société générale et BNP Paribas. 

Selon le scénario du pire – « le défaut » du Venezuela –, le pays risque la saisie de ses actifs à l'étranger. Ce danger pourrait concerner les biens de PDVSA situés en dehors du territoire national, comme Citgo. Cette entreprise basée aux États-Unis raffine le pétrole vénézuélien et le distribue grâce à son réseau de stations-service. Mais un remboursement de la dette souveraine par la saisie des biens de PDVSA ne va pas de soi. Le Venezuela et PDVSA sont deux entités différentes, avec leurs propres dettes. Le cas de la compagnie minière canadienne Crystallex pourrait se reproduire. « Expropriée » par l’État vénézuélien, elle a remporté un procès qu'elle lui a intenté et cherche aujourd'hui à saisir les avoirs de Citgo.

La marge de manœuvre du gouvernement est restreinte mais existe. Comme le note l'économiste en chef de la banque d'investissement Torino Capital, Francisco Rodriguez, dans le quotidien vénézuélien El Universal« le défaut n'est pas plus que le non-respect d'un contrat et le non-respect d'un contrat n'implique des conséquences graves que quand la partie lésée décide d'aller devant une cour [de justice] pour obliger l'autre partie à le respecter ». Si le gouvernement réagissait rapidement, il serait peu probable que des poursuites soient engagées. C'est pourtant ce que pourrait décider l'ISDA à l'encontre de PDVSA. Elle est en train de déterminer les procédures à suivre et se réunira de nouveau le 27 novembre.

Le difficile paiement des dettes

C'est une course contre la montre qui est enclenchée, alors que le Venezuela n'a pas de capacité de paiement. Les analystes estiment que l’État doit rembourser 1,47 milliard de dollars (1,2 million d'euros) avant fin 2017, 8 milliards en 2018 (6,8 milliards d'euros) pour une dette totale estimée entre 110 et 150 milliards de dollars (94 et 128 milliards d'euros). Or les caisses sont vides. Les réserves de la Banque centrale du Venezuela (BCV) n'atteignent pas 10 milliards de dollars (8,5 milliards d'euros).

La chute des prix du pétrole a mis le pays à nu et la récente remontée des cours du baril n'arrangera pas immédiatement la situation économique. « Avec la conviction que les prix du pétrole ne diminueront plus jamais, le gouvernement et PDVSA se sont endettés bien plus qu'ils ne pouvaient payer », écrit Victor Alvarez, ancien ministre de l'industrie sous Hugo Chavez (2005-2006). « En 2007, cette dette équivalait à 56 % du revenu des exportations mais en 2017, avec la chute des prix et de la production du pétrole, ce pourcentage dépasse 400 % », poursuit l'économiste. En 2014 est arrivée l'heure des choix. Il est devenu impossible pour le gouvernement de payer à la fois la dette et les importations. Le gouvernement choisit de rembourser et les pénuries de certains aliments, des médicaments se multiplient.

Dans ce pays qui n'est pas encore parvenu à diversifier son économie malgré les tentatives pour développer d'autres secteurs comme l'agriculture, le salut ne peut venir que de l'exploitation de l'or noir. Mais là encore, les feux sont au rouge. Faute d'investissement, la production est en berne. D'après un rapport de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), seulement 1,955 million de baril par jour a été extrait en octobre. Le niveau n'a jamais été aussi bas depuis 1989. Chaque année, moins de barils sortent des exploitations vénézuéliennes. Le pays fait face à l'épuisement des réserves du lac Maracaïbo (nord-ouest du pays) que les puits de la ceinture de l’Orénoque, à l'est, peinent à compenser. Et le pétrole extrait dans cette récente zone d'exploitation est de bien moindre qualité : « C'est un pétrole “extralourd” et il y a peu de raffineries dans le monde qui peuvent le traiter directement. Tout le pétrole de la ceinture doit passer par un processus préalable afin d'enlever les métaux lourds et le soufre », note l'économiste vénézuélien Arnoldo Pirela, spécialiste des énergies. Il note que la Chine n'utilise même pas le pétrole vénézuélien qu'elle reçoit. Elle le vend ou l'échange contre du pétrole plus léger, pouvant être traité par ses raffineries.

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