Comment le régime d’al-Sissi enferme et torture des enfants

Le maréchal Abdel Fattah al-Sissi est obsédé par la crainte d’un nouveau soulèvement. Sous couvert de lutte antiterroriste, une répression débridée frappe toutes les couches de la société égyptienne, y compris des milliers de mineurs. 

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Le Caire (Égypte).– En janvier 2016, Mohamed a tout juste 14 ans. Il est en pleines révisions quand, à deux heures du matin, des forces de sécurité non identifiées surgissent dans sa chambre, retournent ses placards et l’embarquent dans un minibus ne portant aucune inscription. « On le prend juste deux heures et on te le ramène après », s’entend répondre le père qui demande à les suivre. L’écolier studieux manque ses examens et disparaît pendant 35 jours. Sa famille ne reçoit aucune nouvelle, ni procès-verbal.

Et pour cause, Mohamed est retenu, les yeux bandés, dans une cellule secrète d’Amn El Watani (la sûreté d’État), le puissant service de renseignement hérité des précédentes dictatures militaires, rebaptisé et renforcé par les autorités actuelles. Ses geôliers finissent par l’autoriser à entrapercevoir la lumière du jour et sa famille, un mois et demi après l’avoir kidnappé.

« Il était blessé au visage et avait des points blancs sur les épaules et le dos dus aux chocs électriques. Comme il ne savait pas quoi répondre à leurs questions, les interrogateurs l’ont suspendu par les mains jusqu’à ce que ses épaules soient démises », témoigne Honda, sa sœur, qui a souhaité modifier son prénom. Dans sa cellule gelée aux matelas en béton, seul un médecin, détenu avec lui, va l’aider à se remettre en état.

Ibrahim, 14 ans, quelques mois avant son kidnapping en 2018 par les forces de sécurité à al Arish. A gauche, son père, annoncé mort dans des combats avec l'armée, deux mois après son arrestation. © Document Mediapart

À l’époque, ses avocats sont confiants. En dehors de ses déclarations obtenues sous la torture, son dossier l’accusant d’opération terroriste est vide. Surtout, c’est un mineur sans histoire dont les fréquentations se limitent au club sportif et à l’école de son quartier. « La première chose qu’il m’a demandée, c’est : où est l’hôtel qu’ils m’accusent d’avoir attaqué ? Il n’avait même pas entendu parler de cet attentat qui avait eu lieu pendant son cours de maths avec un professeur particulier », raconte sa grande sœur, qui apprendra plus tard qu’un camarade de natation de Mohamed a été arrêté quelques jours plus tôt de la même manière.

Dans le téléphone de ce membre des Ultras, un groupe de fans de foot très actif pendant la révolution de 2011, le nom de Mohamed figure dans le journal d’appels récents. Une preuve suffisante aux yeux des services de renseignement, qui déclenchent un coup de filet antiterroriste. Avec Mohamed, 12 autres mineurs sont accusés d’appartenance à un groupe illégal, selon un avocat qui suit ce dossier.

Après quatre ans de détention sans procès, Mohamed, devenu étudiant en communication derrière les barreaux, est condamné en 2019 à 10 ans de prison. Chaque mois, sa famille s’accroche aux preuves de vie que l’administration carcérale daigne lui accorder. Une visite de 10 minutes à un mètre de distance, derrière un grillage en fer. Le vacarme du parloir collectif rend l’échange impossible.

Cette humiliation collective ressemble pourtant à un luxe pour les milliers de proches de disparus, comme Oum Ibrahim (« mère d’Ibrahim » en arabe, ainsi qu’elle souhaite être nommée), sans nouvelles de son fils depuis plus de trois ans.

Le 26 juillet 2018, elle est arrêtée avec son mari et son fils de 14 ans à Al-Arish, dans le nord du Sinaï, où l’armée égyptienne a lancé une vaste offensive contre la branche locale de l’organisation État islamique. Oum Ibrahim est la seule à être libérée, après cinq jours d’interrogatoires éprouvants. L’officier lui assure que son fils est torturé car elle ne coopère pas.

« Ils voulaient savoir où était un de mes frères qui a rejoint Daech, dont je n’avais aucune nouvelle et qui avait été annoncé comme mort », explique la couturière d’Al-Arish, qui découvre quelques semaines plus tard le cadavre de son mari parmi ceux des « terroristes » présentés dans la presse égyptienne comme « tués par l’opération de l’armée. »

Depuis, cette veuve de nationalité palestinienne s’est heurtée aux portes closes de toutes les administrations et centres de détention de la région. « Personne ne me répond et ma pension de veuve a été refusée car je n’ai pas la nationalité égyptienne. J’aimerais juste apporter des vêtements et livres à mon fils, mais je ne sais pas s’il est vivant. Ils m’ont détruite », témoigne-t-elle auprès de Mediapart.

Presque inexistants sous la dictature d’Hosni Moubarak, ces cas de prisonniers politiques mineurs se sont généralisés d’après les organisations de défense des droits humains, dont les membres sont eux-mêmes ciblés par une répression inédite. Le centre al-Nadeem de réhabilitation des victimes de torture a noté une recrudescence depuis 2016 de patients mineurs.

À l’instar des adultes, ils ont « plusieurs symptômes de stress post-traumatique comme des hallucinations, des flash-back des sévices subis, constate la psychologue et cofondatrice du centre Suzanne Fayad, mais la différence, c’est que leur personnalité a été détraquée au moment où elle se construisait, cela a détruit leur désir d’apprendre, ils sont comme des bougies éteintes ».

En 2020, un rapport de 43 pages de l’ONG Human Rights Watch a documenté l’atroce palette de tortures –  électrocution, simulation de noyade, tabassage, clous – infligées à 13 enfants et adolescents de 12 à 17 ans pendant leurs interrogatoires, et comptabilisé 19 disparitions forcées de mineurs pour des durées de 5 jours à 13 mois.

Wael Mahmoud Ali al-Sibai avait 16 ans le jour de son arrestation, 19 ans quand il est mort sous la torture, ont rapporté ses proches à Middle East Monitor. Face à l’accumulation de rapports d’ONG et déclarations de l’ONU, les autorités égyptiennes se contentent pourtant de nier les accusations ou de les qualifier d’« opération politique de diffamation » (lire ici la réponse d’Amnesty International).

Une pression sur les parents

Depuis 2013 et le coup d’État qui a renversé l’éphémère président Mohamed Morsi, 1 400 arrestations arbitraires de mineurs ont été répertoriées par l’ONG Beladi, qui défend les droits des enfants en Égypte. « Comme les adultes, ils sont inculpés du lot classique d’accusations utilisées dans les affaires politiques : association avec un groupe illégal, diffusion de fausse information, tentative de renverser le régime », précise la fondatrice de Beladi, Aya Hegazi, elle-même emprisonnée trois années.

Graciée suite aux pressions de l’administration américaine, cette activiste des droits humains se sent aujourd’hui « seule dans ce combat ». Contrainte de délocaliser ses bureaux à l’étranger, elle reconnaît que son ONG n’est pas en mesure de couvrir l’ampleur réelle des abus. En 2015, en pleine traque des opposants islamistes, 3 200 enfants auraient ainsi été raflés, selon l’ONG Karama, qui a depuis cessé ses activités en Égypte.

Les adolescents Ahmed et Abdelrahman Saddouma, quelques mois avant leur arrestation par la sécurité d'Etat en 2015. © Ariane Lavrilleux

Rien que pendant le premier semestre 2020, le Comité pour la justice a pu recenser 93 arrestations d’enfants – tous maltraités en détention – dont 18 sont toujours incarcérés en 2021, selon l’ONG. « Depuis 2014 [date de l’élection d’Abdel Fattah al-Sissi à plus de 97 % des voix – ndlr], les enfants sont systématiquement frappés, incarcérés au milieu des adultes puis déférés devant le procureur de la sûreté d’État, en contradiction avec la législation sur les mineurs. Beaucoup sont arrêtés pour forcer leurs parents à se rendre ou en représailles d’un proche en exil trop critique envers le régime », détaille Ahmed Mefreh, le directeur du Comité pour la justice basé en Suisse.

Engagé dès 2009 dans la défense des libertés, cet avocat constate « qu’il n’y a plus aucune ligne rouge. Les femmes, personnes âgées et les enfants ne sont plus épargnés, tout est aujourd’hui permis ». Pour mettre en œuvre l’extrême répression, le président s’est octroyé le droit de nommer les juges et a créé un nouveau système de justice parallèle.

Les juges trop respectueux du droit ont été cantonnés aux affaires pénales. Quant aux plus répressifs et alignés sur le régime, ils ont été sélectionnés pour former les tribunaux spéciaux chargés, officiellement, de la lutte antiterroriste, mais visant en réalité « à étouffer les critiques », selon des experts onusiens.

Alors que la loi égyptienne ne prévoit la peine de mort que pour des criminels majeurs au moment des faits, cinq détenus arrêtés lorsqu’ils avaient moins de 18 ans attendent aujourd’hui d’être pendus, selon l’ONG britannique Reprieve. Grâce à la mobilisation internationale organisée en sa faveur, Ahmed Saddouma, champion de karaté arrêté et torturé à 17 ans, a pu sortir de cette antichambre de la mort en 2019. 

Sa peine a été commuée en 15 ans de prison pour un attentat sans victime… commis trois semaines après son arrestation. « Mon fils est donc un fantôme qui peut sortir de sa cellule, poser une bombe et rentrer ensuite dans sa cellule ?! » s’insurge sa mère, Safaa Abdelazim, qui tient psychologiquement grâce à la détermination de son fils à « utiliser son temps » en étudiant et créant des objets de décoration pour ses proches.

Tous ne trouvent pas la même force qu’Ahmed Saddouma. « Un jeune révolutionnaire anti-islamiste a complètement vrillé après son transfert dans une cellule remplie d’extrémistes religieux et djihadistes. Il a refusé les visites familiales et les conseils juridiques, considérant comme un péché tout lien avec le système extérieur qui doit être renversé par la force, raconte son ex-avocat Hassan Sandabasy, c’est ainsi que l’État produit de nouveaux terroristes. » 

Ariane Lavrilleux

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